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Dominique Méda : « Qu’est-ce qui explique la haine de l’écologie, qui sert de ciment en Europe et ailleurs ? »

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Comment des partis politiques, qui prétendent gouverner la France, ont-ils pu en arriver à une position aussi irresponsable que celle de proposer un moratoire sur les énergies renouvelables, se demande la sociologue dans sa chronique.

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05 juillet 2025

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Par un malicieux hasard de calendrier, l’amendement à la proposition de loi Gremillet instaurant un moratoire sur les énergies éolienne et photovoltaïque a été voté par l’Assemblée nationale le 19 juin, la veille de l’irruption d’une canicule dont le lien avec le changement climatique est établi par le ClimaMeter, de l’institut Pierre-Simon Laplace et du CNRS. Cet amendement, déposé par le groupe Les Républicains (LR) et soutenu par le Rassemblement national (RN), interdisait à l’administration d’instruire toute nouvelle demande d’autorisation ou de renouvellement d’autorisation pour des projets éoliens ou photovoltaïques, et ce, pour une durée indéfinie, alors même que notre pays n’a jamais eu autant besoin d’une politique ambitieuse pour lutter efficacement contre le changement climatique.

Certes, depuis, l’Assemblée nationale a rejeté massivement l’ensemble de la proposition de loi et le texte est désormais renvoyé au Sénat pour une seconde lecture prévue les 8 et 9 juillet. Mais cet événement suscite une double question : comment des partis politiques qui prétendent gouverner la France ont-ils pu en arriver à une position aussi irresponsable ? Qu’est-ce qui explique la haine de l’écologie qui semble se renforcer dans les rangs de la droite et de l’extrême droite, et même servir de ciment à leur alliance, en Europe et ailleurs dans le monde ?

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La question se pose d’autant plus que ni le RN ni LR ne s’intéressaient particulièrement à ces sujets il y a quelques années. Certes, on comprend qu’il y a là une occasion pour ces partis de rebondir sur la colère suscitée par l’augmentation des prix de l’énergie, la bronca des agriculteurs, la fronde contre les zones à faibles émissions [ZFE], les difficultés des chefs d’entreprise.

En 2022, la thématique avait été accommodée par le RN à sa vision du monde : dans la partie de son programme présidentiel consacrée à l’environnement, Marine Le Pen ne se revendiquait pas antiécologie mais anti- « écologie punitive », critiquant les diktats venus de Bruxelles, l’« écoterrorisme », l’enlaidissement des paysages dû aux éoliennes, et promouvant localisme, protection du patrimoine et usage du nucléaire.

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Mais l’on peut craindre que le mauvais vent qui souffle des Etats-Unis ne donne une vigueur et une ampleur nouvelles à ces combats. Il faut lire le Project 2025 de la Heritage Foundation, notamment les chapitres 12 et 13, pour comprendre que la bataille ne fait que commencer. Dans ce texte, les auteurs remettent radicalement en cause la légitimité même de la lutte contre le changement climatique et l’ambition d’atteindre un jour l’objectif de zéro émission nette. Leur démonstration s’appuie notamment sur les résultats d’un article très critique sur la politique climatique de Joe Biden, publié par la même Heritage Fondation en juin 2022, qui n’a fait l’objet d’aucune revue par les pairs et dont les hypothèses ne correspondent pas au consensus scientifique.

L’article soutient que la mise en œuvre d’une politique déterminée de lutte contre le changement climatique aux Etats-Unis réduirait le produit intérieur brut de 7 700 milliards de dollars (6 500 milliards d’euros) et le marché du travail de 1,2 million d’emplois sur dix-huit ans, et entraînerait une perte de revenus de 87 000 dollars pour une famille de quatre personnes sur la même période, alors que l’élimination de toutes les émissions américaines réduirait les températures mondiales de moins de 0,2 °C. L’économie serait détruite pour un bénéfice climatique négligeable.

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Une machine de guerre

Dans la mesure où l’accord de Paris est non contraignant, expliquent les auteurs, et que pratiquement aucun pays – notamment la Chine – ne s’engagera dans le processus, il est urgent de ne pas participer. L’essentiel est de continuer à profiter du pétrole et du gaz américains en évitant les hausses de prix que ne manquerait pas de produire le développement des énergies renouvelables. L’ingéniosité humaine et la croissance feront le reste.

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La philosophe française Dominique Méda, à Paris, le 15 mars 2007.

L’ensemble du Project 2025 est donc une machine de guerre lancée contre la politique de lutte contre le changement climatique, en particulier contre le développement des énergies renouvelables, accusées de tous les maux. Ces arguments sont désormais repris ad nauseam par les partis d’extrême droite européens et alimentent la désintégration non seulement du Green Deal, mais aussi de l’Union européenne elle-même.

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Or, la plupart de ces arguments sont faux. L’article cité omet ainsi de prendre en compte les bénéfices de la lutte contre le changement climatique et les coûts de l’inaction. Plus généralement, l’idée que les énergies renouvelables augmenteraient considérablement les coûts de l’énergie n’est aucunement vérifiée : dans la plupart des pays qui ont développé les énergies renouvelables, les prix de gros de l’électricité ont baissé.

Plus généralement, les travaux scientifiques montrent que nous avons besoin d’une complémentarité entre nucléaire et énergies renouvelables pour faire face aux insuffisances d’une politique qui se reposerait exclusivement sur l’un ou l’autre de ces piliers. Les scénarios produits par RTE pour la France, le gestionnaire Réseau de transport d’électricité, restent d’actualité : tous exigent un déploiement massif des énergies renouvelables, même ceux favorables au nucléaire.

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Nous aurions ainsi tout intérêt à regarder ce qui se passe du côté du Danemark. Le premier pays au monde pour la part d’électricité représentée par l’éolien (près de 60 %) voit en effet ses émissions de CO₂ par habitant baisser constamment ; la sécurité énergétique y est très élevée et les prix de gros de l’électricité sont souvent inférieurs à la moyenne européenne. D’une manière générale, les énergies renouvelables réduisent les émissions, rendent l’énergie moins chère, protègent les pays contre les chocs extérieurs et créent des emplois locaux.

La haine de l’écologie a de beaux jours devant elle. Pour la combattre, il nous faudra certes mobiliser la science, mais aussi être capable de montrer concrètement à chacun en quoi une société écologique serait infiniment plus désirable.

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Dominique Méda est professeure de sociologie (université Paris-Dauphine-PSL) et présidente de l’Institut Veblen.

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