« Vichy. Histoire d’une dictature. 1940-1944 », sous la direction de Laurent Joly : une magistrale mise à jour des connaissances
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Philippe Pétain (au centre) et son cabinet (à sa droite, Pierre Laval), à Vichy, probablement en juillet 1940. Photographie colorisée.
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« Vichy. Histoire d’une dictature. 1940-1944 », sous la direction de Laurent Joly, Tallandier, 558 p., 26,50 €, numérique 19 €.
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Méfiez-vous des historiens qui annoncent un coup de théâtre : en général, ce sont des faussaires. Le savoir historique n’avance pas par révélations soudaines. Il accumule des faits. Certains étaient inconnus ; ils suscitent d’autres agencements. De proche en proche, vous connaissez mieux ce que vous connaissiez déjà.
Il n’empêche : après des années de ce labeur tatillon, tant de nouveautés s’accumulent parfois que, lorsque vous vous retournez, le paysage vous apparaît transformé. Le temps vient alors de nouvelles synthèses, qui tiennent dans quelques gros livres plus ou moins accessibles, plus ou moins bien menés. Quand ils le sont, c’est un événement. En voici un : Vichy. Histoire d’une dictature. 1940-1944, pour lequel l’historien Laurent Joly a réuni dix des meilleurs spécialistes de la période, et qui se révèle une des plus magistrales mises à jour historiques qu’il ait récemment été donné de lire.
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L’une des plus indispensables, aussi. D’abord parce que les quatre années, entre 1940 et 1944, durant lesquelles la France a été le seul pays occupé d’Europe de l’Ouest à faire le choix de maintenir un Etat souverain, en l’orientant tout entier dans le sens de la collaboration avec le IIIe Reich, continuent de nous hanter, voire de structurer notre imaginaire politique.
Mais aussi dans la simple mesure où beaucoup restait à apprendre sur les mécanismes qui ont conduit aux crimes dont le régime s’est rendu coupable, et où plusieurs faits restaient méconnus. Trop d’idées approximatives, fausses à l’occasion, traînent en outre dans le débat public. Il était temps de remettre de l’ordre et de la lumière. C’est ce qui est fait ici, point par point (lire, ci-dessous, quatre exemples de ces progrès historiographiques), avec une fermeté dans l’établissement des faits qui impose d’emblée l’autorité de l’ouvrage.
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Cinq témoins importants
Cela pourrait suffire. Mais autre chose se passe, qui débouche sur l’apport fondamental des auteurs : leur capacité à modifier notre vision d’ensemble des événements, c’est-à-dire à articuler la multiplicité des faits et une tension vers une unité de vue, qui les englobe, sans les trahir. Affaire de forme, dans un premier temps : ce sentiment, en passant de chapitre en chapitre, et d’auteur en auteur – d’Anne-Sophie Anglaret à Bénédicte Vergez-Chaignon, de Tal Bruttmann à Virginie Sansico, Bernard Costagliola, Julian Jackson, Eric Jennings ou Michael Mayer –, d’être emporté dans un récit continu, se développant autour de problématiques communes, à partir d’un corpus partagé.
Un sentiment que renforce le principe de faire courir à travers tout le livre des extraits des journaux intimes de cinq témoins importants, choisis pour leur lucidité sur l’effondrement politique et moral de la France (le pasteur Marc Boegner, l’avocat Maurice Garçon, la photographe Hélène Hoppenot et l’écrivain Léon Werth) ou, dans un cas (l’écrivain Paul Morand), comme reflet de cet effondrement.
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Leur regard, au demeurant, contribue à donner à Vichy. Histoire d’une dictature toute sa force novatrice, au-delà de la forme. Car il est à ras de terre. Ce qui advient là, devant eux, dans l’incertitude et le tâtonnement du présent, ce ne sont pas les lois de l’histoire déployant leur fatalité, mais des humains au travail, dont les choix forgent la situation du pays. Or, l’essentiel de ce que les historiens lisent dans la masse d’archives qu’ils exploitent par ailleurs aboutit au même constat : celui de la contingence des décisions prises.
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Avec un zèle constant
D’autres choix étaient possibles. La défaite de juin 1940, l’occupation d’une partie du pays n’expliquent pas que Philippe Pétain, Pierre Laval et les leurs aient décidé de maintenir un gouvernement en France. Ni qu’ils aient renversé la République et décidé de lancer une « révolution nationale » censée réparer les dommages d’un prétendu excès de liberté. Ni qu’ils aient toujours précédé la volonté des Allemands dans leurs mesures antijuives et organisé avec un zèle constant les rafles menant près de 75 000 juifs à la mort par assassinat, en allant jusqu’à livrer des enfants pour montrer leur bonne volonté et accroître leur pouvoir. Mélange d’idéologie, de cynisme, de manipulation à des fins personnelles ou claniques des vieilles fractures françaises, ces décisions étaient libres ; rien ne les imposait.
La France était occupée. D’autre part, elle a installé une dictature et commis des crimes. Ces faits sont connexes. Ils sont pourtant de nature différente. La France, prise dans des circonstances que d’autres pays ont connues, s’est singularisée par son choix d’une abjection que rien ne peut atténuer. C’est ce qui reste à comprendre. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne pourra plus, désormais, mener cet examen sans ce livre crucial, qui réunit toutes les pièces du dossier, telles qu’on peut les connaître à ce jour.
Le coup d’Etat des 11 et 12 juillet 1940
Le maréchal Pétain n’aurait pu abolir la République au profit de l’Etat français si les sénateurs et les députés, réunis en Parlement au casino de Vichy, le 10 juillet 1940, ne lui avaient massivement voté les pleins pouvoirs. Mais la République, comme on le pense généralement, s’est-elle suicidée ce jour-là ou a-t-elle été assassinée les jours suivants ?
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Dans le chapitre qu’il consacre aux débuts du régime de Vichy, Laurent Joly insiste sur les quatre actes signés par Pétain le lendemain et le surlendemain du vote, qui font de lui à la fois le chef de l’Etat français et le détenteur de la « plénitude du pouvoir gouvernemental », tout en fixant, en cas d’empêchement du vieux maréchal, une procédure automatique de succession, au profit du vice-président du Conseil – Pierre Laval, en l’occurrence.
Or le vote du 10 juillet prévoyait certes que le nouveau chef d’Etat rédige une nouvelle Constitution, mais aussi qu’il devait la soumettre au Parlement, lequel ne siégera plus jusqu’à la Libération. Dès lors, les actes constitutionnels des 11 et 12 juillet, que le juriste René Cassin qualifie, dès octobre 1940, de « coup d’Etat juridique », ne respectent pas le vote des députés et des sénateurs. Cela ne dédouane pas ces derniers d’une responsabilité historique écrasante – sans leur abdication, le coup d’Etat n’aurait pas eu lieu. Mais c’est le lendemain et le surlendemain que Vichy est devenu ce qu’il ne cessera d’être : une dictature.
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Laval n’est pas revenu dans les bagages des Allemands
Le 27 mars 1942, Pierre Laval retrouve le maréchal Pétain dans la forêt de Randan, près de Vichy. Le vice-président du Conseil des ministres des débuts du régime de Vichy a été limogé le 13 décembre 1940. Il veut revenir. C’est l’objet du rendez-vous : persuader le chef de l’Etat français qu’il est l’homme de la situation, contrairement à l’amiral François Darlan, qui occupe le poste depuis février 1941. A cette fin, résume Renaud Meltz dans le chapitre sur la période, Laval, qui cherche à effrayer Pétain, bluffe : « Darlan aurait abandonné la politique de collaboration, les Allemands se prépareraient à mettre au pas la France. » Peut-être même, glisse-t-il, vont-ils s’exaspérer au point de nommer un Gauleiter – un gouverneur, qui abolirait de facto toute forme de pouvoir français.
Ce rendez-vous n’est qu’un des multiples assauts menés par le politicien en ce printemps 1942. Est-ce ce jour-là qu’il a emporté la décision ? On l’ignore. Toujours est-il que Laval est nommé à la tête du gouvernement le 18 avril, avec des pouvoirs accrus, et que c’est à son art manœuvrier qu’il le doit, et non au diktat de l’occupant allemand, comme beaucoup de manuels continuent de l’écrire. Les Allemands n’ont eu d’autre choix que d’avaliser cette nomination, d’autant que Darlan, en suscitant maladroitement une déclaration des Etats-Unis en défaveur de Laval, les a forcés à prendre position dans une affaire intérieure dont, en réalité, ils ne voulaient pas se mêler.
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Les états d’âme d’André Lavagne
« Là, la France (…) prend sa part de responsabilité. (…) Impression qu’on arrive à l’extrême limite de ce qu’on peut céder aux Allemands avant de s’abîmer dans le plus abject déshonneur. » L’homme qui écrit ces lignes dans son journal intime, le 23 juillet 1942, est un proche de Philippe Pétain : André Lavagne, le chef de son cabinet civil. Il vient d’apprendre, note-t-il, que Laval « a accepté de livrer aux Allemands 3 000 juifs étrangers internés dans les camps de la zone libre ». En septembre, il ajoute : « Le pauvre maréchal se déshonore. » Il raconte le lui avoir dit lors d’un rendez-vous en tête-à-tête. Selon lui, Pétain aurait répondu qu’il regrettait.
Ces mots étaient jusque-là inédits. Leur auteur lui-même semble les avoir oubliés lors de son témoignage au procès de Pétain, en 1945. Peu importe. Ce ne sont pas ses états d’âme qui rendent son journal intéressant, ni ce qu’il fait dire à Pétain, mais la réalité méconnue dont ils témoignent : le malaise qui a saisi une (petite) partie de l’administration de Vichy quand les rafles ont commencé. Preuve qu’on pouvait être conscient de l’étendue du crime au moment où il était commis, à proximité immédiate de ceux qui avaient décidé de le commettre, et qu’aucune des justifications ensuite avancées – livrer certains pour en protéger d’autres, impossibilité d’échapper à la volonté allemande… – ne tient face au caractère exorbitant de ce qui se passait. Même M. Lavagne, qui n’a pas démissionné pour autant, a été capable de le voir.
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Le tournant de l’été 1943
Le 11 novembre 1942, la ligne de démarcation qui divisait la France entre une zone dite « libre » et une zone occupée est abolie par les Allemands, à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord. Toute la France est occupée. Nombre d’historiens et de manuels en tirent une conclusion, qui paraît s’imposer : à cette date, l’Etat français n’est plus qu’une apparence, dépossédée de toute capacité d’action.
Mais ce n’est pas ce qui ressort de l’analyse des auteurs de Vichy. Histoire d’une dictature, en particulier de l’étude menée par Raphaël Spina sur la manière dont le gouvernement de Laval a géré le service du travail obligatoire. Ainsi, en 1943, pour la période janvier-mars, 250 000 travailleurs français sont-ils envoyés en Allemagne, soit 100 % de l’exigence formulée par l’occupant ; en juin, ce taux est encore de 80 %, avec 80 000 départs. C’est en août 1943 que le vrai virage est pris, quand Laval, pour la première fois, dit non aux Allemands, qui demandaient de nouvelles rafles. Tout le monde sait que la guerre est perdue pour le Reich. Le moment est venu de retourner sa veste. Pas pour renoncer à la collaboration, bien sûr : pour s’installer dans le confort d’un Etat devenu, cette fois, réellement fantoche, tandis que les Allemands prennent la main sur tout.
Vichy, depuis juillet 1940, s’est toujours caractérisé par son zèle dans la collaboration, en allant régulièrement au-delà des demandes des Allemands. Un zèle plus long qu’on ne l’avait cru : trois ans d’infamie.
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