Pesticides : après l’étude PestiRiv, pourquoi appeler à recenser les données de traitement ?
L’une des conclusions de l’étude sur l’exposition des riverains aux pesticides publiée par l’Anses et Santé publique France était de créer une base de données permettant de savoir quel champ a été traité avec quel produit à quel moment. Une requête de longue date des scientifiques et ONG, qui pourraient ainsi mener des études épidémiologiques.
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C’est une demande de longue date, de multiples parties prenantes. Riverains, associations, scientifiques… tous aimeraient avoir accès aux données de traitement des pesticides. En clair, savoir sur quelles parcelles, dans quelle quantité, pour quelles cultures, et à quelle date, quels produits ont été utilisés par les agriculteurs. C’est même une des conclusions de l’étude PestiRiv sur l’exposition des riverains aux pesticides, publiée en début de semaine par l’Anses et Santé publique France. Les deux agences publiques demandent noir sur blanc «que la mise à disposition des données réelles d’utilisation des produits phytopharmaceutiques soit rendue effectivement possible.» Une requête déjà répétée à plusieurs reprises, mais jamais aussi clairement. Libé explique pourquoi ces informations pourraient faire avancer la recherche.
Auditionné par l’Assemblée nationale en octobre 2023, le directeur général de l’Anses Benoît Vallet avait déjà plaidé pour «une traçabilité […] à la parcelle, qui permettrait de géolocaliser de manière précise l’usage de ces produits phytopharmaceutiques». «Cela permettrait de faire de la phyto-pharmaco-épidémiologie. On pourrait alors croiser des données de santé et des données d’exposition», expliquait-il alors.
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Un besoin de données «exploitables»
Aujourd’hui, les agriculteurs sont tenus de noter ces informations, et de les garder pendant cinq ans, en cas de contrôle. Mais celles-ci ne sont ni uniformisées (elles peuvent être conservées en marge de factures, sur des cahiers manuscrits, dans des tableurs Excel ou des logiciels dédiés…) ni centralisées. A partir de 2026, ces données devront être numérisées et dématérialisées. Mais elles ne seront pas pour autant «bancarisées» comme le réclame l’Anses, c’est-à-dire anonymisées, accessibles et exploitables depuis une seule base de données.
«Aujourd’hui, ces données existent et sont théoriquement accessibles mais on a besoin qu’elles soient exploitables pour nos travaux», explique le responsable de la phytopharmacovigilance à l’Anses Ohri Yamada. Dans le cadre de l’enquête PestiRiv, les chercheurs voulaient voir s’il existait «un lien entre ce qu’on retrouvait dans les échantillons d’urine ou les logements et les traitements effectués à proximité dans les semaines qui avaient précédé», rappelle-t-il. Si l’exposition des riverains de zones viticoles a pu être reconstituée grâce à une méthode «complexe et chronophage», l’accès direct à ces données leur aurait fait gagner du temps (l’enquête a été menée chez les habitants en 2022) et de la précision.
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Dans le cadre de l’enquête Geocap Agri, étude de l’Inserm soutenue notamment par l’Anses sur le lien entre les leucémies chez l’enfant et la présence de vignes à proximité de leur logement, «les chercheurs se heurtent à cette absence de données» pour mener à bien le deuxième volet de l’enquête, Geocap Pest, qui vise à voir «si on retrouve certains types de produits associés à un excès de cancers pédiatriques», explique Ohri Yamada.
«Ce serait une avancée importante en santé publique», confirme Rémi Béranger, chercheur en épidémiologie sur l’exposition et les effets des pesticides chez les femmes enceintes. «A l’heure actuelle, on a les données de vente au code postal pour une année donnée, mais pas l’information du moment d’application et de la parcelle» ; or, certains produits peuvent avoir été achetés puis stockés, ou achetés sur une commune voisine de celle où il a été épandu puisque les exploitations peuvent être sur plusieurs communes. Des achats peuvent aussi être passés par des groupements. «Cela noie les infos qu’on pourrait tirer, poursuit le chercheur. Quand on fait des études épidémiologiques, ça permettrait d’avoir des approches plus fines pour pouvoir démontrer des liens [entre des maladies et des produits].»
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Une recommandation «pour l’avenir»
Pour cela, les scientifiques demandent par ailleurs à ce que ces données soient conservées pour une durée bien plus importante que le délai actuel de cinq ans. Devant les députés, Benoit Vallet réclamait même un «registre à vie». «Certains cancers ont un délai de latence de 30 ans par rapport à l’exposition. Il faut donc être capable de décrire les expositions en remontant très loin dans le temps. Notre recommandation, c’est pour l’avenir. Même si on connaissait ces informations demain, on verrait leur intérêt complet dans plusieurs décennies», insiste Ohri Yamada, qui précise toutefois que l’accès à ces données ne permettra pas «de répondre à toutes les questions. Ces pathologies sont complexes et multifactorielles, il faut analyser toutes sortes d’expositions, pas seulement celles liées aux pesticides.»
Evoquée dans le cadre d’Ecophyto, le programme du gouvernement pour réduire l’usage des pesticides, la mise en place d’un registre centralisé a été abandonnée à la suite des manifestations d’agriculteurs à l’hiver 2024. Alors que la simple dématérialisation doit être mise en place dans quelques mois, la FNSEA s’est déjà prononcée contre cette mesure. La surcharge administrative, dont se plaignent les agriculteurs, risque d’être invoquée pour contester un recueil.
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Une victoire judiciaire
Appuyant les demandes des scientifiques, l’association Générations futures s’est justement félicitée, jeudi 18 septembre, d’une victoire judiciaire. Le tribunal administratif de Bordeaux a ordonné le 1er juillet la transmission des registres de traitement de pesticides de la commune de La Sauve (Gironde). L’ONG, qui a attendu que le délai pour que l’Etat fasse appel soit passé pour communiquer, se réjouit d’une décision «qui vient à point nommé», après les conclusions de PestiRiv.
«L’accès aux données sur l’utilisation des pesticides est indispensable pour comprendre leur impact sur les écosystèmes et la santé publique et aussi pour permettre aux riverains d’être au fait de ce à quoi ils sont susceptibles d’être exposés», explique la déléguée générale Nadine Lauverjat. «Les riverains n’ont pas des demandes délirantes mais la première des demandes c’est l’accès information», explique-t-elle à Libé. L’avocat de l’ONG, François Lafforgue, a expliqué à l’AFP : «Avec cette décision, on va favoriser la transparence sur ces données importantes, pour les salariés et exploitants agricoles, les scientifiques, les riverains et notamment les établissements scolaires situés à proximité des zones d’épandage.»
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