Quinze livres à lire au frais cet été
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1/ « L’autre Amérique », par Judith Perrignon
Voici un bon petit livre d’été. Il vous permettra de découvrir l’homme politique le plus important du XXe siècle, le président américain Franklin Delano Roosevelt (1882-1945). Vous n’y trouverez aucune révélation fracassante et pas plus d’analyses intellectuelles inédites, juste un récit économique, politique et humain passionnant.
Roosevelt arrive au pouvoir dans une Amérique en pleine dépression qui vient de subir la plus grande crise financière de son histoire. Il commence par remettre le système bancaire d’aplomb avant d’engager son célèbre New Deal, rien de moins que poser les bases de l’Etat-providence moderne (retraite, chômage, santé – à cet égard, un clin d’œil à sa ministre Frances Perkins à qui l’on doit tout cela aurait été bienvenu). La mise en place d’un impôt progressif au taux marginal élevé et la lutte contre la fraude fiscale des riches s’accompagnent des lois sur la liberté syndicale.
L’autrice souligne à juste titre que FDR n’a jamais voulu détruire le capitalisme américain, plutôt le sauver de lui-même et des errements de ses banquiers et grands dirigeants d’entreprise. Il a affirmé clairement que l’Etat est un acteur économique puissant et qu’il entend lui faire jouer tout son rôle. Sous un angle plus politique, le livre rappelle que les élus démocrates du Sud sont alors des suprémacistes blancs, racistes. Donc la liberté syndicale, oui, mais pas en zone rurale ni pour les domestiques (trop d’étrangers et de gens de couleur).
Pour le président, c’était ça ou ne pas avoir de majorité pour faire passer sa mesure. Les antisémites américains dénoncent le « Jew Deal » et Roosevelt mettra aussi du temps à accepter des réfugiés venus d’Europe, juifs en particulier, car il sait que la population américaine y est hostile. Sans parler des liens entre le patronat conservateur, qui lui mène la vie dure, et les milieux industriels nazis…
Lorsqu’Eleanor Roosevelt (1884-1962) conduit la lutte pour les réfugiés, en particulier contre un département d’Etat isolationniste et antijuif, son mari la laisse faire mais lui indique qu’il ne lui apportera pas de soutien public. De la même façon, il prendra le temps qu’il faut pour convaincre une population hostile que les Etats-Unis doivent entrer en guerre.
L’autre Amérique permet aussi de découvrir l’homme. Le mondain, patricien, danseur de salon, encouragé à se lancer en politique par son oncle Teddy Roosevelt – l’ancien président –, victime soudain d’une polio qui lui paralyse les deux jambes. Longtemps, il cachera son impossibilité de marcher. Lui qui est issu d’un clan huppé se voit rejeté par ces riches sur qui il accroît la pression fiscale, chasse les fraudeurs et dénonce le mauvais management. « Je suis fier de leur haine ! », répond-il.
Le livre est issu de la série des Grandes traversées « Franklin D. Roosevelt, l’allié », proposée l’an dernier par France Culture et produite par la journaliste et écrivaine Judith Perrignon, cinq heures d’émission qui permettent d’aller encore plus loin. L’autrice nous fait approcher Roosevelt au plus près grâce aux citations issues du journal de son ministre des Finances Henry Morgenthau. Une fois l’ouvrage refermé, on a juste envie d’aller acheter une grosse biographie pour en savoir encore plus sur un dirigeant hors norme.
Christian Chavagneux
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L’autre Amérique, par Judith Perrignon, Grasset, 2025, 234 p., 20 €
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2/ « Le nucléaire va ruiner la France », par Laure Noualhat
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Février 2022. Emmanuel Macron, sans consulter ni les élus ni la population, décide de relancer le nucléaire français en programmant la construction de six nouveaux réacteurs EPR 2. Est-ce bien raisonnable ? Les énergies renouvelables, accessibles plus rapidement et moins coûteuses, progressent partout ailleurs, nous rappelle la journaliste Laure Noualhat, qui cite l’avis « assassin » de la Cour des comptes rendu en janvier 2025 sur la filière EPR, dénonçant « surcoûts, retards et incertitudes ».
Il faut dire que la construction de l’EPR finlandais a duré seize ans au lieu de quatre et a coûté 12 milliards d’euros au lieu de 3 milliards. L’ardoise du chantier britannique de Hinkley Point C a de son côté battu tous les records avec ses 56,4 milliards d’euros.
Quant aux pistes de financement envisagées, l’Etat accorderait un prêt à taux zéro à EDF pour la construction des EPR 2. Et la Caisse des dépôts et consignations pourrait s’appuyer sur le Livret A. Mais celui-ci sert déjà à financer le logement social et doit contribuer à l’effort de guerre.
On aurait donc recours à des « contrats pour différence » qui prévoient que face aux fluctuations du marché de l’électricité, si le prix de marché est inférieur au prix de référence, l’Etat verse une compensation au producteur d’électricité. Ou encore à des « modèles d’actifs régulés », permettant de récupérer les coûts de construction auprès des consommateurs en augmentant les tarifs avant la mise en service. Dans tous les cas, les Français mettraient la main au portefeuille.
Certes, le gestionnaire de réseau RTE a évalué les coûts du développement des différentes filières énergétiques. Le scénario qui envisage une réduction de la part du nucléaire à onze centrales en 2050 avec une montée en puissance des renouvelables serait plus cher que celui de la construction de nouveaux réacteurs. Mais tous les coûts ont-ils été pris en compte ? En particulier celui de l’« héritage radioactif » laissé aux générations futures ? Le retraitement du combustible irradié à La Hague coûte à lui seul entre 1 et 2 milliards d’euros par an.
Et Laure Noualhat de nous rappeler la vulnérabilité des centrales au changement climatique, avec notamment les risques de submersion de celles qui se trouvent à proximité des côtes. Certes, pour éviter un Fukushima français, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a exigé l’installation de palplanches, de digues de protection, de portails étanches… Mais quid des effets de la sécheresse ?
Pour fonctionner correctement, les centrales françaises ont besoin de 26 milliards de mètres cubes d’eau par an, « soit l’équivalent du débit annuel de la Loire », précise l’autrice. Le programme du nouveau nucléaire ressemble donc plus à « un acte de foi qu’à une décision éclairée », conclut-elle.
En parallèle, l’entretien du nucléaire existant est extrêmement coûteux. Les incidents se multiplient. Et le total des investissements de la période 2011-2033 atteindrait environ 110 milliards d’euros. Enfin, le nucléaire, censé assurer notre indépendance énergétique, s’appuie sur l’importation d’un uranium issu à 100 % du Niger, du Kazakhstan et du Canada, rappelle l’autrice dans ce réquisitoire argumenté et bien informé qui ne peut que nous laisser perplexes et inquiets.
Naïri Nahapétian
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Le nucléaire va ruiner la France, par Laure Noualhat, Coll. Reporterre, Seuil, 2025, 192 p., 13,50 €
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3/ « La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol.1) », par Jean-Baptiste Fressoz et alii
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Ce livre est l’occasion de découvrir l’apport de l’histoire environnementale, encore méconnue en France et qui entend revisiter l’histoire économique au prisme de l’environnement. Illustration avec ce premier volume d’une série à venir.
L’ouvrage traite de la France et de ses approvisionnements en ressources naturelles, énergétiques. Il couvre les décennies courant de la Révolution (celle-ci inaugure un culte de la nature, entreprend de la « régénérer » après des siècles de féodalité) jusqu’à la Commune (précédée de quelques années de l’invention du concept même d’écologie, en 1866).
Des années marquées par des mutations profondes, des chantiers d’infrastructures d’envergure à fortes empreintes environnementales à la mise en place d’une agriculture productiviste. Elles sont aussi jalonnées de controverses sur les nuisances industrielles qui attestent déjà d’une sensibilité écologique. Le bilan carbone est alors sans commune mesure avec l’actuel ou celui d’une Grande-Bretagne déjà très industrialisée.
Le XXIe siècle a mis plus longtemps à débattre des dynamiques environnementales que le XIXe…
Sylvain Allemand
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La nature en révolution. Une histoire environnementale de la France, 1780-1870 (vol. 1), parJean-Baptiste Fressoz et alii. La Découverte, 2025, 380 p., 24 €.
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4/ « Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, 1870-1940 (vol. 2) », par Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis et Antonin Plarier
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Ce deuxième volume, à paraître le 7 mai, confirme l’intérêt d’une approche environnementale de l’histoire. Dans cette perspective, la IIIe République apparaît dans toute son ambivalence. Si les effets de l’urbanisation, des révolutions industrielles, des prémices de la société de consommation se sont fait sentir sur les paysages ruraux et urbains, la France se présente comme un pays dual, avec des régions plus bouleversées que d’autres.
Sur le plan idéologique, les Républicains assument le progrès tout en entretenant le rêve d’une « France jardinée », gage de stabilité sociale. Il en va différemment dans les colonies, théâtres d’exactions et de prédations, sur fond de mondialisation. Si on ne parle pas encore d’écologie politique, des voix s’élèvent pour protester contre les atteintes à la nature, créer des parcs naturels, etc. Des continuités ressortent bien entre le début et la fin du régime, mais la Première Guerre mondiale constitue une rupture tant furent massives et durables ses conséquences sur la faune et la flore. Les chiffres avancés dans le chapitre qui lui est consacré sont à cet égard édifiants.
S. A.
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Les natures de la République. Une histoire environnementale de la France, 1870-1940 (vol. 2), par Pierre Cornu, Stéphane Frioux, Anaël Marrec, Charles-François Mathis et Antonin Plarier, La Découverte, 2025, 352 p., 23 €.
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5/ « Vers un nouveau modèle agricole », par Pierre-Marie Aubert
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Derrière le mécontentement paysan se trouve un modèle agricole qui a atteint ses limites écologiques et sociales. Par quoi le remplacer ? Deux conceptions s’affrontent. D’une part, « l’intensification durable », qui veut préserver les rendements en combinant génétique, robotique, usage « chirurgical » des engrais et des pesticides. D’autre part, l’agroécologie, qui s’abstient d’y recourir.
Si les tenants de la seconde voie auraient tort de se priver des outils de la première, l’auteur montre bien que celle-ci n’est pas une solution à la hauteur. De même, les tenants de la première se trompent en affirmant que l’agroécologie, avec ses baisses de rendement et les hausses de prix, dégraderait ipso facto la sécurité alimentaire. En revanche, cette voie requiert des reconfigurations sociales et économiques fortes du champ à l’assiette (la place de la viande, entre autres).
Ce livre est précieux pour comprendre comment nous en sommes arrivés là et mesurer le champ des possibles et des contraintes afin de sortir de l’impasse. Il invite les deux parties à dialoguer sur la base du diagnostic posé. Pas sûr toutefois que le monde de l’« intensification durable » soit très enclin à le partager. Convaincant, l’auteur penche plutôt, le lecteur l’aura compris, du côté de l’agroécologie.
Antoine de Ravignan
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Vers un nouveau modèle agricole, par Pierre-Marie Aubert, Odile Jacob, 2025, 228 p., 22,90 €.
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6/ « Les patrons sont-ils des monstres ? », par Vincent Beaufils
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Publié par un journaliste de gauche, le propos du livre aurait été immédiatement dénoncé comme un brûlot antipatronal. Venant du directeur de publication de Challenges, plein d’empathie pour nos grands dirigeants, la potion passera sûrement mieux mais elle garde un goût amer. Car notre confrère n’y va pas de main morte pour tenter d’expliquer pourquoi nos grands patrons sont aussi mal vus.
Ils bénéficient de rémunérations hors des normes socialement acceptées. Ils veulent exercer une domination sans limite et il faut être extrêmement courageux pour les contredire en conseil d’administration – surtout quand le jeton de présence se situe à 200-300 000 euros… Il se moque de l’entreprise comme collectif et de l’intérêt général : ils ont plus délocalisé que dans les autres pays et n’obéissent qu’à une seule règle, tout pour l’actionnaire.
Au point d’être des adeptes de la comptabilité créative et d’exploiter les limites de la manipulation comptable de manière agressive, souligne l’auteur, pas une petite accusation. S’ajoute à tout cela qu’ils renvoient l’image d’une caste aristocratique, protégée de tous les aléas, dynastique et indéboulonnable, des privilégiés qui n’en ont jamais assez. A la tête de multinationales souvent puissantes, nos grands patrons ne sont pas des monstres mais adoptent malheureusement des comportements monstrueux.
Ch. Ch.
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Les patrons sont-ils des monstres ?, par Vincent Beaufils, Editions de l’Observatoire, 2025, 217 p., 21 €.
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7/ « La nouvelle guerre des monnaies », par Christian de Boissieu et Marc Schwartz
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Sous couvert d’un essai sur les rapports de force monétaires, le lecteur disposera d’une introduction remarquablement pédagogique à plusieurs grands débats qui touchent les questions de monnaie aujourd’hui. Un premier chapitre explique en quoi la monnaie est une institution politique et sociale. Suivent, l’analyse des politiques des banques centrales (malheureusement sans rien sur le Quantitative Tightening) et les arguments qui démontrent que le cash a encore de beaux jours devant lui. Les cryptoactifs sont bien expliqués, d’un côté, leurs liens avec les systèmes monétaires restent faibles, de l’autre, certains acteurs deviennent des créanciers significatifs de la dette publique américaine et les risques pour la stabilité financière sont loin d’être nuls.
En réponse, un bon chapitre explique les enjeux des monnaies numériques de banque centrale. On passe en revue les arguments sur la dédollarisation, qui montrent que la fin du dollar n’est pas pour tout de suite (et que le yuan pourrait progresser mais face à l’euro !). Les auteurs ne sont visiblement pas de chauds partisans de l’intervention des banques centrales sur le sujet du réchauffement climatique. Un excellent ouvrage qui contribue à une théorie qualitative de la monnaie que les auteurs appellent de leurs vœux.
Ch. Ch.
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La nouvelle guerre des monnaies, par Christian de Boissieu et Marc Schwartz, Odile Jacob, 2025, 294 p., 24,90 €.
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8/ « Réfugiés. Ce qu’on ne nous dit pas », par Najat Vallaud-Belkacem et Benjamin Michallet
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Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l’Education, préside France terre d’asile. Benjamin Michallet, économiste, est juge assesseur à la Cour nationale du droit d’asile. Ils ont voulu nous parler des réfugiés, ces « déplacés forcés » dont on détourne trop souvent le regard, en particulier quand ils se noient en Méditerranée. Pour cela, ils prennent garde, dans ce solide ouvrage qui s’appuie sur de nombreuses recherches scientifiques, à les distinguer des autres exilés. Car ces déplacés ne représentent que 12 % des primodélivrances de titres de séjour en France sur la période 2017-2023.
Notre législation leur attribue des droits, mais – et c’est absurde – pas celui de travailler en attendant qu’on leur accorde l’asile. Les auteurs battent en brèche nombre d’idées reçues et formulent des propositions précises. Ils passent au crible la politique européenne d’asile et n’oublient pas d’évoquer les moyens d’action au niveau international pour une coordination plus humaine des politiques migratoires. Un livre salutaire.
N.N.
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Réfugiés. Ce qu’on ne nous dit pas, par Najat Vallaud-Belkacem et Benjamin Michallet, Stock, 2025, 270 p., 20,50 €.
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9/ « Le vacataire. Expérience vécue de la précarité à l’université », par Thomas Porcher
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Thomas Porcher, économiste, essayiste et chroniqueur sur France inter, a été vacataire dans plusieurs établissements d’enseignement supérieur entre 2006 et 2011. A travers une journée fictive de sa vie durant cette période, inspirée de son vécu quotidien, il nous fait découvrir les joies et les peines de la précarité. Sans spoiler le livre, on peut vous dire que les peines ont été plus nombreuses que les joies !
L’auteur porte un regard de sociologue sur cette expérience, rappelant que le nombre de vacataire a augmenté de plus de 30 % depuis sept ans à l’université, analysant leur utilité secrète dans un contexte de restriction budgétaire. Il pointe également les injonctions contradictoires auxquelles il a été soumis avec ce statut, étudiant les réactions de ses élèves, qui diffèrent selon qu’ils étaient à la fac de Tolbiac, ou à Sup de co… Il n’oublie de dénoncer ni les mécanismes du mandarinat dont il a subi les effets, ni les conséquences de cette précarité sur sa vie privée. Un récit qui donne à voir une véritable radiographie de l’enseignement supérieur et se lit comme un roman.
N.N.
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Le vacataire. Expérience vécue de la précarité à l’université, par Thomas Porcher, Stock-Philosophie Magazine, 2025, 198 p., 19,50 €.
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10/ « Le télétravail, un mode de vie », par Laurent Taskin
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Si la crise Covid ne l’a pas inventé, le télétravail y a acquis une centralité inédite dans le débat social. Ce petit ouvrage de synthèse est ainsi bienvenu pour éclairer ce dernier, dissiper certains mythes et pointer les contradictions sous-jacentes. Professeur d’économie-gestion outre-Quiévrain, l’auteur revient ainsi sur les étapes de son essor, les défis qu’il pose en termes managériaux, les effets pour les salariés concernés et pour la société en général, en s’appuyant sur des enquêtes issues de différentes disciplines.
Celles-ci mettent ainsi en évidence des effets finalement incertains sur la productivité ou l’environnement par exemple, mais surtout soulèvent un certain nombre de tensions en termes d’autonomie et contrôle, bien-être et « zoom fatigue » ou encore d’effets sur les collectifs de travail, qui impliquent un certain nombre de choix, collectifs justement. Sans constituer un enjeu de société, compte tenu du fait qu’il continue à ne concerner qu’une minorité des emplois, le télétravail n’en est pas moins un reflet saisissant selon l’auteur de l’évolution des modes de vie, plus fluides, individualistes et connectées.
Igor Martinache
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Le télétravail, un mode de vie, par Laurent Taskin, Presses de SciencesPo, 2024, 138 p., 9 €.
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11/ « Sauver l’information de la mainmise des milliardaires », par Olivier Legrain avec Vincent Edin
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Dix milliardaires contrôlent 90 % de l’audience des quotidiens, 55 % pour la télé, 40 % pour la radio et deux d’entre eux détiennent la moitié du monde de l’édition. On assiste à une privatisation du débat public en France, s’indigne le millionnaire progressiste Olivier Legrain. Dans quel but ? Pas pour gagner de l’argent, les médias ne font pas partie de leur modèle d’affaires. Mais pour façonner l’opinion publique dans le sens de leurs visées économiques « compatibles avec l’extrême droite et allergiques à toute forme de progressisme ». Emmanuel Macron a laissé faire.
La loi devrait empêcher cela, surtout quand Bernard Arnault détient désormais Les Echos, L’Opinion, L’Agefi, sans oublier ses 40 % dans le groupe Perdriel qui comprend Challenges. Les temps sont durs pour la diversité des points de vue en économie, heureusement qu’Alternatives Economiques, en Scop, ne peut pas être racheté ! Que faire ? Sécuriser le service public de l’information, conditionner les aides publiques aux médias qui respectent le pluralisme des idées, interpeller les annonceurs, bâtir une alliance des millionnaires progressistes pour construire un autre média. Ce ne sera pas facile.
Ch. Ch.
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Sauver l’information de la mainmise des milliardaires, par Olivier Legrain avec Vincent Edin, Payot, 2025, 141 p., 5 €
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12/ « La colère des quartiers populaires. Enquête socio-historique à Roubaix », par Julien Talpin
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En juin 2023, dix-huit ans après les émeutes urbaines de novembre 2005, les quartiers populaires se sont de nouveau embrasés suite à l’assassinat du jeune Nahel Merzouk par un policier à Nanterre. A partir d’une enquête de longue haleine dans la ville de Roubaix, la plus pauvre de France mais aussi creuset d’inégalités, le politiste Julien Talpin rouvre la question lancinante du « malaise des banlieues » et de son incapacité à trouver des débouchés politiques.
Sans négliger les facteurs socio-économiques, celui-ci propose cependant, à contre-courant des explications usuelles, de remettre en avant le rôle des facteurs institutionnels, en montrant comment la représentation politique institutionnelle contribue à produire et entretenir la démobilisation des habitants de ces quartiers, notamment dans la manière dont sont traitées des questions comme le racisme ou la religion. Un tableau à rebours des représentations médiatiques superficielles portées par les chaînes d’information en continu et qui ouvre en même temps des pistes de réflexion et d’action politique.
I. M.
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La colère des quartiers populaires. Enquête socio-historique à Roubaix, par Julien Talpin, PUF, 2024, 440 p., 24 €.
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13/ « Mafias et pouvoir. XIX-XXIe siècle », par Jacques de Saint Victor
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Peu de livres sérieux permettent de comprendre le phénomène mafieux et sa dynamique historique. Celui du politiste et juriste Jacques de Saint Victor est de ceux-là. Publié en 2012, il était devenu difficile à trouver et la collection Folio a eu la bonne idée de le rendre à nouveau disponible.
Si la Camorra napolitaine et la ‘Ndrangheta calabraise ne sont pas oubliées, le livre analyse surtout la mafia sicilienne, qui naît de l’alliance entre le crime et la grande propriété foncière au début du XIXe siècle. Les gros bras représentent la force d’appoint des grands possédants qui veulent élargir leurs propriétés dans le cadre d’une concurrence pour la terre. Dès l’origine, la mafia est un phénomène que l’on trouve chez les fortunés plutôt que chez les pauvres, dans les régions riches de la Sicile.
Avec l’ouverture politique, les riches mafieux vont s’introduire dans les conseils municipaux. Une « haute mafia » s’intègre dans le monde des élites politiques et économiques. Cela conduira une partie de l’intelligentsia italienne à condamner la démocratie et à se rapprocher de l’extrême droite, à l’image du sociologue et économiste Vilfredo Pareto.
Le livre revient ensuite sur des épisodes historiques connus, la bataille contre la mafia qui incitera une partie de ses membres à partir s’installer aux Etats-Unis où sera bâtie la branche américaine, la Cosa Nostra, l’utilisation de la mafia contre la montée du syndicalisme et du communisme, l’envoi du préfet Mori en Sicile par Mussolini pour se débarrasser des mafieux – il ne s’attaquera qu’à sa partie militaire, les petites frappes, et lorsqu’il comprendra que le cœur se situe dans la haute bourgeoisie, il tentera de les défier mais sera renvoyé.
On comprend tout au long du livre que plus on remet en cause l’Etat-providence, plus cela ouvre les portes à la mafia comme agent « protecteur ». Certains de ses représentants seront d’ailleurs des soutiens de l’école de Chicago et du New Public Management qui visent à remettre en cause l’intervention de l’Etat dans l’économie : l’élite mafieuse est économiquement libérale.
A l’image par exemple de Michele Sindona, banquier du Pape et de la mafia, présenté, avec d’autres, dans un chapitre passionnant sur les financiers mobilisés pour blanchir les montants de plus en plus importants de l’argent issu du trafic de drogue. Les dirigeants mafiosi sont devenus des hommes d’affaires puissants.
La lutte antimafia est également présentée, notamment tout le travail des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, qui l’ont payé de leur vie, débouchant sur le maxiprocès de Palerme de 1986 et les nombreuses condamnations de 1987, la mafia étant alors reconnue pour la première fois comme organisation criminelle.
Le livre nous emmène également en Russie, où la transition sauvage vers le capitalisme a agité les sociétés, la mafia russe étant appelée à la rescousse par les politiques pour remettre un peu « d’ordre ».
Après pratiquement deux siècles et demi d’existence, la bourgeoisie mafieuse criminelle est désormais l’un des piliers du capitalisme mondialisé.
Ch. Ch.
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Mafias et pouvoir. XIX-XXIe siècle, par Jacques de Saint Victor, Folio Histoire, 2025, 555 p., 11,90 €.
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14/ « Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours », par Laurence De Cock
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Il y avait l’Histoire populaire de la France de Gérard Noiriel, déjà parue chez Agone en 2019 (celle, aussi, de Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves, en 2016). Adaptant ce travail en le croisant avec de nombreuses autres sources, l’historienne Laurence De Cock livre à son tour une Histoire de France populaire.
Populaire, d’abord, dans la mesure où, se défaisant du « roman national » et de ses glorieux héros, elle « repeuple », dans tous les sens du terme, un récit de la construction de la nation française beaucoup plus heurtée qu’on ne l’imagine souvent. Sont replacées au centre de la narration les personnes ordinaires (les femmes en particulier), leurs conditions d’existence, la manière dont elles ont organisé leur vie et, loin de subir le joug implacable du pouvoir, ont lutté – avec succès ou non – pour leur émancipation.
Populaire, ensuite, car malgré ses 560 pages, l’ouvrage est accessible à toutes et tous. A mettre entre toutes les mains, de ceux qui ne jurent que par Napoléon et le général de Gaulle comme de ceux qui voudraient s’approprier « une histoire qui leur parle un peu plus d’eux-mêmes et d’elles-mêmes ».
Xavier Molénat
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Histoire de France populaire. D’il y a très longtemps à nos jours, par Laurence De Cock, Agone, 2024, 560 p., 29 €.
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15/ « Voyages en utopies », par Benoist Simmat et Daniel Casanave
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Toutes les utopies ne sont pas belles, comme le démontre ce livre original qui passe en revue une douzaine d’entre elles du XVIIIe siècle à nos jours. Il y en a qui promeuvent l’équité, la solidarité, l’émancipation féminine, l’éducation pour tous et l’esprit de coopération. D’autres, la sécession des riches, l’ultranationalisme, l’antisémitisme, le refus de la démocratie. D’autres encore, le végétalisme ou le service de la conscience divine.
On les trouve un peu partout dans le monde. Elles ont été tentées en pleine jungle, dans des îles, dans le froid polaire ou sous les cieux plus cléments du Portugal ou de l’Italie. Certaines ont vite disparu, d’autres ont conservé un long héritage, toutes ont eu à faire le choix d’activités économiques productives et de leur organisation. Les utopies conservent toujours une dimension productive.
On ne s’ennuie jamais à découvrir ces utopistes forcenés, leurs rêves ou leurs cauchemars, qui, quelles que soient les époques, arrivent toujours à séduire des volontaires qui croient dans un autre monde sur Terre.
Ch. Ch.
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Voyages en utopies, par Benoist Simmat et Daniel Casanave, Fayard, 2025, 190 p., 24,90 €.