À Gaza, les « doubles frappes » d’Israël illustrent la volonté de cibler les civils et les journalistes
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Illégale, cette méthode vise à empêcher les secours ou la presse d’arriver, voire de les toucher directement, comme lundi 25 août à l’hôpital Nasser.
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INTERNATIONAL – Un grand fracas. Puis un second, quelques minutes plus tard seulement. En début de semaine, deux frappes israéliennes successives sur l’hôpital Nasser de Khan Younès, dans le sud de Gaza, ont fait 20 morts, tuant des soignants ainsi que cinq journalistes. Un drame de plus dans l’enclave palestinienne, portant notamment à 247 le nombre de journalistes tués depuis le début du conflit, selon l’ONU.
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Si Benjamin Netanyahu a déploré « un accident tragique » et annoncé l’ouverture d’une enquête, la méthode employée par Israël remet directement en cause la thèse d’un incident involontaire : le recours à une « double frappe » – « double tap » en anglais.
Le nom de cette tactique est limpide. Bien qu’elle ne constitue pas un terme juridique officiel, elle « consiste à bombarder une cible, attendre une période de cinq à vingt minutes – souvent le temps que les premiers secours arrivent – puis à bombarder de nouveau la cible, une deuxième voire une troisième fois », résumait un article publié dans la Revue juridique de Floride, en 2017.
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Cette méthode cible délibérément des civils se précipitant sur place après une première frappe, que ce soient des journalistes venant pour rapporter les faits, ou des soignants et habitants tentant d’apporter secours aux victimes. Or, le fait de frapper intentionnellement des personnes « protégées », comme des médecins, « implique l’allégation d’un crime de guerre », souligne auprès de la chaîne américaine NBC Janina Dill, codirectrice de l’Institut d’Oxford pour l’éthique, le droit et les conflits armés.
Alors qu’Israël affirme avoir « visé une caméra » du Hamas à l’hôpital Nasser, ce qui s’est produit ce 25 août se rapporte très clairement à cette tactique. Une preuve vidéo en atteste : celle de la chaîne de télévision Al Ghad TV, qui filmait à ce moment précis. Alors qu’une première frappe venait de toucher le bâtiment, le journaliste de la chaîne Ibrahim al Qanan, présent sur place, a rapporté à NBC que sept minutes se sont écoulées avant que la deuxième explosion n’intervienne sur l’hôpital, horodatages à l’appui.
« Les secouristes ont attendu quelques minutes après la première frappe avant de se précipiter dans l’escalier, pour être finalement pris dans la deuxième déflagration », a-t-il expliqué. Ce fut également le cas de trois des cinq journalistes, tués dans cette seconde frappe, tandis qu’un dernier reporter a succombé de ses blessures.
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Une méthode devenue « la procédure standard à Gaza »
Cette méthode, ciblant clairement des civils et donc illégale, semble pourtant presque devenue la norme à Gaza. C’est ce qu’ont révélé les médias d’investigation israéliens +972 et Local Call, dans une enquête publiée en juillet dernier, qui décrivent comment ces « doubles frappes » sont devenues la « procédure standard à Gaza ».
« Afin d’augmenter les chances de mort de sa cible, l’armée [israélienne] mène systématiquement des attaques supplémentaires dans la zone du bombardement initial, tuant parfois intentionnellement des ambulanciers et d’autres personnes participant aux opérations de sauvetage », écrit Yuval Abraham, l’auteur de l’enquête, coréalisateur du documentaire oscarisé No Other Land. Son constat rejoint le bilan fait par l’OMS en mai dernier, qui dénombrait 180 attaques sur des ambulances à Gaza depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023.
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Ces affirmations sont étayées par une source qui a été présente dans les salles de coordination des frappes israéliennes. « S’il y a une frappe contre un commandant de haut rang, une autre sera menée ensuite pour s’assurer que les opérations de secours n’aient pas lieu. […] Les premiers intervenants, les équipes de secours, ils les tuent. Ils frappent de nouveau, sur eux ». Selon cette même source, l’armée sait que « cette pratique équivaut à une condamnation à mort pour des dizaines, voire parfois des centaines de civils blessés coincés sous les décombres, ainsi que pour ceux venus tenter de les secourir », écrit Yuval Abraham.
De nombreux exemples sont donnés pour illustrer les pertes humaines immenses dans ces « doubles frappes ». Il y a notamment l’assassinat de Mohammed Deif en juin 2024, commandant de la branche armée du Hamas et architecte des attaques terroristes du 7 octobre. Plusieurs frappes avaient été menées dans la foulée sur le camp de déplacés d’Al-Mawasi, causant au total près de 90 morts et 300 blessés. « Des sources militaires ont reconnu que des frappes supplémentaires avaient été menées spécifiquement pour empêcher les secouristes d’atteindre le site », rapporte l’enquête de +972 et Local Call.
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Mais « dans de nombreux cas de “doubles frappes”, il ne semble y avoir aucune cible ni objectif militaire », explique Yuval Abraham. Il cite pour cela l’exemple de la mort d’un enfant de 13 ans, filmée par une journaliste palestinienne, Wafaa Thaher, en octobre 2024. « Dans les images, on voit Mohammed Salem, 13 ans, blessé dans la rue après une frappe aérienne, incapable de bouger, criant et agitant les bras en l’air pour appeler à l’aide. […]. Les habitants du quartier ont commencé à se rassembler autour de l’enfant, mais au moment même où ils le soulevaient, ils ont été touchés par un deuxième missile. Salem a été tué, ainsi qu’un autre garçon de 14 ans », raconte le journaliste israélien.
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« Des doctrines militaires qui ont pour seul but de viser les civils »
Israël n’est pas le premier État à employer cette tactique de la « double frappe ». La Russie est coutumière de cette méthode sanglante dans son invasion de l’Ukraine, et l’avait déjà employée en Syrie en soutien à Bachar al-Assad. Les États-Unis ne sont pas non plus en reste, alors qu’une enquête du Bureau of Investigative Journalism avait révélé que la CIA avait tué au moins 50 civils au Pakistan entre 2009 et 2012 par cette méthode.
Les organisations terroristes telles qu’Al Qaida ou Boko Haram utilisent également fréquemment ce mode d’action. Tout comme l’ennemi juré d’Israël, le Hamas : en 2007, un rapport du Département américain de la Sécurité intérieure avait expliqué que les « doubles frappes » étaient leur « tactique favorite ».
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Mais l’emploi de méthodes de groupes terroristes ou d’un État comme la Russie demeure un marqueur fort de la guerre menée par Israël. « La tactique des “doubles frappes” est incompatible avec la conduite d’une force militaire professionnelle, conseillée juridiquement et entraînée », déplore Janina Dill à NBC. « Il est particulièrement pernicieux d’exploiter la volonté des individus d’accomplir leurs devoirs moraux de secours (aider ceux touchés par la première frappe) afin de les tuer. »
« En Ukraine comme à Gaza, on voit deux acteurs étatiques qui s’affranchissent complètement du droit international humanitaire et qui, en plus, ont développé des doctrines militaires qui ont pour seul but de viser les civils », complète auprès de 20 Minutes Céline Bardet, juriste internationale et spécialiste des crimes de guerre. Un droit humanitaire qui semble toujours davantage bafoué de jour en jour.
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Timothée Barnaud à suivre sur https://www.huffingtonpost.fr/
ce 28 aout 2025