Sélectionner une page

De retour sur les terres de la Très Vieille… avec des galères et un poème

.

Sandrine Booth
21 juillet

Voilà plus de deux semaines que j’ai quitté les montagnes du Vercors pour monter lentement vers le Nord et l’Ecosse. Je voyage avec mon amoureux et mon chat aventurier dans notre van. Un long voyage sans programme, où on se laisse guider par ce qui vient, un nom sur une carte, une intuition, le désir de retourner dans un lieu familier, ou celui de fuir les humains. Parfois, c’est tout simplement qu’il nous faut faire le plein d’eau, et alors nous quittons la place où nous étions installés à la recherche d’eau potable. Il y a une simplicité dans cette vie-là. Je ne dirais pas une facilité car il y a beaucoup de fatigue et des galères parfois.

Si vous souhaitez être avertis de chaque nouveau post, pensez à vous abonner gratuitement. Et si vous aimez ce contenu, ce serait vraiment gentil de mettre un ❤️ et/ou un petit commentaire.

 

La dernière semaine a été compliquée, avec beaucoup de chaleur et pas un souffle de vent dans les Highlands, les conditions parfaites pour les moucherons, ces minuscules moucherons buveurs de sang qui forment des nues voraces, entrent dans nos yeux, dans nos oreilles, se faufilent facilement à travers les moustiquaires du van, et piquent, piquent, piquent par centaines. Les taons les ont accompagnés, j’ai été mordue partout sur mes jambes, mes bras, mon cou, malgré mon caleçon épais et le tee-shirt thermique dans lequel j’étouffais. Malgré l’absence de pluie, nous n’avons pas pu manger dehors une seule fois. J’ai passé les nuits à me gratter dans la chaleur du van dont nous ne pouvions pas ouvrir les fenêtres à cause des moucherons. Ajoutez à cela les innombrables tiques qui sont bien présentes dans les endroits fréquentés par les cerfs, et les heures passées à se « déstiquer », vous aurez le trio gagnant des étés écossais !

J’ai toujours pensé qu’il fallait bien tout ça pour contrebalancer la beauté miraculeuse de cette terre et la protéger de trop d’invasions humaines. Si l’Ecosse était une terre facile, elle serait depuis longtemps couverte d’habitations et d’hideuses infrastructures, plantée d’agriculture intensive et percée d’innombrables routes. Toutes ses côtes seraient bétonnées.

Ses hivers hérissés de tempêtes et de gel sont une muraille efficace à tout cela. De même que ses printemps et automnes pluvieux. Même les armées romaines ont fini par renoncer à la conquérir et se sont arrêtées à la frontière avec l’Angleterre, laissant là le mur d’Hadrien comme un aveu de leur échec. C’est que ces terres sont férocement gardées. Par un esprit ancien qui hante les landes comme les montagnes. Une vieille vieille femme qu’on nomme ici la Cailleach. C’est elle qui a créé ces lieux infestés de moucherons, de taons et de tiques. C’est elle qui souffle son haleine âcre sur les tourbières. C’est elle qui transforme l’été écossais en enfer. C’est elle que je viens écouter chaque fois que je reviens ici.

.

Je n’ai aucune direction pour ce voyage. Dans le van, j’ai une vieille boussole en bois que ma mère m’a donnée il ya longtemps et qui n’indique jamais le Nord. Une boussole pour se perdre. Mon aiguille est ailleurs. Dans les histoires anciennes nées de la terre écossaise, dans les innombrables montagnes, vallons, rivières et pierres qui portent le nom de la Très Vieille. Cailleach. Un mot comme un coup de sabre et comme une promesse. Un mot qui ouvre des portes initiatiques. Un mot tempête qui rend humble et met à genoux. Qui rend sage aussi je crois. Qui réapprend comment aimer.

Si vous êtes venus pour de belles images de l’Ecosse, passez votre chemin. Si vous avez l’habitude de picorer les lieux que vous traversez comme un touriste, vous allez vous ennuyer dans mon été. Mais si vous savez écouter le battement de la terre, si vous n’êtes pas ici pour prendre mais pour rencontrer, si vous êtes prêts à offrir un peu de votre sang et beaucoup de votre cœur, alors vous êtes au bon endroit. Suivez-moi durant les mois qui viennent sur les terres de la Très Vieille…

 Le jour où tu es sorti...


Tu es sortie, la porte
n'était pas verrouillée. 
Elle ne l'est jamais. Dehors
coule une rivière rayée
de tourbe et d'or, 
noir de ciel.
C'est là qu'elle est plantée
la Vieille.
Ses pieds anciens, ses yeux d'orage,
et tout autour des nues de moucherons
onduleux comme un voile de veuve.

Bienvenue chez toi, dit-elle
avec un sourire d'hyène.
Mais tu sais
que ceci est d'abord son royaume.
Sa jupe longue baigne les aulnes.
Tu jurerais
Qu'une truite a sauté de son tablier. 
Aux plis poilus de son menton,
un troglodyte mignon
a fait son nid de mousse douce.
L'étrange Vieille ouvre ses bras
appelant les nuages.
Elle chante, le vent
se dresse soudain en sifflant
comme un serpent.

Tu recules, as-tu peur ?
La porte derrière toi est conservée entrouverte.
Assiste
crie la Vieille.
Ses cheveux fous galopent par-dessus la rivière.
Deux hérons s'en échappent, tressant
la crinière grise et ancienne
aux revers blancs du ciel.
Et toi,
tu es vivante devant d'Elle.

Tu n'oublies pas
les minuscules vampires qui tètent ton chanté,
les tiques pendues à tes jambes
et la morsure des temps.
Parmi eux maintenant
Tu reconnais la voix
d'enfant de la rivière
la chanson voilée de la pluie qui avance
et celle rugueuse de la montagne.
Les racines d'un vieux pin sylvestre 
chuchotent à tes pieds
sans souliers.
Le troglodyte s'est posé
sur ton épaule
léger comme un cyclone.

Viens donc, dit la Vieille.
Rejoins-moi
chez toi.
Elle te tend la coupe tordue de ses mains
remplis d'eau noire.
Je t'invite à boire.
Et ne te promets rien.
Tu penses une dernière fois
à la porte découverte
juste là, tout près,
dans ta cage douillette.
Tu as laissé – c'est bête- 
ton téléphone et ton porte-monnaie
sur l'accoudoir du canapé.

Tes poches pleines de vent, 
tu descends
jusqu'aux vieilles mains dans la rivière rouillée
et 
tu bois.
.

Toutes les photographies ou peintures partagées sur ce compte Conversations Sauvages sont les miennes ou celles de mon compagnon Matt. Pas d’IA ici, pas d’artifice, pas d’imagination pillée. Juste la créativité vivante et la joie de la partager.

Conversations Sauvages est une publication dans laquelle les contenus sont gratuits. Vous pouvez, si vous le souhaitez, soutenir mon travail en optant pour un abonnement payant.

Vous êtes actuellement un abonné gratuit à Conversations Sauvages . Pour profiter pleinement de l’expérience, améliorez votre abonnement .

Sandrine Booth

Saint Julien en Vercors

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *