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Agriculture : il a bien d’autres dangers que l’acétamipride dans la loi Duplomb

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Elevages intensifs, mégabassines, occultation de l’agroécologie : la controverse sur le pesticide ne saurait masquer les autres dispositions délétères de ce texte, fait valoir Marc-André Selosse, professeur du Muséum national d’histoire naturelle à Paris.

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Marc-André Selosse, professeur du Muséum national d’histoire naturelle et membre de l’Académie d’agriculture de France

Comme en témoignent les deux millions de signatures de la pétition estivale, les pesticides (dont l’acétamipride) ont focalisé les débats autour de la loi Duplomb. Invalidée par le Conseil constitutionnel, cette partie de la loi pourrait revoir le jour, nous dit son auteur. Mais l’acétamipride n’est-il pas un chiffon rouge (très rouge !) attirant le regard pour mieux dissimuler le reste de la loi ? On s’est attaché au caractère cancérigène de l’acétamipride, à vrai dire suspecté sur l’homme, car les seules preuves disponibles concernent des rongeurs.

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Au regard des connaissances actuelles, cette molécule et d’autres de sa famille sont avérées neurotoxiques pour l’homme et toxiques pour la vie des sols et la pollinisation, donc pour l’activité agricole. Donc oui, l’acétamipride est dangereux, mais il a détourné le débat et les attentions d’autres dangers majeurs, dont l’un lié au mouvement agricole du 26 septembre, et la censure du Conseil constitutionnel n’a pas porté sur eux.

Premier problème, les autres dispositions dangereuses de la loi Duplomb. Faciliter l’installation des élevages intensifs renforce la pollution azotée des eaux : sur le littoral, les proliférations d’algues induites sont délétères pour la santé des habitants, mais aussi les activités touristiques et conchylicoles.

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La banalisation des bassines accélère une privatisation de l’eau qui, si elle n’est pas une mauvaise idée partout, ne permettra pas aux cultures d’affronter les pics de chaleur : il faut changer progressivement les espèces cultivées. De plus, un agrophotovoltaïsme mesuré, protégeant des cultures plus adaptées, serait plus prometteur.

Enfin, recul majeur sur la loi Egalim, la loi Duplomb abolit la séparation entre le conseil et la vente pour les pesticides : le pharmacien devient aussi le médecin prescripteur ! Ce conflit d’intérêts a par le passé contribué à notre addiction aux pesticides : la France en consomme 3,4 kg par hectare et par an contre une moyenne européenne de 2,7 kg ; l’Inrae a montré qu’on peut diminuer les traitements avec une productivité équivalente ou meilleure dans 94 % des exploitations, et en maintenant ou augmentant la rentabilité dans 78 % des cas.

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Entre haies, réduction du labour et plantes répulsives

Second problème, la loi Duplomb cache la capacité de l’agroécologie à adapter l’agriculture et à faire des économies – ce qui valoriserait, au passage, nos impôts investis en recherche. Négliger l’agroécologie méprise les agriculteurs qui la pratiquent déjà : haies pour stopper l’érosion, limiter les flux de pathogènes (-84 %) et stocker du carbone (100 tonnes par kilomètre) ; réduction du labour pour des sols qui stockent mieux l’eau et résistent plus à l’érosion ; plantes répulsives des parasites (l’orge repousse par exemple les pucerons qui attaquent les betteraves et, combiné à des pesticides autorisés, son usage en bandes répulsives est 1,5 fois plus efficace que l’acétamipride) ; agriculture bio pour éviter certains pesticides dangereux…

La loi Duplomb délaisse ceux qui pratiquent les alternatives, mais ce n’est pas nouveau : avec 10 % de la surface agricole et 14 % des agriculteurs, le bio touche… 3,4 % des subventions. Il est urgent de développer ces alternatives, car les externalités négatives de l’agriculture actuelle nous coûtent : chaque euro acheté cache, d’après la chaire Unesco de Montpellier sur l’alimentation, un à deux euros de coûts en santé publique, dépollution de sites, épuration des eaux potables…

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On peut s’inquiéter de cette dette, dans un pays dont le budget et le système de santé sont branlants. La Cour des comptes rappelait, le 16 septembre, le coût de l’inaction environnementale : «Chaque euro investi en prévention permet d’économiser jusqu’à trois euros de dommages évités.»

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La nécessité d’un cadre socio-économique bien délimité

Le troisième problème masqué par la loi Duplomb est la souffrance financière agricole, que cette loi ne résout pas directement. Nos concitoyens s’y sont résignés : déjà Zola, dans la Terre, en 1887, évoquait la concurrence des céréales américaines et le coût élevé des intrants ! C’est précisément ce qu’on attend du politique.

Cela donne tout son sens au mot d’ordre du mouvement syndical agricole du 26 septembre : oui, il faut un cadre socio-économique bien délimité pour que les agricultures alternatives et leurs multiples services sanitaires et environnementaux s’épanouissent.

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Ces formes d’agricultures ne peuvent être concurrentielles avec des productions agricoles réalisées ailleurs, dans des conditions sociales et chimiques relâchées. Des clauses miroirs ou des taxes doivent équilibrer la concurrence. La mobilisation se fera contre «le Mercosur, les taxes imposées par Donald Trump et le flot des importations internationales qui ne respectent pas les normes qui sont les nôtres» : oui, mille fois oui, discutons-en.

Car, quant à la partie technique, des alternatives agroécologiques promettent déjà une agriculture performante et multifonctionnelle pour le climat, la préservation des sols, la biodiversité et la santé de ceux qui la produisent comme de ceux qui la consomment.

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Ne nous arrêtons pas à la controverse sur l’acétamipride, aussi juste qu’elle soit. Demain, les fruits de la recherche agronomique moderne doivent révolutionner notre agriculture. Elle a toujours évolué ; ce fut sa force et ce sera son avenir… Rétablissons une fierté et une compétitivité sur le créneau de l’alimentation de qualité.

Que le drapeau français sur un aliment soit un signe distinctif de santé et de durabilité, comme le drapeau suisse signe la qualité des produits qui le portent. Seule une volonté citoyenne et politique permettra de forger l’agriculture de demain.

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Marc-André Selosse est l’auteur de Nature et préjugés, Actes Sud, 2024.

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