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Philippe Frémeaux nous a quittés

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris ce matin le décès de Philippe Frémeaux, éditorialiste à Alternatives Economiques. Après avoir collaboré bénévolement au journal dans les années 1980, il en était devenu rédacteur en chef en 1988. Puis il avait succédé à Denis Clerc à la tête de notre coopérative, qu’il a dirigée de 1999 à 2012. Depuis, il était resté très actif au sein du journal, à la fois en tant que journaliste, signant régulièrement des éditoriaux, mais aussi en tant qu’administrateur de la Scop. Surtout, il a créé avec succès les Journées de l’économie autrement, dont la première édition a eu lieu en 2016 et qui sont devenues l’événement phare d’Alternatives Economiques et plus largement un rendez-vous incontournable du monde de l’économie sociale et solidaire. Nous reviendrons plus en détail dans les prochains jours sur son parcours, sur ce qu’il a apporté à Alternatives Economiques, sur le rôle qu’il a joué dans le paysage médiatique et politique français.

En attendant cette série d’hommages, toutes nos pensées vont à sa famille et à ses amis.

L’équipe d’Alternatives Economiques

Nous partageons notre peine et notre reconnaissance avec sa famille, ses amis, ses collaborateurs et toutes les animatrices et animateurs autour du Campus de Eurre, du Laboratoire de la Transition, d’ Ecologie au Quotidien, pour lesquels il s’est investi depuis plusieurs années avec compétence et engagement. MCD

Philippe Frémeaux en 2013

Philippe Frémeaux, intellectuel engagé et homme d’action

Ainsi donc Philippe Frémeaux, ancien rédacteur en chef puis PDG d’Alternatives Economiques, nous a quitté le 3 août dernier à l’âge de (seulement) 70 ans. Pour celles et ceux qui le fréquentaient régulièrement, ce n’était malheureusement pas une surprise : il se savait victime depuis un peu plus d’un an d’un cancer incurable, faisant face à cette situation avec la détermination qu’on lui connaissait, bien décidé à profiter pleinement de ses derniers mois. Ce qui ne l’empêchait pas cependant de parler aussi de cette perspective évidemment terrifiante avec beaucoup d’émotion. Mais même quand on s’y attend, le choc d’une telle perte n’en reste pas moins violent quand il se produit vraiment.

A titre personnel, je lui dois en effet beaucoup, puisque c’est lui qui avait bien voulu donner sa chance il y a un quart de siècle à un jeune ingénieur travaillant dans une multinationale allemande, habitué du courrier des lecteurs d’Alternatives Economiques, venu frapper à sa porte pour lui proposer d’écrire aussi des papiers. Une ouverture d’esprit, rare dans la presse, qui constitue, je crois, une des clés de la réussite de ce journal.

Un jugement très sûr sur les hommes et les idées

Philippe reste à ce jour une des personnes les plus intelligentes et les plus cultivées qu’il m’ait été donné de rencontrer. Doté de connaissances très larges dans un nombre impressionnant de domaines, il avait un jugement très sûr sur les hommes et les idées, découvrant toujours du premier coup d’œil la faiblesse d’un raisonnement, et j’avais pour cela énormément d’admiration pour lui.

Cela ne l’empêchait pas pour autant d’aimer aussi beaucoup faire du « business ». Il mettait volontiers, et avec pertinence, les mains dans le cambouis de la mécanique particulièrement stressante, rugueuse parfois, que constitue la gestion au jour le jour d’une PME aux poches peu profondes dans un secteur économique en plein bouleversement.

Son talent pour allier les idées les plus élaborées et le réel le plus trivial de l’économie de marché a été une des clés de la capacité d’Alternatives Economiques à expliquer le fonctionnement de notre société et de son économie

Ce talent pour allier les idées les plus élaborées et le réel le plus trivial de l’économie de marché dans notre pratique quotidienne a été, je crois, une des clés de la capacité d’Alternatives Economiques à comprendre et expliquer mieux que d’autres le fonctionnement de notre société et de son économie. Elle était aussi une des raisons pour lesquelles nous avons toujours réagi avec beaucoup d’amusement aux procès en idéologie qui nous étaient faits par des lobbies patronaux, le plus souvent dirigés par des énarques dotés de ceintures et bretelles, habitués surtout aux cabinets ministériels.

Politique au sens noble

Philippe était aussi très profondément un politique au sens le plus noble de ce terme : il avait le souci constant de la chose publique, très attaché à l’idée que notre travail journalistique puisse contribuer à améliorer le fonctionnement de la société et de l’économie au niveau de la France, de l’Europe et du monde. Non pas à travers un alignement partisan quelconque, mais en armant les citoyens grâce à un travail de pédagogie sur le jeu des acteurs, les marges de manœuvre, les différentes options possibles.

Il était très attaché à l’idée que notre travail journalistique puisse contribuer à améliorer le fonctionnement de la société et de l’économie

Sur ce terrain, cela a été pour moi un grand bonheur de travailler avec lui. Nous nous sommes en effet retrouvés profondément en accord depuis un quart de siècle autour de l’idée d’une gauche internationaliste et proeuropéenne, radicalement démocratique et se défiant de tous les « sauveurs suprêmes », qui soit à la fois suffisamment ambitieuse, notamment sur l’écologie et la lutte contre les inégalités, et suffisamment réaliste dans l’appréciation des marges de manœuvre. Entre la tentation du renoncement gestionnaire social-libéral et celle de la surenchère populiste, cela nous a amenés bien souvent à ne pas partager les avis dominants à gauche, tout en cherchant à ces moments-là à continuer à s’adresser à tous et toutes plutôt qu’à cliver.

Le sens du business

Intellectuel, businessman, politique, Philippe savait malgré cela trouver encore le temps d’être aussi un bon vivant qui maniait les casseroles avec autant d’allant et de dextérité que la joute intellectuelle ou la direction d’une PME.

Philippe incarnait à mes yeux le mélange très rare et réussi d’un intellectuel accompli et d’un homme d’action efficace. Dans une société trop dominée par la logique du diplôme et des positions institutionnelles qu’il permet d’acquérir, il n’était certes « que » journaliste et PDG d’une petite coopérative, raison pour laquelle sans doute il n’a pas été plus largement reconnu, même si la plupart de celles et ceux qui l’ont côtoyé ont partagé mon admiration.

Sa mort est bien sûr d’abord une grande perte pour Alter Eco au moment où le magazine s’apprête à fêter ses 40 ans, mais aussi pour les Sciences économiques et sociales (SES) qu’il a constamment soutenues après les avoir enseignées au début de sa carrière, pour l’économie sociale et solidaire qu’il a accompagnée toutes ces dernières années de son regard critique mais bienveillant, et pour l’ensemble de la gauche et de l’écologie à un moment crucial de leur histoire.

Pour éviter la réédition du match Macron-Le Pen en 2022, qui serait catastrophique pour l’avenir du pays, nous aurions en effet à coup sûr pu tirer grand profit de ses conseils éclairés. Dans ce combat décisif il nous manquera beaucoup…

Mais dans l’immédiat c’est évidemment d’abord et surtout à Christine, sa femme, et à Alexis et Alice ses enfants, qu’il manque déjà. Je suis de tout cœur avec eux.

Guillaume Duval est ancien rédacteur en chef et ancien éditorialiste à Alternatives Economiques

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