«On pensait vraiment qu’on allait pouvoir mettre fin aux armées» : les illusions perdues des pacifistes des années 70
A l’heure où se multiplient des échos guerriers à travers l’Europe, et que le vocabulaire martial a repris du galon, on est allé sonder des militants pour la paix plus de cinquante ans après leurs mobilisations. Ceux qui se sont battus pour le Vietnam et le Larzac et jouaient du Bob Dylan dans les soirées ont aujourd’hui perdu de leur «naïveté».

«Vous êtes journaliste et vous cherchez des pacifistes qui ont manifesté dans les années 70-80 ? Ils sont tous morts. Ou va-t-en guerre.» Trouver aujourd’hui un pacifiste historique est néanmoins plus simple qu’il n’y paraît. A l’heure où se multiplient les échos guerriers à travers l’Europe et le Moyen-Orient, mais où l’université de Caen vient aussi de créer une chaire «Mémoire et avenir de la paix», quel regard portent ces militants seniors sur notre monde où chaque jour apporte une angoisse géostratégique supplémentaire ? Le pacifisme ancien infuse-t-il encore dans la génération du réarmement ?
Patrice Bouveret, 70 ans, «reste militant». Ce cofondateur de l’Observatoire des armements raconte les méandres de son parcours. «Lorsqu’on avait 20 ans, on était objecteurs de conscience, on pensait vraiment qu’on allait pouvoir mettre fin aux armées.» L’époque est à la lutte. La guerre du Vietnam, les actions dans le Larzac contre l’extension d’une base militaire, la guerre froide et ses multiples conflits dénoncés de sittings en happenings… «On manifestait avec des slogans comme : “L’armée, ça tue, ça pollue et ça rend con.” Quand on l’a fait quelques fois, bon… C’était pas très satisfaisant.» D’autant que, nous précise une ancienne du Larzac qui souhaite rester anonyme, «certains repères étaient brouillés. Bien souvent, la lutte contre l’armée se fondait dans une lutte contre les Etats-Unis. Etait-on vraiment pacifiste ou juste d’extrême gauche avec des Américains en face ?»
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Grosse manifestation dans les rues de Lyon… le 22 octobre 1983
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«On n’est plus naïfs»
Avec des compagnons, Patrice Bouveret se documente et cherche à savoir comment fonctionne ce monde complexe. «On a construit des outils plus adaptés, notamment l’Observatoire des armements, pour essayer de trouver des failles sur lesquelles on pouvait peser et intervenir avec une argumentation, pas juste sur de l’émotion.» Ils font campagne contre les mines antipersonnel en 1997, jusqu’à la signature d’une convention par 133 pays. En France, ils pèsent pour une indemnisation des victimes des essais nucléaires en Polynésie, ce qui aboutira à la loi Morin en 2010. «Nous faisions un travail d’information à travers les médias et de plaidoyer auprès des parlementaires pour obtenir une loi, une interdiction des textes existants», se souvient-il.
Aujourd’hui, à propos de l’invasion en Ukraine par exemple, il aimerait avant tout «rendre visible l’opposition à la guerre et montrer les incohérences de la position française : elle dit soutenir l’Ukraine mais on trouve toujours des composants fabriqués en France dans la technologie russe, on leur achète encore du gaz…» Patrice Bouveret plaide pour le déploiement d’une force onusienne type Casques bleus, un embargo sur les armes et les produits alimentaires envers la Russie ainsi qu’un renforcement des sanctions économiques. «Pour essayer de peser, sans illusion. On n’est plus naïfs, c’est la différence avec le temps de nos 20 ans, lorsqu’on pouvait croire qu’on allait changer les choses.»
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«Tout le monde perd dans une guerre»
Tom Roberts, lui, ne sait plus comment agir. Ce Franco-Américain de 71 ans a longtemps milité pour le Service civil international (SCI), mouvement pacifiste créé en 1920 qui développe de nombreuses actions de terrain. Devenu logisticien pour nombre d’associations, il a poursuivi une carrière dans l’humanitaire. «Aujourd’hui, je ressens de la colère et de la frustration. De la colère par rapport à la situation aux Etats-Unis avec l’attitude de Trump. Il y a un éternel recommencement des choses, on n’a pas appris du passé.» Citant Eisenhower, qui dans son discours d’adieu prévenait de l’influence néfaste du complexe militaro-industriel, Tom Roberts pointe : «Tout le monde perd dans une guerre, les seuls qui gagnent sont les industriels de l’armement. Je remarque que les oppositions ont de plus en plus tendance à attaquer les personnes, mais beaucoup moins le système dans sa globalité. Et je suis frustré car aujourd’hui je ne sais pas quoi faire.» Bien sûr, ce dessinateur-musicien sort parfois sa guitare et joue du Dylan dans des soirées… mais ce n’est pas vraiment opérant.
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3 temps forts des engagements pacifistes : 1969 contre la guerre au Vietnam, 1983 contre l’installation des SS20 à l’Est et 1972 au Larzac. MCD
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Autre pilier du SCI, dont elle a présidé la branche française, Véronique Busson, 70 ans, aimerait être optimiste. «Mais avec la guerre en Ukraine, la notion de pacifisme est ébranlée : qu’attendrait-on de pacifiste de la part de l’Ukraine ? Où est la place du pacifisme dans ce conflit ? On comprend qu’aujourd’hui, l’Ukraine, attaquée, doit se défendre.» On touche là aux limites de la cause. Le pacifisme n’est valable qu’en dehors des guerres d’invasion. «A la naissance du SCI, le mot d’ordre était “plus jamais ça”. On pensait que plus les peuples qui s’étaient affrontés auraient de liens, moins ils voudraient se faire la guerre. On développait une culture de la paix. Un siècle après, on a l’impression que ça n’a pas marché.» Et de souligner par ailleurs l’utilisation banale, presque à la mode, du langage militaire par le pouvoir : «Depuis le premier quinquennat d’Emmanuel Macron, le ministère de la Défense est redevenu le ministère des Armées. Et le mot “réarmement” est même associé à la démographie.»
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«J’étais complètement désillusionné»
«Dans les années 90, avec des associations, avec l’Unesco, on se rassemblait pour travailler sur la prévention, poursuit Tom Roberts. On mesurait qu’un conflit n’était jamais spontané, qu’il se construisait sur des décennies, voire plus, et qu’à un moment survenait un élément déclencheur.» Leur groupe de travail a alors pensé étudier la situation de nombreux pays pour alerter à l’avance de l’imminence d’une guerre afin que la diplomatie entre en jeu en amont. «Et puis j’ai rencontré un ami qui travaillait pour la Banque mondiale et m’a dit que cela existait déjà. Eux-mêmes étudiaient ces risques et cessaient par exemple leurs prêts lorsqu’ils pronostiquaient qu’un pays allait entrer en guerre, comme ce fut le cas en ex-Yougoslavie par exemple.» Pourquoi ne pas les alerter et continuer tout de même d’accorder des prêts ? «Il m’a répondu que cela accélérait le processus guerrier. J’étais complètement désillusionné.»
Il n’y a pas que les problèmes de subventions, en baisse depuis une vingtaine d’années, qui ont touché les associations pacifistes et les ont obligées à diversifier la nature de leurs actions. Le temps et la réduction des stocks d’armes nucléaire après l’éclatement de l’URSS semblent aussi avoir fait leur œuvre. «Lorsque j’ai approché le SCI au début des années 80, se souvient Véronique Busson, la militance intellectuelle était présente dans la vie de l’association.» La conscription étant active, les notions d’objection de conscience ou de militarisation étaient au cœur des débats. «Aujourd’hui, j’ai l’impression que les jeunes découvrent le pacifisme. Ils sont militants, mais dans d’autres domaines : l’inclusion, le genre, l’environnement… Ils se rassemblent sur des questions sociétales et environnementales, plus sur la construction de la paix.» Comme si elle était acquise.
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