Sélectionner une page

A gauche, un pacifisme source de divisions historiques

La guerre en Ukraine a réactualisé des débats anciens sur le pacifisme, qui agitent la gauche depuis le début du XXe siècle, et qui risquent d’animer la prochaine présidentielle.

Lors de la journée internationale contre le racisme et le fascisme et contre la montée de l’extrême droite, à Paris, le 22 mars 2025.
.
Lucie Alexandre
.

Y a-t-il des pacifistes dans la salle ? Alors que le retour de la guerre en Europe s’installe dans l’imaginaire collectif, aucun véritable mouvement pour la paix n’a émergé en France, depuis l’annonce par Emmanuel Macron, début mars, d’une hausse des investissements militaires pour faire face à «la menace russe». Aucun ?

.

Derrière les murs de la prestigieuse Ecole normale supérieure de Lyon (ENS), un collectif d’associations engagées à gauche a mis sur pied un cycle d’événements autour de «l’antimilitarisme», au cours du mois d’avril dernier.

D’abord, «un rassemblement contre la militarisation du monde et de la recherche», puis une conférence sur «les exportations d’armes françaises», et une autre sur «l’histoire de la Palestine et du projet sioniste» le 15 avril, perturbée par une action de protestation de membres du Conseil représentatif des institutions juives de France.

.

Un rassemblement pour faire «la guerre à la guerre», et «désarmer le militarisme» est aussi né en janvier, à l’initiative de collectifs de gauche radicale comme les Soulèvements de la Terre ou la Marche des solidarités. Un discours qui reste pourtant en décalage avec l’air du temps. Car en distribuant leurs tracts, les étudiants du collectif de l’ENS de Lyon se heurtent à l’incrédulité de leurs camarades, sur un campus pourtant orienté à gauche. «Défendre la paix sans s’armer davantage leur paraît une position utopiste», relève par exemple Rachel (1), l’une des membres.

Un mail carrément agressif leur a même été envoyé, citant la célèbre formule de François Mitterrand pendant la crise des euromissiles de 1983 : «Le pacifisme, il est à l’Ouest, et les euromissiles, ils sont à l’Est.» En pleine guerre froide, le président socialiste justifiait alors la course à l’armement des forces de l’Otan au nom de la nécessité pour l’Europe de maintenir son indépendance à l’égard de l’URSS. A rebours des manifestations antinucléaires de l’époque, où l’on estime que la surabondance des armes ne fait que accroître le risque de confrontation entre les deux blocs. Et du Parti communiste bien sûr, qui légitime ainsi une complaisance entretenue à l’égard de Moscou.

.

Une ligne de fracture que l’on retrouve en 2025

«Le pacifisme est l’occasion de revendiquer des valeurs, mais cela peut aussi parfois être une vision géopolitique qui s’exprime», analyse l’historien Fabrice Grenard, directeur scientifique de la Fondation de la résistance. «Cette déclaration de Mitterrand fragilise la coalition gouvernementale au pouvoir, en divisant les socialistes et les communistes», retrace de son côté l’historien Yves Santamaria, auteur en janvier d’un ouvrage intitulé l’Algérie et la France. Une terre pour deux peuples (1830-1962), paru aux éditions Odile Jacob.

Une ligne de fracture que l’on retrouve aujourd’hui dans la bouche des responsables politiques, comme l’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann. «Il y a toujours eu deux approches à gauche : une tradition pacifiste et une tradition antifasciste, qui se rencontrent parfois, mais se confrontent souvent lorsque arrivent les grandes tempêtes», déclarait-il ainsi à Libération le 13 mars.

Sans prendre la peine de préciser qu’il se range lui-même dans la seconde catégorie. Une façon de cadrer le débat qui est une référence directe à ce qu’on appelle «le syndrome de Munich», ce moment où les responsables français, et notamment le président du Conseil Edouard Daladier, pensent avoir sauvé la paix en Europe en sacrifiant la Tchécoslovaquie à Hitler, par la signature d’un accord en 1938.

.

La clé de lecture du syndrome de Munich

Cette aspiration au pacifisme portée par la gauche, et en particulier les communistes, est jugée aujourd’hui coupable d’aveuglement face au danger nazi. Régulièrement brandie en comparaison par le camp présidentiel pendant la campagne des européennes de 2024, par exemple pour dénoncer l’attitude ambiguë du Rassemblement national vis-à-vis de Vladimir Poutine, la clé de lecture de Munich est toutefois relativisée par certains historiens. «L’argument n’est pas nouveau. On évoquait déjà le syndrome munichois au moment de la signature des accords d’Helsinki en 1975», signale ainsi le professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne Olivier Dard. L’acte final de la conférence sur la sécurité et la coopération en Europe marquait en effet une détente dans la guerre froide, mais certaines voix craignaient alors que cela ne pousse les puissances occidentales à négliger leur défense.

L’état d’esprit des Français de 1938 était aussi plus subtil que le tableau dépeint aujourd’hui. L’Ifop lance, à cette époque, la première grande enquête d’opinion de l’histoire des sondages en France, qui porte justement sur les accords de Munich. Résultat, une majorité les approuve (57 %), mais 76 % des personnes interrogées à l’été 1939 estime aussi qu’il faudra intervenir militairement si Hitler va trop loin en essayant de s’emparer du corridor de Dantzig.

«Rétrospectivement, tout le monde est d’accord pour dire que Munich n’était pas une bonne chose, mais des ex-pacifistes d’avant 1939 ont ensuite été des résistants de la première ligne, et à l’inverse, plein de patriotes sont devenus collabos», rappelle l’historien Gilles Candar, spécialiste de la gauche des XIXe et XXe siècles. «Le PCF est effectivement le parti du refus de la guerre, déjà en 1914, mais c’est aussi le grand parti de la résistance, avec un pied dans les deux cultures, pacifiste et antifasciste», insiste-t-il.

.

La notion oxymorique de la «paix armée»

Reste que la compromission de certains avec les nazis, au motif d’éviter la guerre, a produit un traumatisme spécifique à la France. Le pacifisme y est entaché de suspicion, à la différence d’autres pays européens. Suspicion que peuvent encore nourrir aujourd’hui, par exemple, le «Non à la guerre» du petit mouvement Les Patriotes de l’ancien numéro 2 du RN, Florian Philippot, outrageusement pro-russe.

«Après 1945, l’arme nucléaire joue aussi un rôle très important dans la redéfinition des conditions de la paix, on a l’impression que c’est elle qui la garantit grâce à la dissuasion», analyse par ailleurs Jean-Michel Guieu, maître de conférences en histoire spécialiste de la paix au XXe siècle. Depuis la guerre froide, c’est la notion oxymorique de «paix armée» qui s’est de fait progressivement imposée.

.

La locution latine Si vis pacem para bellum («si tu veux la paix prépare la guerre») est devenue une vérité proverbiale rebattue sur les plateaux de télévision, qui enferme souvent la discussion. Au point d’oublier que sa reformulation était un slogan pacifiste dans l’entre-deux-guerres : «Si tu veux la paix, prépare la paix.» Une injonction inscrite sur le stylo qui servit à signer le pacte de Briand-Kellogg, conclu par 63 pays à Paris en 1928.

Il s’agit alors de condamner «le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux» et de pousser les Etats à y renoncer «en tant que instrument de politique nationale». L’idée sous-jacente étant que la paix doit se construire par le droit international. Un principe évidemment remis en cause, d’autant que le droit international n’a pas été respecté dans plusieurs récents conflits comme en Syrie, et ne l’est pas non plus en Ukraine ou à Gaza.

.

«Il faut essayer d’identifier les motifs de tensions»

«Le multilatéralisme est désormais un peu affaibli, admet Jean-Michel Guieu, mais le monde ne peut se construire uniquement sur des rapports de force, et la guerre ne peut être le seul horizon d’attente pour les nouvelles générations.» Selon l’historien, le débat public actuel «manque d’une réflexion profonde sur la paix». «L’objectif ne peut être seulement d’empêcher les autres de nous faire la guerre, il faut aussi essayer d’identifier les motifs de tensions, souvent liés à l’inégalité d’accès aux ressources naturelles, dans un contexte de réchauffement climatique, pour éviter que de nouveaux conflits ne surviennent.»

Une démarche que revendiquent de mener les écologistes. «Le pacifisme, ce n’est pas fermer les yeux sur l’invasion d’un pays par un autre. Refuser par principe l’usage de la violence serait le meilleur cadeau à faire aux impérialismes, car ce serait abandonner toute capacité de dissuasion, explique la patronne des verts Marine Tondelier, mais la réflexion sur la guerre ne se limite pas à l’armement, d’une certaine façon, on a plus aidé Poutine en restant dépendants du gaz russe que l’Ukraine en lui envoyant des munitions, on ne peut pas rester dans une telle incohérence.»

La volonté du gouvernement de taper dans les crédits dédiés à la rénovation thermique des bâtiments pour financer des investissements militaires, lui semble à ce titre particulièrement absurde. «Le slogan ça devrait être : “Isolons nos maisons pour isoler Poutine”», s’indigne Marine Tondelier.

.

«Pour construire la paix : respecter le droit international»

Le soutien apporté à la résistance ukrainienne dès le début de la guerre par le candidat écologiste Yannick Jadot lors de la présidentielle de 2022 a pourtant suscité des critiques, car certains y ont vu une rupture avec la doctrine pacifiste qui a longtemps caractérisé leur famille politique. «Elle s’est construite dans les années 70 sur des questions de défense, des mouvements antinucléaires, antimilitaristes comme le Larzac, et avec des figures du pacifisme intégral comme René Dumont, premier candidat écologiste à une présidentielle en 1974», pointe ainsi Maxime Launay, docteur en histoire contemporaine à la Sorbonne.

L’auteur d’une thèse sur la gauche et l’armée rappelle aussi qu’Eva Joly, candidate des écolos en 2012, avait provoqué une polémique avec sa première proposition de remplacer le défilé militaire du 14 juillet par un «défilé citoyen». «L’écologie n’est plus un mouvement, c’est un parti qui aspire à gouverner, argumente Yannick Jadot. Nos positions n’ont pas évolué, elles se sont approfondies avec le contexte.»

.

Et La France insoumise ? En dépit de ses liens avec certains mouvements d’extrême gauche antimilitaristes, le parti de Jean-Luc Mélenchon ne l’est pas. «On ne se définit pas comme des pacifistes, mais comme des pacifiques. C’est-à-dire qu’on veut que la France prépare la possibilité de garantir sa défense, fait valoir le député LFI de la Seine-Saint-Denis, Bastien Lachaud, membre de la commission défense de l’Assemblée nationale. Nous ne sommes pas pour la paix en toutes circonstances, mais pour la construire, il faut respecter le droit international.»

L’insoumis dénonce principalement «l’économie de guerre, qui conduit à la guerre, car il faut bien finir par vider les stocks». Une critique du complexe militaro-industriel finalement susceptible de mettre toute la gauche (un peu) d’accord… tant qu’on en reste là.

.

(1) Le prénom a été modifié.

.

Lucie Alexandre à suivre sur Libé

.

Alexandra Schwartzbrod

Peut-on être pacifiste aujourd’hui ?

.

Alors que l’avenir de l’Ukraine se joue en Alaska et que les va-t-en-guerre donnent de la voix, il devient de plus en plus difficile de faire entendre des discours de paix.

.
A Gaza, le 18 juillet 2025.
A Gaza, le 18 juillet 2025.
.
Alexandra Schwartzbrod

La question du pacifisme peut paraître provocante alors que les armes tonnent aux portes de l’Europe, que le Proche-Orient est en feu et que les crédits militaires grimpent en flèche un peu partout dans le monde sans que cela n’émeuve personne. Mais justement : que s’est-il passé pour que l’on en vienne à considérer la guerre comme une probabilité forte, à laquelle il convient de se préparer, alors qu’il y a quarante ans à peine, les armes étaient considérées comme quelque chose de sale et la guerre un épouvantable reliquat du passé ?

Il s’est passé deux ou trois événements d’importance, admettons-le, qui ont soudain fait des «dividendes de la paix» – slogan inventé au moment où l’URSS s’est effondrée et, avec elle, la menace d’un déferlement des chars du pacte de Varsovie sur l’Europe de l’Ouest -, une incantation vide de sens, du moins terriblement vieillie. Entre montée de la menace jihadiste, réémergence des nationalismes, et ambitions folles d’un Poutine déterminé à reconstituer la grande Russie en reconquérant les anciennes républiques soviétiques, l’Europe s’est à nouveau muée en possible terrain de guerre, et d’autant plus que l’allié américain, soudain, tournait casaque, abandonnant le Vieux Continent à son sort.

C’est ainsi que les pacifistes d’hier sont devenus, pour beaucoup, les va-t-en-guerre d’aujourd’hui, et qu’Emmanuel Macron peut appeler au réarmement sans que cela jette la jeunesse dans la rue. Celle-ci a compris depuis longtemps que, entre le dérèglement climatique et les batailles de dirigeants fous furieux, son avenir ne serait pas pavé de roses. D’autant que certains mots et symboles semblent avoir singulièrement perdu de leur sens. Si Donald Trump, un des plus grands pyromanes de la planète, s’est tant démené pour organiser une rencontre avec Vladimir Poutine en Alaska et tenter de mettre fin à la guerre en Ukraine, c’est bien parce qu’il rêve de recevoir le prix Nobel de la paix. Quitte à ce qu’il s’agisse d’une paix de dupes, propice à de nouvelles guerres.

.

Alexandra Schwartzbrod

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *