Éco-émotions et (non-)parentalité à l’ère de l’Anthropocène
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Hélène Gorge et Boris Collet, Enseignante-chercheuse en sciences de gestion, Enseignant-chercheur en sciences de gestion.
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Encore largement cantonnée aux débats politiques et économiques, la question démographique a souvent été associée aux réflexions écologiques et aux enjeux liés aux limites planétaires. Une lecture sensible de ces évolutions démographiques amène, par exemple, à s’intéresser au choix d’avoir ou non des enfants dans le contexte de la crise écologique. Rediffusion d’un article du 5 mai 2025.
Le choix de ne pas avoir d’enfant pour des raisons écologiques traduit aujourd’hui une nouvelle réalité émotionnelle à laquelle les individus doivent faire face. La finitude des ressources et le peu de réactions et de changements institutionnels en faveur d’une politique de sobriété suscitent un ensemble d’émotions et un rapport à la temporalité qui modifient les motivations, les pratiques reproductives et les processus décisionnels.
Investir le champ émotionnel à l’heure de la réflexion et de la nécessaire action en faveur de la bifurcation écologique n’est pas seulement crucial sur le plan psychologique, mais nécessaire afin de mieux appréhender certaines mutations sociales, culturelles et politiques.
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La crise écologique a des conséquences concrètes et immédiates sur la vie de millions de personnes, notamment du point de vue émotionnel. L’Anthropocène – époque qui se caractérise par l’avènement des humains comme principale force de changement sur Terre – est également l’ère de ce que le philosophe australien Glenn Albrecht nomme les « émotions psychoterratiques ». Albrecht désigne par-là les émotions positives ou négatives causées par l’état de l’environnement. Dans l’Anthropocène, les individus font ainsi face à une nouvelle réalité émotionnelle et font l’expérience de nouvelles émotions (le plus souvent négatives) face à un changement environnemental brutal.
Pour tenter de nommer cette nouvelle réalité affective, des néologismes tels que « éco-anxiété », « solastalgie » ou « dynatalgie » ont été proposés : de nouveaux mots pour qualifier de nouveaux maux.
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Le nouveau lexique émotionnel de la crise écologique
La solastalgie est un concept à vocation psycho-clinique forgé par le philosophe Glenn Albrecht en 2005 pour éclairer sur la détresse induite par les changements environnementaux et pour aider à la compréhension de troubles mentaux liés à la relation à notre environnement naturel, la Terre. Albrecht définit la solastalgie comme « l’expérience vécue d’un changement environnemental perçu négativement[1].» En tant qu’affect, la solastalgie induit ainsi un sentiment d’impuissance et de manque de contrôle.
Dans un article de 2019 intitulé « Ce mal du pays sans exil », le philosophe Baptiste Morizot avance son interprétation du concept de solastalgie. Il propose d’étendre le domaine de la solastalgie pour l’imaginer « comme la “condition vivante” contemporaine, induite par des métamorphoses environnementales destinées à n’épargner personne, et qui sera donc probablement universelle dans quelques décennies. » L’interprétation de Morizot procède d’une réflexion qui imprègne l’ensemble de sa démarche philosophique : l’idée que la crise écologique est une « crise de la sensibilité », expression par laquelle il désigne « un appauvrissement de ce que nous pouvons sentir, percevoir, comprendre, et tisser comme relations à l’égard du vivant[2]. »
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La solastalgie traduit ainsi une forme de vulnérabilité émotionnelle et psychologique contemporaine face à la crise écologique. Morizot précise que la solastalgie « c’est avant tout un sentiment d’impuissance, bien qu’il soit métabolisé différemment par les populations, en fonction de leur lien à la terre, de leur niveau de vie, de leur vulnérabilité ». Il existe ainsi des lieux, des populations, des non-humains plus exposés et donc plus vulnérables que d’autres face aux transformations émotionnelles induites par les changements environnementaux. Les rapports du GIEC successifs rendent bien compte du fait toutes les régions du monde et donc toutes les populations « ne sont pas égales face à ces risques, qui s’ajoutent à de multiples inégalités existantes ».
Parmi les autres concepts et les nouveaux mots qui ont émergé pour décrire la détresse et l’anxiété ressenties face aux changements environnementaux et pour définir les nouvelles réalités émotionnelles de l’Anthropocène, nous pouvons faire mention des notions d’éco-anxiété et de dynatalgie.
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L’éco-anxiété s’est imposée comme un thème important à la fois dans le champ scientifique et dans le champ politico-médiatique. L’American Psychological Association la définit comme une « peur chronique de la catastrophe environnementale ». Elle peut se rapporter à une forme plus aigüe d’anxiété liée aux changements environnementaux évoquée par Albrecht à travers la notion de « global dread », que l’on pourrait traduire par « appréhension globale », qu’il définit comme « l’anticipation d’un futur apocalyptique qui produit un mélange de terreur et de tristesse » pour les êtres qui existeront dans ce monde dégradé.
Enfin nous pouvons évoquer le terme de dynatalgie développé par la philosophe belge Vincianne Despret dans un texte de fiction afin de définir une forme de « nostalgie des possibles qui n’ont pu émerger », la mélancolie de ce qui aurait pu être mais qui ne sera pas : « Dynatalgie : nom féminin. Sens actuel : nostalgie des possibles. Étymologie : terme récent (vers la moitié du XXIe siècle) forgé sur le grec dynaton, ce qui est possible. Ce terme fut proposé pour désigner une émotion exprimée par certains artistes ressentant un profond désarroi face à ce qu’ils entendaient comme une demande de possibles à être réalisés et à l’impossibilité d’y répondre. Significations sédimentées (proches du sens actuel comme pour toutes les découvertes sémantiques récentes) : sentiment de tristesse/regrets à l’idée que les bribes de devenir, faute de recevoir un supplément de réalité qui les conduit à l’existence s’étiolent et finissent par irrévocablement disparaître. »
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Que nous apprend le développement récent de ces nouveaux mots ? Ces derniers traduisent la nécessité d’explorer et de qualifier les nouvelles réalités émotionnelles auxquelles nous faisons face dans l’Anthropocène, afin de comprendre les conséquences de ces transformations émotionnelles dans le temps. Il nous semble en effet important de nous arrêter sur la dimension temporelle de ces émotions. Cette dimension, volontairement négligée par Albrecht mais reprise par Morizot est centrale dans certaines décisions, comme le choix de ne pas avoir d’enfant.
La solastalgie est une émotion vécue dans le présent mais liée au passé. C’est la nostalgie d’un temps stable, où les relations avec le monde vivant et notre environnement naturel étaient durables. C’est, comme le dit Glenn Albrecht, « le mal du pays que l’on ressent chez soi », ou le « mal du pays sans exil » pour reprendre l’expression de Baptiste Morizot. Contrairement à la solastalgie, la dynatalgie désigne une nostalgie du futur (en opposition au passé). Quant à l’éco-anxiété, elle est liée à des craintes relatives à l’avenir mais ressenties dans le présent.
En nous intéressant à la temporalité de ces nouvelles émotions, on peut explorer la manière dont celles-ci influencent des choix de vie aussi importants que celui de faire un enfant ou non, et leurs conséquences en termes sociaux, culturels ou politiques.
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Des transformations émotionnelles aux conséquences sociales
Ces transformations émotionnelles liées aux changements environnementaux sont le présage des nouvelles formes de vulnérabilités qui commencent à s’exprimer face à la crise écologique. Elles sont également le présage de nouveaux modes de vie et de pratiques sociales émergentes en lien avec les changements de l’Anthropocène.
Le cas des personnes dites childfree, ou « sans enfants par choix » constitue une illustration exemplaire de ces mutations. Les craintes démographiques ressurgissent actuellement dans le débat public, que ce soit sous la forme de réflexions autour du « vieillissement de la population » et de ses conséquences dans les réformes des retraites, sous la forme d’inquiétudes relatives à la décroissance démographique et à son pendant – le « réarmement démographique » –, ou sous la forme plus insidieuse de mises en garde faisant le lien entre dénatalité et immigration. Mais aussi, certain·es appellent à tenir compte des liens entre démographie et écologie. Dans une récente tribune dans le journal Libération, la journaliste Salomé Saqué revient sur son choix de ne pas avoir d’enfant : « entre la montée des autoritarismes, l’effondrement écologique et la flambée des tensions internationales, je suis profondément convaincue que l’époque ne va cesser de s’assombrir. Dans ces conditions, je ne me vois donc toujours pas enfanter, mais je le vis de plus en plus comme une privation. »
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Le choix de ne pas avoir d’enfant (ou l’infécondité volontaire) est devenu au cours des dernières décennies une réponse de plus en plus légitime (et légitimée) face aux menaces écologiques de l’Anthropocène. Une étude de 2021 rapporte que la raison la plus souvent invoquée par les individus faisant le choix de ne pas avoir d’enfants pour des raisons environnementales est la perspective d’un futur incertain lié aux problèmes de surpopulation et de surconsommation (et à leur intrication). En 2017, une étude très commentée et ayant soulevé de vives réactions a évalué les différentes actions individuelles pour réduire son empreinte carbone. Les auteurs y ont identifié le fait « d’avoir un enfant de moins » comme l’action la plus effective pour réduire ses émissions de CO2.
Par ailleurs, le dernier état des lieux de la pratique de la vasectomie en France publié février 2024 par le Groupement d’intérêt scientifique (GIS) Epi-Phare constitué par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) et la Caisse nationale de l’Assurance Maladie (Cnam) révèle la multiplication par quinze du nombre annuel de vasectomies entre 2010 et 2022. Si le rapport évoque la volonté de promouvoir l’égalité femmes-hommes comme facteur explicatif, les motivations qui poussent les (jeunes) hommes à avoir de plus en plus recours à la vasectomie ne sont pas explorées. Pourtant un certain nombre de signaux faibles laisse penser que cette évolution peut être liée à la prise en compte des conséquences environnementales – et autres risques économiques, pandémiques – de la croissance démographique.
Si nous revenons sur la question de la temporalité des émotions évoquée précédemment, la décision de faire un enfant ou non s’inscrit dans un temps long, amenant à s’interroger sur l’avenir et les conditions de vie futures, mais répond également à des émotions de l’instant, elles-mêmes façonnées par des cadres socioculturels historiquement construits et hérités du passé. En somme, le choix d’avoir un enfant ou non s’inscrit dans une réflexion temporelle qui façonne les processus émotionnels. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’éviter de donner naissance à un nouveau « consommateur » qui mobiliserait des ressources et impacterait l’environnement, que de protéger de nouveaux individus face à une vie dans un environnement risqué et incertain, même si les processus décisionnels restent plurifactoriels. Comme le témoigne une jeune femme de 27 ans interrogée lors de notre enquête : « J’ai décidé de ne pas avoir d’enfants depuis longtemps car c’est pour moi un geste égoïste qui vise à répondre à un impératif social. Les destructions environnementales provoquées par l’humanité ont conforté mon choix. Avec mon conjoint, nous sommes d’accord là-dessus. Nous nous sommes rencontrés il y a un an et poursuivons une démarche végan et zéro déchet. Cela coule donc de source, pour nous, de ne pas nous reproduire. Quelle planète leur laisserait-on ? Il serait inenvisageable de concilier notre mode de vie et de pensée avec le fait d’avoir un enfant. Dans mon entourage, on ne nous prend pas au sérieux ; les gens pensent que nous changerons d’avis ».
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Si les recherches existantes permettent d’objectiver certains aspects de l’infécondité volontaire, la compréhension de la nouvelle réalité affective et émotionnelle à laquelle font face les personnes décidant de ne pas avoir d’enfant pour des raisons écologiques, ainsi que les formes de vulnérabilité qui y sont associées, restent encore à approfondir. La décision de ne pas avoir d’enfant n’est qu’un exemple de processus réflexif et de pratique en évolution au regard des nouveaux répertoires émotionnels façonnés par les changements environnementaux. Des émotions telles que l’éco-anxiété sont désormais davantage identifiées par les professionnels en psychologie par exemple qui ont même formalisé le terme « d’éco-psychologie » pour y apporter des réponses, même s’il n’existe pas encore de consensus sur la définition précise de cette émotion. Cependant, ces nouveaux répertoires émotionnels sont le fruit d’une nouvelle réalité affective qui génère des transformations à la fois d’ordre moral, socioculturel et politique – ce que l’historien William Reddy nomme des « régimes émotionnels[3] » – auxquelles nous devons être attentifs et qu’il conviendrait d’intégrer davantage dans les débats sur la transition environnementale.
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Hélène Gorge, Enseignante-chercheuse en sciences de gestion, Maître de conférences-HDR à l’Université de Lille au sein de l’ILIS
Boris Collet, Enseignant-chercheur en sciences de gestion, Maître de conférence à l’Université Savoie Mont Blanc
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Image libre de MCD