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Etudier l’anthropocène au ras du sol : « Notre nouvelle nature », d’Anna Lowenhaupt Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena et Feifei Zhou

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L’anthropologue explore les relations entre humains et non humains dans un monde changeant. Du livre qui l’a fait connaître, « Le Champignon de la fin du monde » (2017), est né un site, « Feral Atlas », dont est issu le livre « Notre nouvelle nature »
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 David Zerbib Philosophe 

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Jacinthes d’eau envahissant un canal au Kerala (Inde).

Jacinthes d’eau envahissant un canal au Kerala (Inde)
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« Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’anthropocène » (Field Guide to the Patchy Anthropocene. The New Nature), d’Anna Lowenhaupt Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena et Feifei Zhou, traduit de l’anglais par Philippe Pignarre et Isabelle Stengers, Seuil, « Ecocène », 528 p., 25 €, numérique 18 €.

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L’anthropologue américaine Anna Lowenhaupt Tsing se rappelle l’étonnement ressenti à l’occasion d’une conférence internationale sur le changement climatique. Un climatologue recourait à un programme de modélisation mathématique afin d’établir une prévision de température moyenne dans cinquante ans, en un lieu donné du globe où le scientifique n’avait jamais mis les pieds.

Produire ainsi des calculs à l’échelle globale pour en tirer des informations à propos de lieux qu’on ne connaît pas n’est pas une bonne méthode, selon la professeure à l’université de Californie à Santa Cruz. « Il faut faire l’inverse pour comprendre notre rôle face aux effets des transformations anthropogéniques : partir du terrain, et suivre les effets qui se déploient depuis cette situation précise », explique-t-elle.

Vient de paraître en français Notre nouvelle nature. Guide de terrain de l’anthropocène, qu’elle a coécrit avec deux autres anthropologues, Jennifer Deger et Alder Keleman Saxena, ainsi qu’avec l’artiste Feifei Zhou. Cet essai a pour ambition de nous aider à mieux nous situer dans le temps et l’espace d’un monde dont les coordonnées sont brouillées, sous l’effet d’un changement qui a pris le nom d’« anthropocène ». Désignant l’époque à laquelle l’humain est devenu vecteur de transformation à l’échelle géologique, le terme, débattu, demeure incontournable aux yeux d’Anna Tsing, pour engager une réflexion interdisciplinaire sur les articulations entre histoires humaines et non humaines.

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Le succès international de son livre Le Champignon de la fin du monde. Sur la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme (La Découverte, 2017) a démontré la pertinence de sa méthode, qui défend la valeur des savoirs « situés ». L’ouvrage s’intéressait à un champignon prisé des Japonais, le matsutaké, qui a la particularité d’apparaître dans des zones dévastées par l’activité humaine, en particulier les espaces forestiers abandonnés après leur surexploitation. Nouant des relations symbiotiques avec d’autres plantes, ce champignon inscrit sa trajectoire régénérative au cœur des destructions causées par les industries humaines. Il permet ainsi de comprendre, depuis le sol, les conditions du futur « plus qu’humain » que déterminent les rapports que nous entretenons aux formes de vie non humaines.

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Jacinthes d’eau invasives, bactéries résistantes, champignons pathogènes, crapauds-buffles…

Est-il possible d’élaborer une connaissance de l’anthropocène à ce niveau empirique et situé, en multipliant les enquêtes de terrain, alors que la notion même semble avoir plutôt propulsé l’histoire humaine à une échelle planétaire ? « Le planétaire se construit justement de point en point », estime Anna Tsing. Elle a développé le concept de « patch », qui est au cœur de Notre nouvelle nature, pour désigner ces lieux et situations racontant l’anthropocène mieux que n’importe quelle courbe de température. Jacinthes d’eau invasives mutant sous l’effet de l’ingénierie hydraulique, bactéries résistantes, champignons pathogènes, crapauds-buffles… Des centaines de cas présentés dans le livre déploient les histoires entremêlées de l’anthropocène, dont beaucoup sont effrayantes.

« Les patchs sont les lieux par où commencer », écrivent les autrices du livre. Ils sont ce qui « avive notre curiosité et nous incite à demander : qu’est-ce qui se passe ici ? ». C’est autour d’une telle question et d’une telle méthode qu’une équipe s’était réunie en 2016 autour d’Anna Tsing pour lancer, à l’université d’Aarhus (Danemark), le projet Feral Atlas : The More-Than-Human Anthropocene (« l’atlas féral : l’anthropocène plus qu’humain »). « Féral » : pour Anna Tsing, le mot renvoie aux êtres non humains qui, comme les jacinthes d’eau et les autres, sont « engagés dans des projets humains, mais pas de la manière dont ces projets l’entendaient ».

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L’atlas, consultable en ligne, compose le panorama d’un anthropocène morcelé en patchs, d’une grande inventivité conceptuelle et méthodologique. Etudes scientifiques, récits, images, poèmes, enregistrements sonores… La connaissance autant que l’imaginaire de l’anthropocène trouvent ici des prises où la pensée se fait sensible. « Sur le conseil de Bruno Latour, qui estimait cette extension nécessaire pour toucher un public plus large en même temps qu’une meilleure attention des universitaires, j’ai choisi de passer du site au livre », explique Anna Tsing. De cette décision est né Notre nouvelle nature, ce singulier « guide de terrain… ».

Jennifer Deger, qui a collaboré avec elle dès le début du projet d’atlas au Danemark, dit au « Monde des livres » admirer sa « capacité à prendre des risques, formels et intellectuels ». La spécialiste d’anthropologie visuelle ajoute : « Je n’ai jamais travaillé aussi dur de toute ma vie que durant cette merveilleuse période de collaboration avec Anna. »

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La dimension collective du projet, qui a agrégé petit à petit les propositions de chercheurs et chercheuses venus de nombreux horizons, n’est pas étrangère à « l’expérience étonnamment revigorante » qu’a représentée cette aventure pour Jennifer Deger, « malgré les terreurs que nous documentons ». Dans l’introduction du livre, les autrices invitent chacun à participer à cette forme de pensée plurielle, qui vise à créer « de nouvelles constellations de savoir et de collaborations sur l’anthropocène ». C’est toute une conception de la recherche qui s’élabore ici, sous l’impulsion d’Anna Tsing.

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Effets locaux, conséquences globales

Issu du projet de recherche collectif Feral Atlas (« atlas féral »), qui a réuni autour de l’anthropologue Anna Lowenhaupt Tsing une équipe pluridisciplinaire composée de plus d’une centaine de contributeurs et de contributrices, Notre nouvelle nature nous guide sur le terrain de l’anthropocène à partir de l’idée maîtresse de cette recherche : cette notion n’est pas à penser d’abord comme la conséquence globale de la puissance d’action humaine sur la Terre, mais comme l’empilement des effets locaux de phénomènes matériels qui échappent en grande partie aux plans humains.

La nature est désormais « férale ». Le mot qualifie à l’origine les animaux domestiques retournés à l’état sauvage. Plus fondamentalement, il s’agit ici de la capacité d’entités non humaines à transformer le monde sous l’impulsion – ou la « détonation », dans les termes du livre – de changements provoqués par les « infrastructures impériales et industrielles ». Impériales au sens du pouvoir de type colonial instauré par les conquêtes européennes, à l’image du transport maritime, qui a répandu des maladies et des espèces de façon irréversible. La concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère est ainsi l’effet féral de la combustion des énergies fossiles.

D’un cas local – ou « patch » – à un autre, ce livre nous guide dans « un monde en train de se faire. Ou, plutôt, en train de se déchirer », tout en inventant l’histoire et l’épistémologie qui nous permettent d’en coudre le patchwork.

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 David Zerbib Philosophe 

Etudier l’anthropocène au ras du sol : « Notre nouvelle nature », d’Anna Lowenhaupt Tsing, Jennifer Deger, Alder Keleman Saxena et Feifei Zhou

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Extrait

« La jacinthe d’eau (…) est une plante aquatique portant des fleurs lavande venue initialement de la région amazonienne : elle s’est répandue à travers le monde à la fin du XIXe siècle (…). Sans que cela relève d’une intention humaine, la jacinthe d’eau a proliféré simultanément à l’ingénierie coloniale de l’eau. (…) La plante a vite submergé les biotopes aquatiques, couvrant la surface des canaux, des citernes, des rizières, des réservoirs et des rivières aux débits amoindris par l’installation des barrages. (…) Le delta du Bengale s’est transformé au XIXe siècle, passant de grenier à riz de l’Asie du Sud (…) à un bourbier de pauvreté au XXe siècle, en partie parce que beaucoup des surfaces des rizières (…) étaient perdues au bénéfice de la jacinthe d’eau. »

Notre nouvelle nature, pages 256-257

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