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Contre la taxe Zucman, les patrons de la french tech à tue-tête
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Tribunes, interviews, réseaux sociaux… Les patrons du numérique sont les figures de proue de la mobilisation contre cet impôt plancher visant à taxer les mégariches. Ils ont invité son instigateur à débattre lors du grand raout français du secteur, le FDDay. Un échange poli, mais serré, dont l’objectif affiché était de «sortir des postures partisanes».
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«C’est de la folie !» «C’est de la dystopie !» Sur scène, le représentant de la CPME, Yahya Fallah, évoque la fenêtre d’Overton et l’extrême droite : «Mais vous ne voyez pas, à gauche, où elle est en train d’aller !» La vice-présidente du Medef, organisation prête à organiser des meetings contre la taxe Zucman, Paola Fabiani, se désespère elle aussi. Il est bientôt 17 heures mercredi 17 septembre et les grandes tables en bois ne suffisent plus pour asseoir toute l’assistance de ce FDDay, la douzième édition de ce rassemblement de France digitale, le lobby de la French Tech.
Cette affluence soudaine sous la tente installée dans les espaces extérieurs du musée des Arts forains (Paris XIIe), non loin du chamboule-tout, du manège et des miroirs déformants, tient à la discussion qui va commencer sur la fiscalité et l’innovation. Le responsable du courroux des organisations patronales, Gabriel Zucman, professeur à Berkeley en Californie et à l’Ecole normale supérieure, va débattre avec son collègue Philippe Aghion, l’un des inspirateurs du programme de Macron en 2017, professeur au Collège de France et à la London School of Economics. Une discussion qui, selon Maya Noël, la PDG de France digitale, permettra de «sortir des postures partisanes et des punchlines et comprendre [ses] positions sur la fiscalité».
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L’invitation a été lancée à la dernière minute, dimanche 14 septembre, tant l’impôt plancher sur les patrimoines de plus de 100 millions d’euros, soit 1 800 ménages, afin de mettre fin à la dégressivité de l’impôt pour les gigariches que propose de mettre en place Gabriel Zucman, ulcère nombre de figures de cet «écosystème». Depuis, ces dernières se relaient sur les plateaux télé, les réseaux sociaux et dans les colonnes des journaux, pour dire tout le mal qu’elles en pensent. Si les critiques s’intensifient alors que Gabriel Zucman a formulé cette proposition il y a près de deux ans et qu’elle a été approuvée à l’Assemblée avant d’être rejetée au Sénat au printemps, c’est que cette taxe figure en bonne place parmi les conditions des socialistes à la non-censure du prochain gouvernement. L’idée, très populaire si on en croit les sondages, prospère d’autant plus que ni l’Elysée ni le Premier ministre ne l’ont enterrée publiquement.
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«Une balle dans la tête du soldat entrepreneur»
Dans son offensive, le secteur de la tech, qui compterait quelques dizaines de contribuables sur les 1 800, a pris pour figures de proue des fondateurs de licornes, ces ex-start-up valorisées plus d’un milliard de dollars, et des investisseurs. Plusieurs osent les métaphores funestes. Comme Philippe Corrot, cofondateur de Mirakl, valorisée plus de trois milliards d’euros, qui a fustigé dans les Echos «un piège mortel». Ou Marc Ménasé, à la tête du fonds Founders Future, qui, dans Challenges compare la taxe à «une balle dans la tête du soldat entrepreneur». Moins attendu, Nicolas Dufourcq, le dirigeant de la Banque publique d’investissement (BPI), s’est énervé sur RMC, qualifiant la taxe Zucman de «communiste» et de «truc complètement absurde». On devrait «dresser des statues aux grands entrepreneurs français», a-t-il considéré. A chacun sa dystopie.
A côté, Arthur Mensch, invité au 20 heures de France 2, n’a pas dû s’épuiser pour apparaître plus nuancé. Le fondateur de Mistral AI, leader européen de l’intelligence artificielle (IA), valorisé 11,7 milliards d’euros, a dit ne pas pouvoir payer la taxe, faute de liquidités (on y reviendra) et précisé «au risque de décevoir les polémistes, je suis plutôt convaincu qu’il faut plus de justice fiscale en France».
«C’est devenu une guerre d’opinion»
Les premières années Macron, pendant lesquelles ce secteur a eu toute l’attention présidentielle, ne leur avaient guère donné de motif de râler. L’inquiétude a pointé en janvier quand le gouvernement Bayrou, en quête déjà de la clémence du PS, a mis le sujet de la taxation des hauts patrimoines sur la table. Elle a décuplé après la chute de Bayrou. «C’est devenu une guerre d’opinion. Les entrepreneurs de la tech ne parlent plus que très peu avec le chef de l’Etat et ils savent très bien qu’il est contre. Ce serait un tel retour en arrière dans son bilan dans l’économie !» pense un banquier d’affaires et ex-conseiller de l’exécutif.
Pour l’occasion, Jean-David Chamboredon, 62 ans et président exécutif du fonds Isai, a renfilé son habit de porte-parole des entrepreneurs. Celui qui avait gagné en 2012 avec le mouvement des pigeons un autre combat fiscal, faire reculer le président d’alors, François Hollande, sur ses projets de taxation accrue des plus-values de cession des valeurs mobilières, s’étrangle : «Vous vous rendez compte du message ? On essaie de créer des boîtes qui valent des milliards !» Il juge cet impôt plancher (qui ne le concernerait pas) «simpliste et débile». Lui jure, lui aussi, ne rien avoir contre l’idée de faire participer davantage les plus riches.
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Premier de leurs griefs, l’illiquidité des milliardaires de la tech. Leur fortune est faite de parts de leurs sociétés non cotées, ils ne disposent pas de cet argent. Pour régler cet impôt plancher, ils seraient contraints de revendre leurs titres. Les promoteurs de la proposition avancent des pistes : que l’Etat se paie en nature par des actions, que les milliardaires empruntent ou paient en différé. Pour «ces cas rares mais réels», «il faut discuter des modalités», a assuré Gabriel Zucman au FDDay.
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Pas le «grand soir fiscal»
Autre critique, cet impôt plancher ruinerait l’attractivité du pays. «Même si on trouve des solutions techniques pour le paiement, cela n’enlève pas l’effet signal. Les entrepreneurs créeront leur société ailleurs et les investisseurs ne viendront plus», juge le même banquier d’affaires. Cela transformerait la France «en prison fiscale», a lancé Philippe Aghion au Musée des arts forains. Le coauteur d’un rapport sur l’IA veut (lui aussi) «que les plus fortunés soient mis à contribution davantage», mais ne veut pas «que ceux qui font de la révolution de l’IA partent ailleurs qu’en France.» Et d’interpeller son collègue : «Ce n’est pas réaliste Gabriel ! Si tu fais ça, la France se tire une balle dans le pied».
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Débarqué en milieu hostile, Gabriel Zucman a réexpliqué les fondements de sa proposition, qui n’est pas «le grand soir fiscal», souligne-t-il, mais un mécanisme correctif qui vise à «parachever la création de l’impôt sur le revenu que les milliardaires ne paient presque pas». Pour contrecarrer les critiques, il a pris des arguments historiques. «Pendant ces décennies d’après-guerre où les Etats-Unis ont eu une fiscalité progressive très élevée, est-ce que ça a tué le capitalisme américain, l’innovation, l’entrepreneuriat ? Non, c’est l’inverse.» Des arguments politiques. «On a besoin de créateurs d’entreprises, d’encourager l’innovation, de développer les start-up. Mais on ne peut pas créer une hiérarchie dans le mérite qui serait telle que les fortunes de 1, 10, 100 milliards seraient tellement méritantes, tellement au-dessus des autres qu’elles sortiraient de la solidarité nationale. C’est une attaque trop profonde contre nos idéaux méritocratiques et démocratiques fondamentaux.»
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Il a aussi cité des exemples récents, lorsqu’il a travaillé avec son collègue Emmanuel Saez à l’élaboration des mesures fiscales des programmes d’Elisabeth Warren et de Bernie Sanders : «Ces débats sur l’illiquidité, on les a eus aux Etats-Unis en 2019. L’exemple qui était utilisé tout le temps c’était Elon Musk : “Il n’a pas de liquidités, toute sa fortune c’est virtuel, il ne peut rien en faire.” Tout à coup il s’est réveillé et il s’est dit “je vais racheter Twitter”. La liquidité, elle, s’est matérialisée, des dizaines de milliards de dollars d’un claquement de doigts. Il a racheté Twitter, il l’a transformé en un outil au service de Trump, d’un projet réactionnaire mondial. Vous croyez que ça n’a pas de conséquence réelle cette richesse virtuelle ? Cet argument que la richesse n’existe pas et que seuls les revenus existent, il est faux.»
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Au terme de la petite heure d’échange, un conseiller de fonds d’investissement se dit «content du débat de qualité» et ne serait pas choqué que les hauts patrimoines contribuent davantage mais avec un taux moindre que les 2 %. Un autre, banquier, arrivé «avec un a priori assez fort», juge qu’il faut ouvrir le débat sur comment l’Etat réaffecterait cet argent. Jean-David Chamboredon regrette : «Zucman fait son petit numéro sur toutes les tribunes et il le fait bien, sa dialectique est bien rodée, mais il n’est jamais assez challengé. Donc il finit par convaincre.» Pendant le débat, les propos de l’économiste ont déclenché des protestations et des rires sarcastiques, mais aussi quelques applaudissements. Ce fut le cas quand il a décrit : «Ce qui est en train de se passer aujourd’hui, c’est qu’on instrumentalise quelques exemples particuliers, qui sont des cas limites qu’il faut étudier», en ajoutant «il ne faut pas que ces quelques dizaines de cas viennent servir d’alibi pour ne pas taxer nos gigamilliardaires».
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