L’ouverture d’esprit de Karl Popper
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A un moment où « les vieux pètent les câbles », comme dit Eva, 18 ans, enfermés dans leur vision et ressenti du XXème siècle… Karl Popper, réoxygène les valeurs de l’humanisme et de la démocratie. Il n’empêche que nous assistons présentement au retour des dogmatismes, à la montée de nouveaux fanatismes, au refus croissant des dialogues et au mépris grandissant pour la pensée critique, sans oublier l’accumulation des menaces sur les démocraties. Autant de raisons pour lire ou relire Karl Popper. MCD
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Le philosophe Karl Popper, à Londres, en 1992.
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Une trentaine d’années après la disparition de son auteur, l’œuvre de Karl Popper (1902-1994) pourrait bien connaître un regain d’actualité. Deux publications récentes incitent à le croire. Son autobiographie intellectuelle, La Quête inachevée, publiée en anglais en 1976, traduite en français chez Calmann-Lévy en 1981, est reprise aujourd’hui par Les Belles Lettres (« Le goût des idées », 356 pages, 17 euros). Ce retour du logicien sur son itinéraire permet de mieux comprendre l’homme et de mesurer l’ampleur de sa réflexion. D’autre part, une nouvelle traduction intégrale de La Société ouverte et ses ennemis, aux Belles Lettres également, restitue à ce texte majeur de 1945 son visage et sa pugnacité d’origine, fournissant l’occasion d’en saisir la pertinence pour déchiffrer et combattre les crises actuelles.
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Le penseur, né à Vienne, dans une famille de juristes lettrés, est un intellectuel atypique et aventurier. Il projette dans sa jeunesse de devenir ouvrier, se forme à l’ébénisterie, s’imagine un temps une carrière de musicien, avant de se retrouver professeur de mathématiques. Son parcours universitaire n’a rien d’un long fleuve tranquille. De son Autriche natale à la London School of Economics, où il enseigne les dix-huit dernières années de sa vie, en passant par l’université de Christchurch (Nouvelle-Zélande), où il travaille de 1937 à 1946, cet esprit aigu n’a cessé de vouloir transformer la pensée.
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Dans le domaine épistémologique, l’un de ses apports principaux demeure l’élaboration d’un critère permettant de distinguer les discours scientifiques de ceux qui ne le sont pas. Si l’on peut élaborer une expérience capable de mettre en échec une théorie, alors cette « falsifiabilité » est garante de son caractère scientifique. D’autres théories peuvent être éclairantes, discutables ou dangereuses… tant qu’elles demeurent hors d’atteinte d’une possible réfutation expérimentale, elles ne sauraient être scientifiques.
Or, la prétention d’avoir découvert des « lois de l’histoire », la conviction de détenir des connaissances permettant de « prévoir » le devenir des sociétés sont précisément au fondement des doctrines philosophico-politiques qui engendrent les totalitarismes. Ce sont elles que Popper combat, inlassablement, en faisant feu de tout bois.
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Platon
Toute la première partie du volumineux ouvrage intitulé La Société ouverte et ses ennemis est consacrée à Platon. Que vient-il faire dans ce livre de combat, rédigé pendant qu’Hitler menace l’Europe et l’envahit ? Cherchant la source première du totalitarisme, Popper met en cause l’auteur de La République. Il rompt ainsi avec la déférence habituelle, l’admiration obligée, la « foi aveugle » dans la grandeur positive de Platon et leur substitue une vaste attaque contre celui qui fut, à ses yeux, le premier « maître à penser » trahissant l’humanité et figeant l’avenir.
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Au lieu de célébrer la « justice » de la Cité élaborée par Platon, on ferait mieux d’y voir la matrice des régimes totalitaires ! Voilà ce que Popper ne cesse de marteler, d’une manière qui fit d’abord scandale – et contribua même à retarder la première publication de ce livre. En relisant aujourd’hui ces multiples analyses, parfois hâtives, force est de constater leur puissante cohérence. En effet, Platon dessine bien le plan d’une Cité « idéale », qui serait parfaite parce qu’elle serait immuable. L’éducation collective, le contrôle de toutes les activités, la soumission implacable de chacun aux ordres sont destinés à empêcher le déclin de la Cité, en la rendant immobile et close, soustraite à l’histoire et au changement.
Mais à quel prix ? Celui d’un régime dont le plan se révèle totalitaire, résolument contraire à toutes les valeurs de l’humanisme et de la démocratie, où disparaissent et l’individu et l’avenir. Voilà ce que Popper soutient, textes à l’appui.
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Historicisme
C’est la bête noire du philosophe. Sous ce terme, dans Misère de l’historicisme, publié en anglais en 1944-1945, puis dans La Société ouverte et ses ennemis, il range toutes les pensées se targuant de prédire l’avenir des sociétés humaines à partir des connaissances qu’elles croient détenir sur leurs fonctionnements. Celle de Platon, en ce sens, est la première de la série, puisqu’elle suppose l’existence d’une loi de dégénérescence des Cités pour tracer le plan de celle capable d’y échapper.
A l’époque contemporaine, ce fléau inspire aussi bien le fascisme que le communisme. Il se nourrit tour à tour, selon Popper, de la rationalité du développement dialectique de l’histoire supposé par Hegel, des « lois de l’histoire » revendiquées par le marxisme, des « mécanismes objectifs » prétendument découverts par les sciences humaines.
L’historicisme débouche sur des politiques totalitaires parce qu’il croit pouvoir prédire « scientifiquement » l’avenir politique et social. Aux yeux de Popper, c’est une négation de la réalité sociale, laquelle demeure constamment ouverte. En effet, elle ne dépend que de nous, de nos décisions et de nos actions, et non de causes agissant de manière indépendante. Les théories scientifiques peuvent prédire des faits, mais les proclamations concernant l’histoire à venir ne sont que des prophéties manipulatrices et sans légitimité.
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Responsabilité
« L’avenir dépend de nous. » Il n’est écrit nulle part. Aucun déterminisme ne pèse sur l’évolution des sociétés humaines. Seules les actions et les décisions des individus fabriquent le futur, imprévisiblement. Nous sommes intégralement responsables de notre destin. Telles sont les convictions de Popper.
Il souligne constamment que l’historicisme et les projets de régime totalitaire qui en découlent fondent en grande partie leur succès sur le fait qu’ils nous délivrent du poids de notre responsabilité.
Si le futur paraît inéluctable, puisque l’histoire obéit à des lois, alors nous sommes déchargés des conséquences de nos choix… Notre avenir est tracé, notre responsabilité s’évanouit, nos libertés aussi. Popper y insiste : cette déresponsabilisation est apparemment confortable, voire rassurante. Elle nous épargne en effet les maux de la liberté : endurer l’incertitude, devoir réfléchir aux options possibles, avoir à supporter l’inquiétude des choix. Mais il souligne évidemment qu’on y perd la vie, finalement. Parce que l’existence humaine, celle de l’individu comme celle des sociétés, ne se développe qu’en s’inventant à mesure, de manière ouverte, non déterministe.
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Ouvert
C’est en fin de compte le maître mot de cette pensée foisonnante, exigeante, constamment soucieuse de discerner des frontières et des lignes de démarcation. Tout, chez Popper, reste ouvert : l’avenir, le sort de l’humanité, l’évolution de la science aussi bien que celle des régimes politiques… mais aussi les débats intellectuels, les discussions, les chantiers de la connaissance comme ceux de l’action.
Son combat constant fut d’écarter, sur tous les fronts, ce qui vient clore le jeu : dogmes aveugles, convictions inébranlables, vérités indiscutables. Partout, il aura défendu l’esprit critique, la nécessité des mises en cause, les luttes contre les pensées uniques. Sans doute paraît-il à certains trop libéral, même s’il n’a cessé d’insister sur la nécessité impérieuse de protéger les plus vulnérables et de lutter contre la pauvreté. Sans doute vivons-nous dans un autre contexte et un autre moment de l’histoire.
Il n’empêche que nous assistons présentement au retour des dogmatismes, à la montée de nouveaux fanatismes, au refus croissant des dialogues et au mépris grandissant pour la pensée critique, sans oublier l’accumulation des menaces sur les démocraties. Autant de raisons pour lire ou relire Karl Popper.
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Un livre de combat
« La Société ouverte et ses ennemis » (The Open Society and Its Enemies), de Karl Popper, traduit de l’anglais et édité par Didier Delsart, préface d’Alain Boyer, Les Belles Lettres, « Bibliothèque classique de la liberté », 832 p., 55 €, numérique 39 €.
Que change cette nouvelle traduction du chef-d’œuvre de Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis ? Presque tout. Il va de soi que la trame des analyses et la toile de fond des enjeux ne bougent pas. Pourtant, c’est bien un autre texte.
Parce qu’en fait la première traduction française de ce livre édité en 1945 à Londres était plutôt une sorte de condensé de l’original. Parue au Seuil en 1979, reprise en Points en 2018, cette version apparaît rétrospectivement abrégée et réécrite. Des paragraphes entiers ont été laissés de côté, des notes, références et commentaires ont été supprimés. A l’intérieur même des phrases, des mots étaient omis. La nouvelle version, intégrale, donne à lire un texte différent.
Grâce au travail minutieux et obstiné de Didier Delsart, qui s’est échelonné sur une quinzaine d’années, on découvre une œuvre plus fiévreuse, parfois plus heurtée – un livre de combat, truffé de remarques innombrables. Popper, en Nouvelle-Zélande, fait la guerre à sa manière, loin des champs de bataille, mais en lien direct avec eux. Il cherche à comprendre son siècle, où nazisme et communisme menacent les démocraties et les libertés, dresse avec les moyens du bord la généalogie des obsessions totalitaires.
Le relire aujourd’hui fait découvrir que bon nombre de ses intuitions et argumentations nous parlent de ce que nous vivons encore, dans un contexte différent : le combat des démocraties et des systèmes clos.
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