Roberto Epple, hydrobiologiste : « De la Loire vivante aux bassines, les luttes pour l’eau représentent un espace démocratique irremplaçable »
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Claire Legros 23 juillet 2024
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Terres asséchées au printemps dernier, sous le pont Anjou-Bretagne, près d’Ancenis. Des pluies abondantes seront nécessaires cet hiver en France pour rétablir le niveau des nappes phréatiques, déjà affectées par la sécheresse du printemps et un début d’automne relativement sec, estime le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). /
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Entretien« Batailles d’eau ». Les mobilisations citoyennes de défense de l’eau s’inscrivent dans une longue histoire politique, affirme l’hydrobiologiste et militant, dans un entretien au « Monde ». Il raconte comment, dans les années 1980, la bataille contre l’aménagement de la Loire a transformé la gestion du fleuve.
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A la fin des années 1980, un collectif d’habitants des bords de Loire s’oppose à l’ambitieux projet d’aménagement du dernier fleuve sauvage d’Europe. Cette mobilisation va devenir l’une des luttes environnementales majeures de la fin du XXe siècle, aujourd’hui un peu oubliée. Roberto Epple en a été l’un des acteurs. D’origine suisse, il travaillait pour l’organisation WWF lorsqu’il a été envoyé en Haute-Loire pour soutenir les premières contestations des habitants. Trente-cinq ans après, l’hydrobiologiste vit toujours dans la région, non loin du Serre de la Fare, le site de l’un des barrages abandonnés. Il est président de SOS Loire vivante, une association du Réseau des rivières européennes (European Rivers Network), une ONG engagée dans la préservation des fleuves.
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Dans quel contexte le mouvement pour une Loire vivante est-il né ?
Dans les années 1980, quasiment tous les grands fleuves d’Europe sont aménagés. Des barrages y ont été construits pour réguler le débit de l’eau et produire de l’électricité. La pollution est omniprésente. Le Rhin et le Rhône, qui traversent des zones industrielles, sont à l’agonie. La Loire a échappé aux grands aménagements du fait de sa morphologie, qui ne se prête pas à la navigation ni à la construction de grands barrages électriques. Elle fait partie des rivières dont le régime varie selon les saisons. Elle peut modifier son cours, éroder ses berges, créer des îles de sable puis les déplacer.
Cette dynamique fluviale entraîne aussi une forte amplitude entre les débits. Elle est alimentée, non pas par la neige comme le Rhin et le Danube, mais par les pluies qui façonnent le fleuve et font monter l’eau en d’immenses crues cévenoles durant l’automne et le printemps. L’été, son lit est à sec. Cette particularité lui confère une place à part. Dans les milieux de l’hydrologie et de l’écologie à l’époque, la Loire est un symbole, le dernier fleuve resté sauvage en France et même en Europe, en tout cas beaucoup moins aménagé que les autres, et plutôt en bonne forme. Elle est reconnue comme un haut lieu de biodiversité.
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Quels sont, à l’époque, les objectifs du projet d’aménagement du fleuve ?
Le projet est porté par l’établissement public pour l’aménagement de la Loire et de ses affluents, une institution très puissante politiquement, puisqu’elle réunit, à l’échelle du bassin, vingt-deux villes, seize départements et six régions. Révélé en 1985, son objectif est de réguler le débit du fleuve grâce à la construction de quatre grands barrages et autant de lacs artificiels.
Cinq ans plus tôt, des inondations ont tué huit personnes dans le village de Brives-Charensac, près du Puy-en-Velay, dans la vallée de la Haute-Loire. L’un des arguments mis en avant par les initiateurs du projet est de protéger les zones habitées des crues. Les retenues d’eau doivent aussi permettre de développer le tourisme et de sécuriser durant l’été le refroidissement de quatre centrales nucléaires déjà construites le long du fleuve. Elles doivent également servir à l’irrigation des cultures qui, dans les années 1970-1980, est au cœur de la politique agricole européenne. Il s’agit donc d’intervenir sur le cycle naturel de la Loire, de le dompter, afin de pouvoir ouvrir le robinet quand on en a besoin.
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Comment la contestation s’organise-t-elle ?
A partir de 1986, des habitants se mobilisent en Haute-Loire contre le premier barrage prévu près du Puy-en-Velay et qui doit engloutir 14 kilomètres de gorges. Ils installent un campement sur le site, une ZAD [zone à défendre] avant l’heure, en quelque sorte. Des organisations de protection de l’environnement, comme le WWF et ce qui deviendra France Nature Environnement, commencent à s’y intéresser et à évaluer scientifiquement ses conséquences, car l’aménagement du bassin va détruire une large partie de la biodiversité. N’oublions pas que la Loire héberge alors les dernières populations de saumons sauvages d’Europe. Le stockage saisonnier va aussi avoir des incidences sur le cycle de l’eau, c’est-à-dire sa capacité à se régénérer tout au long de son parcours.
La contestation trouve un écho au-delà des frontières. Des ONG européennes décident d’accompagner la mobilisation. Mais c’est surtout le prince Philip d’Edimbourg, président émérite de WWF International, qui médiatise la lutte, lorsque en visite au bec d’Allier, près de Nevers, en 1988, il s’exclame : « Vive la Loire sauvage ! » A partir de cette date, le combat devient populaire, d’autant qu’en 1989 s’ouvrent les premières enquêtes publiques qui mobilisent les riverains. Pendant cinq ou six ans, les batailles de la Loire vont devenir un sujet national, voire international.
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Comment ce mouvement s’inscrit-il dans l’histoire politique des luttes pour l’eau ?
La bataille pour la Loire vivante, c’est un peu le « Larzac des fleuves ». C’était la première fois qu’une lutte importante émergeait à l’échelle d’un bassin hydrographique en Europe. Jusqu’à présent, les habitants se battaient contre la construction d’un barrage parce qu’ils étaient expulsés de leur village, comme à Tignes (Savoie). Ou bien des collectifs militaient contre la construction de centrales nucléaires, sur le Rhône ou ailleurs. Depuis les années 1970, des organisations défendaient aussi des rivières contaminées par les pollutions d’une usine ou par les rejets d’une ferme d’élevage. Mais, jusque-là, les oppositions restaient surtout locales.
Avec Loire vivante, la mobilisation se déploie à l’échelle du bassin. Le fleuve s’étend sur 1 000 kilomètres, traverse quatre régions et douze départements. Son bassin hydrographique couvre 118 000 kilomètres carrés, c’est-à-dire un cinquième de la France. Qu’ils vivent à Saint-Etienne ou au Puy-en-Velay, ou plus en aval à Angers, à Tours ou à Nantes, ou encore sur les affluents, des habitants se sont battus pour que le fleuve soit considéré comme un écosystème, c’est-à-dire un ensemble cohérent, et non pas découpé tronçon par tronçon ou département par département. Il y avait une sacrée puissance dans l’engagement de cette communauté que l’on appelle « les Ligériens ».
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En 1994, le gouvernement abandonne une partie du projet et, en 2000, les plans des quatre barrages sont finalement rangés dans les cartons. En quoi ces décisions marquent-elles un tournant politique ?
Cette mobilisation de presque dix ans et la victoire qui a suivi sont les signes d’une prise de conscience du caractère indispensable, non seulement de l’eau, mais aussi de son milieu de vie. Le plan « Loire grandeur nature » adopté par l’Etat reprend l’essentiel des propositions du mouvement et notamment l’idée de considérer « le fleuve comme un écosystème de ses sources jusqu’à son estuaire ».
Pour garantir la sécurité des populations lors des crues, un nouveau modèle de gestion du bassin est adopté, très différent des principes d’aménagement qui régnaient jusqu’alors. Le plan prévoit de rendre son lit au fleuve, en supprimant les bâtiments construits en zone inondable et en interdisant toute nouvelle implantation. Il vise aussi à partager la ressource, non plus seulement entre usagers mais avec la Loire elle-même et son écosystème, en reconnaissant qu’eux aussi ont besoin de l’eau. Ils sont même considérés comme prioritaires, après les besoins humains en eau potable bien sûr, mais avant les usages économiques ou énergétiques. C’était extrêmement innovant, à l’époque.
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Pourtant, l’eau était déjà gérée à l’échelle des fleuves et de leur bassin, en France, depuis trente ans…
C’est vrai qu’en créant des institutions telles que les comités de bassin et les agences de l’eau la France avait, dès 1964, pris une avance considérable par rapport au reste de l’Europe. Mais cette gestion remarquable avait surtout été mise au service du développement économique des territoires.
Les années 1990 représentent un nouveau tournant, avec d’importants progrès en matière d’encadrement de la qualité de l’eau, notamment l’accent mis sur la préservation des écosystèmes aquatiques et des zones humides. Le combat pour la Loire a sans doute joué un rôle dans cette étape. C’est aussi le moment où l’écologie politique se renforce dans le paysage électoral. Il y a comme un réveil face à la dégradation des fleuves et de leur environnement. On est dans un moment favorable à une meilleure écoute de la part des décideurs. Il était temps !
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Trente ans plus tard, les pollutions restent fortes et on en découvre de nouvelles, dites « éternelles ». N’est-ce pas un constat d’échec ?
Les institutions chargées de défendre l’eau sont affaiblies politiquement et menacées par les lobbys agricoles et industriels qui les contournent et négocient directement avec l’Etat. Face aux syndicats dominants qui défendent l’irrigation et l’usage de pesticides, les comités de bassin et les commissions locales de l’eau ont beaucoup de mal à se faire entendre. Financièrement, le gouvernement fait aussi des ponctions importantes sur le budget des agences de l’eau chargées de financer l’assainissement de l’eau. Ces institutions restent essentielles et il faut les défendre tout en améliorant la gouvernance.
Mais la démocratie de l’eau se joue aussi dans les mouvements de lutte qui s’inscrivent dans une longue histoire politique. En stoppant la mise au pas d’un fleuve, le combat pour la Loire vivante a démontré qu’une mobilisation citoyenne peut contribuer à transformer une vision politique. Bien sûr, cela ne fonctionne pas à chaque fois, mais certaines batailles ont réussi à freiner la marche forcée du développement industriel. C’est aussi le cas de l’occupation de Notre-Dame-des-Landes, qui a permis la préservation de zones humides, indispensables au cycle de l’eau et à la préservation de la vie. De la Loire vivante aux bassines, les luttes pour l’eau représentent un espace démocratique irremplaçable pour faire entendre la voix des citoyens.
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Quel regard portez-vous sur les luttes d’aujourd’hui contre les mégabassines ?
Avec l’accélération des crises écologiques, les luttes pour l’eau sont à nouveau d’actualité. Elles témoignent d’un attachement durable des habitants à l’eau dans son milieu de vie, et leur criminalisation soulève des enjeux démocratiques.
La lutte contre les bassines est importante, car elle relie deux types de mobilisations historiquement assez différentes en France : la défense de l’eau dans son écosystème et le combat contre sa privatisation. L’eau a besoin de son milieu de vie et elle est aussi un bien commun qui n’appartient à personne. Nul ne peut la privatiser au bénéfice de quelques-uns.
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Claire Legros 23 juillet 2024 à suivre sur le Monde