A Noirmoutier, les eaux usées filent la patate
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De loin, on croirait apercevoir un marais salant, beaucoup plus grand que ceux d’à côté et protégé par une haie. Les estivants à vélo le longent sans se poser de questions. Quand on passe les grilles et qu’on avance sur la passerelle, difficile de déterminer si la légère odeur dans l’air est celle de la vase propre aux marais ou d’une station d’épuration. En plein cœur de Noirmoutier, la «lagune» de plus de 600 mètres de long s’étend à l’abri des regards. Elle ressemble à s’y méprendre à une bassine. Et pour cause, il s’agit d’un bassin de stockage d’eaux traitées par la station voisine qui serviront à irriguer les fameuses pommes de terre de l’île.
Installé depuis 1994, Laurent Teissier, qui cultive un peu plus de 12 hectares de pommes de terre et quelques légumes, «a toujours connu» ce système d’irrigation, mis en place en 1981. Novateur à l’époque, il l’est encore aujourd’hui. En France, la réutilisation des eaux usées, y compris pour l’irrigation, peine encore à décoller. Mais, à Noirmoutier, la solution est apparue «comme une évidence» selon Nicolas Paille, le directeur de la coopérative des producteurs de pommes de terre. Puisqu’il n’y a pas de nappe phréatique d’eau potable, toute la ressource consommée sur l’île vient du continent. «Mes parents faisaient de la pomme de terre, mais pendant les années de sécheresse, il y avait peu de récoltes», raconte l’agriculteur, dont la famille cultive ici depuis «six ou sept générations».
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La sécheresse historique de 1976, suivie par un épisode de moindre intensité deux ans plus tard, laisse des traces. Sur l’île vendéenne, les surfaces cultivées sont petites et produisent très majoritairement des pommes de terre. «Quand on est une petite structure, on n’a pas le droit à l’erreur. Si on perd 2 ou 3 hectares sur 12, ça fait mal», poursuit Laurent Teissier. Alors, quand la station d’épuration est construite, la collectivité s’allie aux agriculteurs pour mettre en place un réseau de réutilisation des eaux usées. L’eau leur est fournie gratuitement et en contrepartie, par le biais de l’Association syndicale de drainage et d’irrigation (ASDI), ils prennent en charge l’entretien du réseau et le pompage. Résultat, «l’eau réutilisée coûte deux fois moins cher que celle du réseau d’eau potable que j’utilise pour mes légumes», confie Laurent Teissier, président de l’ASDI. Car l’eau réutilisée ne sert que pour les grenailles. Selon la réglementation, il faudrait atteindre un niveau de traitement supplémentaire pour irriguer, par exemple, des salades, qui sont consommées après seulement un lavage, sans cuisson qui permettrait de se débarrasser des dernières bactéries.
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Cuves de stockage
Comme toutes les eaux de station d’épuration, les rejets de vaisselle, douches et toilettes sont traités dans des bassins, filtrés à plusieurs reprises puis, au lieu d’être rejetés dans le milieu naturel (souvent des rivières), finissent leurs parcours dans des grandes cuves de stockage. Ces lagunes offrent un dernier traitement aux UV : les rayons du soleil permettent d’éliminer les fameuses bactéries E-coli qui peuvent être responsables d’infections, comme des gastro-entérites. L’eau stockée, analysée toutes les semaines, est ensuite pompée pour être acheminée dans les 24 exploitations de patates de l’île et arroser environ 400 hectares.

Un peu plus loin, un tracteur avance le long de la parcelle dans un roulement continu. La machine arrache les mottes de terre, qui sont ensuite tamisées et triées pour récupérer les pommes de terre, plutôt grosses en cette fin de saison. Gaëtan Gendron est aidé de son apprenti, qui devrait reprendre l’exploitation de 21 hectares dans trois ans, et d’une saisonnière pour récolter les tubercules, quasiment en monoculture sur l’île. «Sans irrigation, on n’entendrait pas parler de pommes de terre ici», insiste le producteur.
En été, quand la population passe de 10 000 habitants à 120 000 et que la consommation d’eau est quasiment multipliée par quatre, mieux vaut ne pas rejeter la totalité des eaux usées traitées dans la mer. «Au bout de cet étier [petit canal qui relie le marais à la mer, ndlr], il y a de la pêche de loisir. A l’autre bout, des sauniers [exploitants des marais salants, ndlr]. Entre la pêche, la conchyliculture, les marais salants et même la baignade, la gestion de l’eau est centrale», explique Antoine Chiffoleau, chargé d’exploitation pour la Saur, qui gère le réseau d’eaux usées et d’irrigation sur l’île. «Rejeter trop d’eau douce dans la mer pourrait perturber le milieu. Toute une activité économique : la conchyliculture, la pêche, les marais salants… dépendent de la mer», insiste le président de la communauté de communes, Fabien Gaborit (divers Centre). En été, donc, même si la culture de la patate se termine en juillet, les agriculteurs arrosent leurs couverts végétaux, du sorgho planté entre deux cultures qui permet de ne pas laisser le sol à nu et de le fertiliser.
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«Il a fallu déminer»
«Ça interroge les gens, de nous voir arroser» quand c’est interdit partout ailleurs, relève Laurent Teissier. Alors, depuis la sécheresse de 2022, agriculteurs et élus – jusqu’ici plutôt réticents – ont décidé de communiquer sur leur système d’irrigation particulier. «Il a fallu déminer», renchérit Fabien Gaborit. «Il y avait une crainte, on se disait que les gens n’étaient pas prêts à entendre que l’eau réutilisée était l’eau des toilettes. Mais l’été 2022 a fait que la gestion de l’eau est devenue un sujet de société. C’était le moment d’en parler», raconte Nicolas Paille.
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Alors que deux réseaux de traitement et d’irrigation sont à l’œuvre sur l’île, la collectivité et les agriculteurs aimeraient augmenter les capacités. «Avec le changement climatique, on a plus de sécheresses au printemps, quand les pommes de terre ont le plus besoin d’eau. On est obligés de faire des tours, en arrosant un jour sur trois, pendant une heure et demie chaque parcelle», expose Laurent Teissier. Fabien Gaborit se dit convaincu : «On pourrait réfléchir à d’autres utilisations des eaux usées, dans les logements ou pour un usage commercial. C’est un état d’esprit insulaire. Il faut qu’on fasse avec les ressources de l’île.»
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