Sylviane Agacinski, philosophe : « Aux Etats-Unis, deux “cancel cultures” s’opposent l’une à l’autre »
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Comment avez-vous vécu l’effervescence de Mai 68 ?
A l’époque, j’étais quelqu’un d’autre, dans un autre monde. Je traversais un moment d’émancipation personnelle : j’avais quitté Lyon et mes parents – atterrés – pour venir vivre libre à Paris, et découvrir la scène littéraire et intellectuelle. En mai 1968, mes sentiments étaient ambivalents. D’un côté, je trouvais assez jubilatoire la libération de la parole partout (à la Sorbonne, à l’Odéon, dans les usines…). Mais, d’un autre côté, il m’était impossible d’approuver des slogans aussi choquants que « CRS : SS », ou aussi puérils qu’« Il est interdit d’interdire ». J’avais lu assez de Marx pour être consciente de l’exploitation de la classe ouvrière, mais je ne pouvais adhérer à rien : ce que l’on savait de l’URSS et de la Chine ne me laissait aucune illusion sur l’agitation révolutionnaire. Le Parti communiste français [PCF], aligné sur le PC soviétique, était passablement machiste. Il n’en représentait pas moins le monde ouvrier et, à mes yeux, il était la gauche sérieuse.
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Lors de l’énorme manifestation du 13 mai, par exemple, à laquelle je participais comme on va à une fête populaire, un mot d’ordre a traversé le défilé comme une vague : « A l’Elysée ! » On allait tout droit vers un drame, lorsque j’ai vu le service d’ordre plutôt musclé du PCF former un cordon infranchissable et obliger le cortège hésitant à s’orienter ailleurs avant de se disperser.
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Dans quelle mesure la « pensée 68 » a-t-elle été la matrice de vos recherches philosophiques et de votre engagement politique ?
Je ne vous apprendrai rien en disant que la « pensée 68 » est un mythe. Cette formule a été forgée après coup par les philosophes Luc Ferry et Alain Renaut pour donner son titre à un livre critique de penseurs français très divers comme Michel Foucault [1926-1984], Jacques Derrida [1930-2004], Pierre Bourdieu [1930-2002] et Jacques Lacan [1901-1981]. La formule suggérait quelque complicité de ces auteurs avec les slogans et les pavés de Mai 68. Certes, tous sentaient le fagot, car ils s’inscrivaient dans le sillage des « penseurs du soupçon », selon les mots de Paul Ricœur, à savoir : Nietzsche, Marx et Freud, auxquels il faut ajouter Martin Heidegger [1889-1976]. Très contesté pour avoir adhéré au nazisme en 1933, ce philosophe allemand a néanmoins nourri une large partie de la pensée française après-guerre en inspirant l’existentialisme, mais aussi les critiques de l’emprise de la technique moderne sur le monde.
Même si, sur certains motifs, les penseurs français pouvaient se croiser, leurs écrits et leur enseignement divergeaient. Leurs écoles avaient même tendance à se transformer en chapelles rivales. Ayant quant à moi suivi les cours de Gilles Deleuze [1925-1995] à Lyon, puis les séminaires de Derrida à Paris, j’ai compris que la liberté de pensée impliquait de se donner plusieurs maîtres, jamais un seul. Grâce à Pierre Hadot [1922-2010], fidèle à l’idée antique de la philosophie comme « manière de vivre », j’ai fait un pas de côté en consacrant ma première publication à Ludwig Wittgenstein [1899-1951], sur les limites que le langage impose à l’ambition de dire l’expérience de l’être, ou celle du divin.
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Comment et pourquoi la déconstruction est-elle devenue le diable théorique pour l’« internationale réactionnaire » ? Et quels usages et mésusages peut-on en faire aujourd’hui ?
L’usage philosophique du mot « déconstruction » vient de Heidegger et concerne la question métaphysique de l’« être ». Il s’agissait de « démonter » les concepts hérités de la tradition philosophique depuis Platon afin de repenser l’expérience inaugurale de l’être, propre aux penseurs présocratiques : mais l’être lui-même se dérobe en même temps qu’il se manifeste. Pour Derrida, cette dérobade, si l’on peut dire, tient au langage, comme système de signes qui renvoient les uns aux autres. Tout discours est un jeu entre les signes – ou traces – dont les effets de sens, sans cesse différés, ne peuvent restituer aucune présence pleine, originaire ou ultime. D’où le côté subversif de cette déconstruction.
Aujourd’hui, le présupposé des néo-déconstructeurs, apparenté à une forme de nihilisme, c’est la négation de toute « donation » et le retour à la souveraineté du sujet : rien ne nous est donné (ni être, ni divinité, ni nature, ni vitalité, ni sexe…). Tout est produit ou socialement construit. Pour Judith Butler, la philosophe américaine théoricienne du genre, le genre d’une personne est ainsi l’effet d’une performance théâtrale, sur le modèle des « drags ». L’identité individuelle devient une sorte de simulacre ou de parodie, tandis que la catégorie « femmes » perd toute consistance réelle. Pour Paul B. Preciado, philosophe qui assume sa transidentité, le genre est désormais une fiction bio-techno-biologique : un artefact. Le règne de la technique moderne (comme disait Heidegger) efface la distinction de sexe, en même temps que la question des rapports sociaux de sexe.
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Comment qualifieriez-vous la période que nous traversons ? Est-ce une crise de civilisation ?
N’oublions pas que la crise de civilisation, pour les Européens, a déjà plus d’un siècle. C’est après la première guerre mondiale que Paul Valéry a parlé des « illusions perdues de la culture européenne » et que Jean Giono a décrit les valeureux soldats comme « un grand troupeau mené à l’abattoir ». Vingt ans plus tard, la guerre impérialiste et l’entreprise de destruction industrielle des juifs d’Europe, menées par le régime nazi, allaient plus loin encore dans la barbarie. Enfin, après l’enrôlement des peuples colonisés dans la guerre victorieuse des Alliés contre les forces de décivilisation, il restait, notamment pour la France, à reconnaître que les droits de ces peuples avaient été bafoués par la colonisation.
La crise actuelle est d’un autre ordre – quoique le monde soit encore anarchique et à nouveau en guerre. Elle est évidemment écologique : on connaît les effets catastrophiques de l’exploitation sans mesure de la nature. Elle est aussi anthropologique, liée à l’oubli que l’homme est d’abord un être vivant, comme le rappelait Lévi-Strauss. Elle garde ainsi un rapport avec le règne de la puissance technologique et industrielle, étroitement lié aux intérêts d’un capitalisme mondialisé.
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Si tout, sans exception, devient envisageable comme une ressource pour la production, tout devient également une marchandise possible, y compris la nature, dévastée sans scrupule. Au-delà d’une économie de marché, qui avait jadis ses limites, on glisse ainsi vers une société de marché qui n’en a plus. La distinction, fondamentale en droit, entre les personnes, inaliénables et sans prix, et les biens échangeables, tend à disparaître en laissant se développer des marchés voyous (sang, organes, maternité tarifée, prostitution, etc.), qui frappent évidemment les populations les plus vulnérables du globe.
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La critique de la « pensée 68 » se confond désormais avec celle du « wokisme », cible des trumpistes du monde entier. Comment en est-on arrivé là ?
Le mouvement « woke » m’est apparu comme une sorte d’appel à la vigilance après le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd par un policier américain blanc [en mai 2020]. Comment ne pas souscrire au principe selon lequel « les vies noires comptent » (Black Lives Matter) ? Tout racisme est intolérable. Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui, aux Etats-Unis, deux « cancel cultures » s’opposent l’une à l’autre : celle de la toute-puissance de l’oligarchie autoritaire de l’Etat trumpiste, et celle des mouvements identitaires et communautaristes. L’une et l’autre se réclament de la « liberté d’expression », pratiquement sans limites aux Etats-Unis en vertu du premier amendement de la Constitution. Mais la première dispose du pouvoir de museler des pans entiers de la vie intellectuelle et scientifique, s’ils sont contraires à ses intérêts ou à son idéologie : un suprémacisme blanc, nationaliste, masculiniste et misogyne, repris par les oligarques de la high-tech, ralliés cyniquement au pouvoir personnel et arbitraire de Trump.
La seconde « culture de l’effacement » est quant à elle portée par des minorités crispées sur leurs passions identitaires : origine ethnique ou raciale, innombrables identités de genre, croyance religieuse. Ses méthodes, toutes proportions gardées, évoquent fâcheusement celles de la « révolution culturelle chinoise », avec ses tribunaux populaires, ses humiliations publiques, sa censure de l’histoire et des œuvres « non correctes ». Aujourd’hui, on met en question les catégories de sexes. Pourtant, à considérer les identités de genre, on voit qu’elles présupposent encore la différence sexuelle en jouant avec les caractères physiques, culturels et symboliques de l’un et l’autre sexe. Pourquoi ne pas assumer cette implication, puisque la transidentité n’a pas d’autre moyen de se dire, sinon comme transition de « male to female », ou bien de « female to male » ?
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Comment penser la résurgence du religieux, qui semblait moins prégnant dans la période politique des années 1960-1970 ?
La résurgence du religieux dans le monde (islam, christianisme protestant, catholique ou orthodoxe, judaïsme, hindouisme…), associée au retour des passions nationalistes ou impérialistes, nous a pris de court. Elle bouleverse notre conception d’une histoire universelle orientée vers l’unification du monde et la résolution pacifique des conflits internationaux. Dans ses formes les plus fanatiques, comme le djihad, elle accompagne le retour de la violence guerrière. D’autre part, à la différence de l’islam traditionnel, qui s’adapte aux cultures régionales, les intégrismes islamistes rejettent le principe de l’égalité entre hommes et femmes : celles-ci sont à nouveau mises sous la tutelle masculine du père ou de l’époux. Elles doivent littéralement s’effacer devant les hommes, en vertu d’une « culture du rideau » : le mot hidjab, en arabe, signifie à la fois le « rideau » et le « voile ». Comment une communauté politique fondée sur l’égalité, comme la nôtre, pourrait-elle intégrer la vieille institution patriarcale ? Ici, le multiculturalisme est une impasse.
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