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Mark Lilla, historien des idées : « A l’ère des démagogues, une passion pour l’ignorance triomphe »

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Mark Lilla, Historien

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Le professeur de l’université Columbia, à New York, analyse, dans une tribune, le refus du savoir encouragé par les populistes. Cette tendance est très marquée chez leurs électeurs, mais il peut arriver à tout le monde de se détourner de la connaissance, note-t-il.

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13 décembre 2024

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Aristote professe que tous les êtres humains désirent naturellement savoir. Notre propre expérience, elle, nous enseigne que tous les êtres humains veulent aussi ne pas savoir – et ce, parfois farouchement. Cela a été vrai de tout temps, mais il est des périodes de l’histoire où le déni de vérités évidentes semble prendre le dessus, comme si des bacilles psychologiques se propageaient par des moyens inconnus, l’antidote perdant soudain son efficacité. Nous vivons aujourd’hui en de tels temps.

A l’ère des démagogues triomphe en effet une passion pour l’ignorance. De plus en plus de nos contemporains considèrent les arguments rationnels comme un jeu de dupes dont le seul but serait de dissimuler les manipulations du pouvoir. D’autres pensent détenir un accès privilégié à la vérité qui les dispense de toute remise en question. Des foules hypnotisées suivent des gourous fous à lier, des rumeurs irrationnelles provoquent des actes fanatiques, la pensée magique supplante le bon sens et le savoir. Et, pour couronner le tout, nous voyons de brillants prophètes de l’ignorance, savants contempteurs du savoir, idéaliser « le peuple » pour l’encourager à résister au doute et à ériger des remparts tout autour de ses croyances sclérosées. Dans un monde pareil, ceux d’entre nous qui sont attachés à la raison et au débat peuvent quelque peu avoir l’impression d’être apatrides.

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Il est toujours possible de trouver des causes historiques proches à ces poussées de fièvre irrationnelle. Mais ces explications nous empêchent parfois de reconnaître que la source de ce mal est plus profonde, qu’elle gît en nous-mêmes et traverse ce monde indifférent à nos désirs.

Le monde est un lieu récalcitrant, certes, et il est des choses à son sujet que nous préférerions ne pas reconnaître. Certaines sont des vérités inconfortables sur nous-mêmes – ce sont les plus difficiles à accepter. D’autres sont des vérités sur la réalité extérieure qui, une fois qu’elles nous sont révélées, nous privent de croyances et de sentiments qui, d’une façon ou d’une autre, rendaient notre vie meilleure, plus facile à vivre – du moins le pensons-nous. Le désenchantement produit par le savoir est une expérience aussi douloureuse que commune, et il n’est pas surprenant que ce vers d’un poème anglais [de Thomas Gray (1716-1771)] soit devenu un adage bien connu : « L’ignorance est le bonheur ».

Nous avons tous de bonnes raisons de ne pas vouloir savoir certaines choses. Une acrobate qui s’apprête à monter à son trapèze serait bien mal avisée de consulter les statistiques de mortalité de sa profession. Même la question « Est-ce que tu m’aimes ? », au lieu de sortir spontanément de notre bouche, ne devrait pas échapper à de sévères contrôles avant qu’on la prononce.

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Pain grillé et autosatisfaction

Nous avons tous une manière particulière d’accueillir les expériences qui se présentent sur notre chemin. Certaines personnes sont naturellement curieuses de savoir pourquoi les choses sont telles qu’elles sont. Elles aiment se creuser la tête, investiguer, comprendre le pourquoi du comment. D’autres, au contraire, n’ont pas de goût particulier pour l’apprentissage et ne voient pas l’intérêt de se poser des questions qui leur semblent futiles.

Et puis il y a ces personnes qui, pour quelque raison que ce soit, détestent apprendre, dont les portes intérieures se sont hermétiquement fermées à tout ce qui pourrait mettre en question ce qu’elles croient déjà savoir. Nous avons tous rencontré quelqu’un de ce genre. Et nous avons tous connu des moments où nous avions nous-mêmes ce type de disposition – même si elle ne nous ressemble pas.

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Pourquoi en est-il ainsi ? Parce qu’acquérir des connaissances est toujours une expérience chargée d’émotions. Le désir de savoir n’est pas autre chose : un désir. Et chaque fois que nos désirs sont satisfaits ou frustrés, cela nous affecte. Même ce que nous apprenons des choses les plus banales fait naître en nous des sentiments.

Prenons un exemple : mon grille-pain tombe en panne et doit être réparé. Je consulte le mode d’emploi, je regarde des vidéos, je bricole un peu et, avec juste ce qu’il faut de chance, je résous le problème. J’éprouve alors une double satisfaction. Non seulement je peux continuer à utiliser mon grille-pain, mais cette expérience me conforte aussi dans l’idée que je suis une personne capable de trouver de l’information et de la mettre en pratique. Du pain grillé et de l’autosatisfaction : voilà de quoi bien commencer la journée.

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Le monde, objet d’étonnement

Et je ne m’arrêterai pas là. Peut-être m’éloignerai-je de ma quête initiale et me perdrai-je pour mon plus grand bonheur. Mon intérêt pour la réparation d’un appareil électroménager peut se métamorphoser en un intérêt pour la façon dont l’électricité le fait fonctionner, puis, pourquoi pas, pour la physique en général. Je me mets à commander des livres et à regarder tard le soir des documentaires. Un tantinet obsédé, je partage ce que j’ai appris avec ma famille et mes amis, mettant leur patience à l’épreuve. Ce qui n’était au départ qu’une chose plaisante pour moi s’est mué en une chose importante. Quelque chose s’est transformé en moi, et mon attitude face à la vie a changé, aussi circonscrits et brefs que soient ces changements. Le monde n’est plus seulement un moyen de parvenir à mes fins. Il est devenu un objet d’étonnement et d’émerveillement. Et la source d’un plaisir extraordinaire.

Mais on peut tout aussi bien adopter l’attitude inverse, et se trouver dominé par la volonté de ne pas savoir, la volonté d’ignorer. Dans Par-delà le bien et le mal (1886), Friedrich Nietzsche décrit cette tendance de l’esprit ainsi : c’est « une résolution soudaine d’ignorer, de s’isoler arbitrairement, de fermer ses fenêtres, une négation interne de telle ou telle chose (…) une sorte de posture défensive contre beaucoup de choses connaissables, un contentement de l’obscurité, de l’horizon borné, une affirmation et une approbation de l’ignorance ».

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Ne nous est-il pas arrivé à tous, un jour ou l’autre, de tomber dans cet état d’esprit ? D’ailleurs, au vu de la rapidité avec laquelle tout change dans la vie d’aujourd’hui, n’avons-nous pas souvent envie de nous reposer sur nos lauriers intellectuels et moraux ? Tout comme nous pouvons concevoir une sorte d’amour pour la vérité qui nous anime, nous pouvons concevoir une haine de la vérité qui nous emplisse passionnément, comme une raison d’être. Refuser de savoir aussi est une expérience émotionnelle.

L’humanité partage une vieille habitude qui nous amène à regarder d’un œil méfiant notre passion pour la connaissance et met en doute son intérêt dans l’existence. On peut trouver des raisons au désir de savoir ; on peut également en trouver de limiter ce désir. Mais, au-delà de ces raisons, nous sommes pris dans un conflit d’émotions qui échappent à la raison : le désir de protéger notre ignorance s’oppose puissamment au désir d’en sortir.

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Lâcheté face à l’introspection

Ce conflit tient notamment à ce que nous considérons nos opinions comme des prolongements de notre moi, comme des prothèses. Aussi, lorsque nos opinions sont attaquées ou rejetées, nous sentons que quelque chose d’intime en nous est touché. Et lorsque nos opinions se révèlent erronées, nous en éprouvons de la honte. Socrate affirme qu’il n’y a aucune honte à se tromper − seules, selon lui, nos mauvaises actions doivent nous faire honte. Il a raison. Pourtant, dans la réalité, nos erreurs nous font souvent rougir, surtout lorsqu’elles sont révélées par un autre.

Aucune affirmation n’est désincarnée. Il y a toujours nécessairement quelqu’un qui s’exprime ; c’est lui, et non son affirmation, qui peut venir blesser notre fierté. Aussi bizarre que cela puisse paraître, les mathématiciens et les scientifiques qui débattent des questions les plus éloignées de leur vie quotidienne peuvent être aussi dogmatiques, partisans et susceptibles que n’importe quel xénophobe. Un nouveau boson a été découvert : est-ce un pas de géant pour l’humanité ou un point de plus pour notre camp ? Le fait qu’il existe des olympiades internationales de mathématiques, qui opposent des équipes d’élèves de différents pays, nous en dit long sur l’animal humain.

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A un moment ou à un autre, nous refusons tous de saisir une occasion d’apprendre. Nous renonçons tous délibérément à acquérir des connaissances sur le monde de peur de découvrir en cours de route des vérités sur nous-mêmes, en particulier celle-ci : notre lâcheté face à l’introspection. Nous préférons nous bercer de l’illusion de nous suffire à nous-mêmes et nous complaire dans notre propre ignorance pour l’unique raison que c’est la nôtre. Peu importe que dépendre d’une opinion erronée soit la pire des dépendances qui soit. Peu importe que notre entêtement nous prive d’une chance d’être heureux. Nous préférons sombrer avec le navire plutôt que de voir nos noms effacés de sa coque. Socrate ne comprenait pas que l’on puisse se mettre en colère contre une personne qui veut nous aider. Là encore, il a raison. Il reste que tous les enfants veulent faire les choses comme ils l’entendent.

Alors quand nous secouons la tête face à ceux qui se laissent charmer par les charlatans et les démagogues, ne croyons pas trop vite que nous échappons aux travers de la race humaine. Chacun de nous veut à la fois savoir et ne pas savoir. Chacun de nous tantôt accepte la vérité, tantôt la rejette. Notre esprit va et vient, d’un côté et de l’autre, comme s’il jouait au tennis contre lui-même. Sauf que nous n’avons pas l’impression de jouer. Nous avons le sentiment qu’il en va de notre destin. Et c’est la vérité.

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Traduit de l’anglais par Valentine Morizot

Mark Lilla est professeur des humanités à l’université Columbia (New York). Il vient de publier « Ignorance and Bliss. On Wanting Not to Know » (« Ignorance et bonheur. Sur le désir de ne pas savoir », Hurst, non traduit). Une première version de cette tribune est d’abord parue dans le « New York Times ».

Mark Lilla (Historien)

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