Protéger la nature, mais comment ?
Enquête« La fin de la nature ? » . Souvent américains, les pionniers de la défense de l’environnement entendaient sauvegarder la nature sauvage. Aujourd’hui, il s’agit d’être avant tout responsables de nos actions les plus quotidiennes. D’agir non pas sur, mais avec la nature.
En 1858, le poète et philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862) appelle à créer des parcs nationaux, acte fondateur dans l’émergence de la protection de la nature.
En 2019, le géographe français Estienne Rodary prône « une politique de la connectivité » et affirme que la tentation de préserver des « enclaves de nature » est incompatible, écologiquement et socialement, avec notre époque. C’est qu’entre ces deux dates, notre rapport occidental au monde a considérablement évolué. Et, avec lui, la réflexion sur la manière dont il convient d’en prendre soin.
Thoreau, l’auteur de La Désobéissance civile, avait une passion pour la marche. En explorant les montagnes sauvages proches de la frontière nord-est avec le Canada – dont les récits furent rassemblés, en 1864, dans Les Forêts du Maine (Rivages Poche, 2018) –, il découvre une nature « immense, titanesque », que le poète personnalise et qui ne fait guère de place à l’homme. « Elle ne lui sourit pas comme dans les plaines, écrit-il. Elle semble demander sévèrement : pourquoi es-tu venu ici avant ton heure ? Ce terrain n’est pas encore prêt pour toi. Cela ne te suffit donc pas que je sourie dans les vallées ? Je n’ai jamais créé ce sol pour tes pieds, cet air pour ton souffle, ces rochers pour être tes voisins. »
C’est la grande époque de la wilderness : l’exaltation de la nature à l’état sauvage, sublime mise en scène de l’œuvre divine.
« La wilderness, symbole de pureté »
« Pour les colons puritains de l’Amérique du XVIIe siècle, wilderness est d’abord un terme de la Bible : c’est le désert au sens ancien du terme, la déréliction dans laquelle se trouvent les hommes lorsqu’ils sont abandonnés de Dieu, rappelle la philosophe de l’environnement Catherine Larrère. Le mouvement s’inverse au XVIIIe siècle, notamment sous l’influence du prédicateur et théologien Jonathan Edwards. La wilderness devient la nature que l’homme n’a pas corrompue, un symbole de pureté. »
Dans le sillage de la sensibilité romantique qui s’épanouit alors en Europe, le philosophe transcendantaliste Ralph Waldo Emerson (1803-1882), pour qui la priorité est de chercher ce qui unit l’homme et la nature, ouvre la voie. Suivra Thoreau, et après eux l’écrivain John Muir (1838-1914), dont l’action a notamment contribué à sauver la vallée de Yosemite, en Californie.
Pour ces pionniers de la défense de l’environnement, en cette époque d’industrialisation croissante, il importe avant tout de sauvegarder la nature sauvage. De leur combat naîtront les premiers parcs nationaux – à commencer par Yellowstone, en 1872. « Cette approche, que l’on qualifie de préservationniste, entend limiter l’emprise humaine, préserver des lieux, des territoires “où l’humain est un visiteur qui ne fait que passer” », souligne la philosophe Virginie Maris, en reprenant les termes du Wilderness Act (la loi américaine sur la protection de la nature), voté en 1964.
Mais la réflexion environnementaliste nord-américaine, qui fut souvent pionnière, ne s’arrête pas là. En parallèle émerge une autre approche, plus morale, fondée sur le respect que nous devons à la planète. Une démarche portée notamment par Aldo Leopold (1887-1948) : un ingénieur forestier rompu à la gestion des ressources naturelles, qui vit dans la région des sables du Wisconsin, dans le nord-est des Etats-Unis.
Dans un petit livre publié à titre posthume en 1949, Almanach d’un comté des sables (Flammarion 2017), Leopold décrit le territoire et les paysages qui l’entourent. L’originalité de ce texte tient pour beaucoup à la posture de son auteur : celle d’un chasseur expérimenté plutôt que d’un moraliste. Or, savoir trouver son gibier, c’est être capable d’adopter le point de vue de l’animal que l’on traque. C’est quitter sa position en surplomb pour se mettre à sa place. C’est apprendre à « penser comme une montagne » car « seule une montagne a vécu assez longtemps pour écouter objectivement le hurlement du loup ».
« Ethique de la terre »
Dans la dernière partie de son Almanach, le forestier défend ainsi une « éthique de la terre » (land ethic) : une manière d’être au monde qui « élargit simplement les frontières de la communauté de manière à y inclure le sol, l’eau, les plantes et les animaux » – ce qui, ajoutait-il, ne peut exister « sans amour, sans respect, sans admiration pour [la terre], et sans une grande considération pour sa valeur ».
Une réflexion que poursuit aujourd’hui, à l’aune du désastre écologique actuel, le philosophe américain John Baird Callicott. Proposant de substituer à l’anthropocentrisme un « écocentrisme », celui que Catherine Larrère considère comme « sans doute le plus fécond et le plus original des théoriciens contemporains de l’éthique environnementale » s’attelle à une entreprise ambitieuse, dont Ethique de la terre (Wildproject, 2010) donne un aperçu : la refonte intégrale de l’idée de nature.
Pour Callicott, la terre n’a pas une simple valeur instrumentale, mais une valeur intrinsèque. Cela n’interdit pas d’en tirer profit, mais pas dans n’importe quelles conditions. « Les êtres humains, auxquels nous conférons une valeur intrinsèque, n’en sont pas moins appelés, dans le contexte professionnel, “ressources humaines” », observe-t-il. Mais dans les sociétés qui reconnaissent les droits de l’homme, l’utilisation de ces « ressources » est limitée par des contraintes éthiques et légales. « Si la valeur intrinsèque de la nature était officiellement reconnue, on continuerait d’exploiter la nature, mais de semblables contraintes seraient mises en œuvre pour limiter cette exploitation. »
Nous voici loin de la wilderness. Il ne s’agit plus de « protéger » à distance, mais d’être responsable dans nos actions les plus quotidiennes. D’agir non pas sur, mais avec la nature. Comme l’ont pratiqué depuis l’Antiquité les peuples autochtones de l’immense Amazonie, aujourd’hui dévastée par les intérêts industriels.
Comme tentent – non sans mal – de le faire les populations des aires protégées d’Afrique australe, où les parcs nationaux hérités de la période coloniale sont devenus, note le géographe Estienne Rodary dans L’Apartheid et l’animal (Wildproject, 2019), « des espaces sauvages habités d’espaces sociaux ».
Sauvegarder le vivant de la disparition pure et simple
Faut-il, donc, en finir avec la préservation de l’environnement dans son état premier ? Sous les effets conjoints des sciences de l’écologie, de l’émergence du « développement durable » et du souci croissant d’atténuer le dualisme en l’homme et le reste du monde, ce principe défendu au XIXe siècle a, certes, perdu de sa vigueur.
Il n’en trouve pas moins de nouveaux défenseurs, telle la philosophe de l’environnement Virginie Maris (voir extrait). Car intégrer les humains dans la nature, remarque-t-elle, « c’est faire essentiellement de celle-ci le milieu des humains et perdre notre capacité à la reconnaître et à la défendre dans son altérité ». Cette chercheuse au CNRS invite ainsi à redonner sa place à La Part sauvage du monde (Seuil, 2018) – cette nature « qui se fait sans nous, autre, extérieure, autonome », irrémédiablement étrangère aux finalités humaines.
« Dans le mot latin servare (« préserver », « conserver »), il y a l’idée de soigner, mais il y a aussi celle d’empêcher l’altération, remarque, quant à elle, Anne Simon, spécialiste de l’animalité en littérature. Le mot “préserver” est donc ambivalent : soit on est du côté d’un soin et d’un souci, soit on est du côté d’un maintien en l’état. » A cette deuxième définition, répondent les tentatives actuelles pour sauvegarder le vivant de la disparition pure et simple – réserves naturelles, zoos dans lesquels sont reproduites les espèces menacées d’extinction, biobanques telle la Réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège.
A la première, qui a sa préférence, revient la mission de préserver la nature « comme énergie, comme puissance temporelle ». C’est pourquoi Anne Simon plaide pour qu’on laisse les toiles d’araignée dans certains coins de la maison. Pour qu’on se préoccupe de nos sous-sols urbains (« où les racines des arbres sont probablement isolées les unes des autres, alors qu’on sait désormais qu’elles constituent pour eux un moyen de communication »). Pour qu’on laisse dans les villes, grandes et petites, « de la place aux interstices et aux friches ». Des gestes en apparence dérisoires, dont la multiplication pourrait toutefois ouvrir la voie à une autre manière de partager le monde avec les non-humains.
Extrait
Le modèle de développement extractiviste et productiviste est en train de s’autodétruire tant il a ignoré le tissu vivant dont il dépendait (…). Inventer des façons plus douces de cohabiter avec le vivant non humain est donc un enjeu essentiel pour la protection de la nature autant que pour le bien-être humain. Néanmoins, ceux qui défendent une écologie de la reconnexion le font souvent en prenant d’abord appui sur une critique de la préservation de la nature sauvage (…) [Or], pour “faire avec” la nature, encore faut-il connaître son partenaire, et pour le connaître lui donner une chance d’exister selon les modalités qui lui sont propres, sans entraves.
Nous nous sommes habitués à la nature contrainte et affaiblie que l’on côtoie dans les villes et dans les campagnes. Nous trouvons normal de voir dans certains quartiers autant de chats que de maisons – et d’autant moins d’oiseaux et de petits mammifères –, mais nous voulons pouvoir rouler à grande vitesse sur des routes forestières sans risque de collision avec des ongulés. Sans référence à une nature non contrainte par les influences humaines, il est impossible de se donner une idée du niveau de diversité et de densité que les milieux naturels peuvent contenir. (…)
Là où nous vivons, il faut apprendre à “faire avec” la nature plutôt qu’à faire contre, naviguer sur ses eaux d’une façon acceptable pour nous, mais aussi pour les autres entités qui peuplent nos villes, nos champs et nos forêts. Mais la nature ne peut s’exprimer pleinement nulle part mieux que dans les territoires que l’humain n’a pas aliénés à ses propres besoins. C’est cette part sauvage du monde qui permet à la vie non humaine de suivre son propre cours.
Aujourd’hui, les aires protégées sont des refuges, mais si nous relevons le défi de la reconnexion et que nous réussissons à penser autrement nos villes et nos campagnes, elles deviendront les sources du réensauvagement du monde.