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Loi Duplomb

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Loi Duplomb : des « solutions alternatives efficaces et opérationnelles » à l’acétamipride existent depuis des années, selon l’Anses

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Le gouvernement propose de saisir l’Agence nationale de sécurité sanitaire sur la question de la réautorisation du pesticide, alors que cette dernière a déjà rendu deux avis aux conclusions concordantes sur des substituts aux néonicotinoïdes.
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Stéphane Mandard

22 juillet 2025

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  Arrachages de betteraves à Somme-Vesle (Marne), le 19 décembre 2023.

Arrachages de betteraves à Somme-Vesle (Marne), le 19 décembre 2023.

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En réponse au succès de la pétition appelant à abroger la loi Duplomb, qui a dépassé 1,5 million de signatures, Gabriel Attal et Agnès Pannier-Runacher ont indiqué vouloir saisir l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Le chef de file des députés macronistes, qui a voté en faveur du texte, et la ministre de la transition écologique et de la biodiversité vont solliciter « son avis sur les dérogations que la loi prévoit afin que les décisions soient prises avec la meilleure connaissance des données scientifiques disponibles ».

Au cœur de la polémique, l’acétamipride, un pesticide tueur d’insectes pollinisateurs et suspecté d’être toxique pour le développement du cerveau, dont l’usage est interdit en France depuis 2020. Malgré l’opposition des sociétés savantes médicales (cancérologie, pédiatrie, endocrinologie, hématologie, neurologie…) ou du conseil scientifique du CNRS, le texte prévoit de réautoriser cette molécule, appartenant à la famille des néonicotinoïdes, réclamée par les producteurs de betteraves sucrières qui affirment n’avoir aucune solution pour protéger leurs cultures des pucerons.

Ingénieur agronome, entomologiste et directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), Hervé Jactel rappelle que la question a déjà été tranchée. « Faire appel à l’Anses me paraît ridicule, déclare-t-il au Monde. L’Anses a déjà été saisie deux fois et par deux fois elle a rendu les mêmes conclusions de l’existence de solutions alternatives efficaces et opérationnelles. »

Hervé Jactel en sait quelque chose. C’est lui qui a présidé les deux groupes de travail de l’Anses sur les alternatives à l’usage des néonicotinoïdes : « Je veux bien refaire un troisième groupe de travail mais on ne fera que confirmer encore plus clairement qu’il existe des solutions alternatives à l’usage des néonicotinoïdes pour la lutte contre les pucerons de la betterave à sucre, tout aussi – si ce n’est plus – efficaces que l’acétamipride et à l’évidence moins dangereuses pour la biodiversité. »

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« Lutte curative »

Riche de 546 pages, le premier rapport de l’Anses sur l’évaluation comparative des risques et des bénéfices des néonicotinoïdes et des autres méthodes chimiques ou non chimiques a été remis en mai 2018. Il répondait à une saisine du ministère de l’agriculture après l’adoption de la loi de 2016 « pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » qui introduisait l’interdiction de l’usage des néonicotinoïdes à partir de septembre 2018 avec des dérogations jusqu’en juillet 2020. L’expertise a duré deux ans et passé au crible près de 500 usages.

Sur le cas particulier des pucerons de la betterave à sucre, le rapport identifiait déjà au moins une méthode alternative aussi efficace que la famille des néonicotinoïdes : associer deux insecticides autorisés, le lambda-cyhalothrine et le pyrimicarbe. « Ces insecticides de synthèse ne sont certes pas sans danger pour la biodiversité mais, à l’inverse des néonicotinoïdes qui sont appliqués de façon préventive et systématique, ces produits peuvent n’être appliqués qu’en cas de besoin en lutte curative, et de façon précise, ne ciblant que les champs effectivement menacés par une pullulation de pucerons, limitant d’autant leur impact sur les insectes pollinisateurs », précise Hervé Jactel.

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Le deuxième avis de l’Anses a été rendu en mai 2021, à la suite d’une dérogation introduite par le législateur en décembre 2020, autorisant l’usage de néonicotinoïdes (à base d’imidaclopride ou de thiaméthoxame) pour traiter les pucerons de la betterave. Exclusivement consacré à « l’efficacité des traitements disponibles pour lutter contre les pucerons de la betterave », le rapport identifie deux autres insecticides aux « impacts limités sur l’environnement et rapidement substituables aux néonicotinoïdes » : le flonicamide et le spirotétramate.

Depuis, deux études scientifiques publiées en 2023 et 2024 dans la revue Crop Protection sur la base d’une centaine d’essais menés en champ ont montré qu’ils étaient même beaucoup plus efficaces que l’acétamipride contre la jaunisse virale. Jusqu’à 87 % d’efficacité lorsque le traitement est associé à la plantation d’orge entre les rangs de betteraves contre seulement 55 % pour l’acétamipride.

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Certes plus compliquées à mettre en œuvre, des solutions sans pesticides existent également, rappelle Hervé Jactel. Elles font appel aux principes de l’agroécologie et consistent à intercaler des cultures aux propriétés naturellement répulsives pour les pucerons comme l’orge. Une expertise scientifique collective publiée en 2022 par l’Inrae montre qu’en augmentant la « diversité végétale », on peut protéger les cultures des nuisibles sans recourir aux pesticides.

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« Entourloupe »

La loi Duplomb précise que la réautorisation de l’acétamipride est prévue « pour faire face à une menace grave compromettant la production agricole » et « en cas d’alternative insuffisante ». Hervé Jactel rappelle qu’au pic des attaques de pucerons sur les betteraves en 2020, les pertes de rendement n’étaient que de 15 % à 20 %, « pas la catastrophe absolue ». « Le sucre blanc raffiné n’est pas une ressource vitale, commente l’ingénieur agronome. La betterave à sucre est une culture de rente. Les betteraviers ne veulent surtout pas rogner sur leurs rentes. »

Fervent défenseur de la loi Duplomb, le président de la FNSEA, Arnaud Rousseau, est lui-même issu d’une famille de betteraviers. La France étant le seul pays à avoir interdit l’acétamipride, il dénonce la « concurrence déloyale » des producteurs européens et agite le chiffon rouge des importations de sucre.

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De son côté, Agnès Pannier-Runacher répète qu’à titre personnel, elle reste « contre la réintroduction de l’acétamipride ». La députée Génération écologie des Deux-Sèvres, Delphine Batho, voit dans la nouvelle saisine de l’Anses proposée par la ministre une « tentative de manœuvre dilatoire ». Elle dénonce une autre « entourloupe » : le décret, publié deux jours après l’adoption de la loi Duplomb, obligeant l’Anses à étudier les demandes d’autorisation de pesticides selon une liste d’usages jugés « prioritaires » par le ministère de l’agriculture.

Cette disposition, qui figurait initialement dans le projet de loi, avait été écartée par les parlementaires. « Ce décret porte atteinte à l’évaluation des risques des pesticides par l’Anses et fait prévaloir les intérêts économiques sur la préservation de la santé publique et de l’environnement », déplore l’ancienne ministre de l’environnement de François Hollande.

Corinne Lepage, qui a occupé la même fonction ministérielle sous Jacques Chirac, dénonce une « pure violation de l’indépendance de l’Anses ». L’avocate vient de saisir le Conseil d’Etat au nom de l’association Agir pour l’environnement afin d’obtenir l’annulation de ce décret. Contacté, le ministère de la transition écologique n’a pas répondu à nos sollicitations.

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Stéphane Mandard

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