Contamination aux Pfas : «Tout le monde a compris que c’était probablement le scandale sanitaire des prochaines décennies»
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Alors que l’Anses a publié mercredi 3 décembre des données supplémentaires sur la présence des Pfas* dans l’eau potable des Français, le député écologiste Nicolas Thierry, auteur d’une loi pour en limiter l’usage, regrette l’attentisme de l’Etat.
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Mercredi 3 décembre, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a dévoilé les résultats d’une vaste campagne dédiée à la recherche des Pfas dans l’eau. A moins d’un mois de l’obligation généralisée de rechercher 20 polluants éternels dans l’eau potable, l’établissement public pointe qu’un tiers des échantillons contiennent au moins un des 20 Pfas et que 92 % sont contaminés par le TFA, non réglementé. Auteur d’une proposition de loi adoptée début 2025 pour restreindre l’usage des Pfas, le député écologiste de Gironde Nicolas Thierry dénonce «l’incapacité de l’Etat à anticiper un problème qui était écrit d’avance».
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Les résultats de la campagne d’analyses des Pfas dans l’eau potable pilotée par l’Anses vous surprennent-ils ?
Cette campagne confirme malheureusement ce qu’on pressentait dans tous les départements, hexagonaux et ultramarins, et pointe une contamination généralisée de l’eau potable par le TFA. La situation est encore plus inquiétante que ce que je pensais. Le sujet des polluants éternels dans l’eau potable est présent aux Etats-Unis depuis la fin des années 90, il y a des dizaines de procès en cours. En France, ces substances sont restées sous les radars pendant vingt-cinq ans. Les chercheurs ont fait remonter dans les années 2010 leur présence dans l’eau, mais rien ne s’est passé. L’intérêt s’est porté davantage sur les métaux lourds, les pesticides… On ouvre les yeux très tardivement, d’où la violence du choc. Désormais, les collectivités locales attendent les résultats des rapports avec impatience. Certaines découvrent des concentrations de Pfas élevées, ne peuvent plus fournir de l’eau potable, se retrouvent avec des coûts astronomiques de dépollution et interpellent les autorités. Et nous ne sommes qu’au début du film. L’année 2026 va constituer une bascule parce qu’avec la détection systématique de 20 Pfas dans l’eau potable, la carte de France va se mettre à clignoter.
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Depuis l’adoption de votre loi, il y a eu une avalanche de rapports, c’est encourageant ?
Cela a bouleversé le paysage. Quand j’ai commencé à explorer cette question il y a trois ans, on peinait à en trouver et je parlais dans le désert à l’Assemblée. Aujourd’hui, c’est devenu un sujet de préoccupation politique. Davantage de chercheurs travaillent sur le sujet, c’est plus valorisé, mieux financé. L’avis de l’Anses, publié en octobre, a également marqué un tournant. Il confirme l’omniprésence des Pfas dans l’air intérieur, les nappes souterraines, les produits alimentaires, le sang humain, les sols agricoles, les poussières, explique qu’il y a un vrai sujet d’exposition via les poissons, les œufs de plein air… Quand ces conclusions proviennent de l’autorité de la santé, ça change tout. Derrière, plus personne ne peut dire qu’il faut temporiser.
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Vous vous sentez moins seul ?
Je ne me suis jamais senti seul car le combat a été mené collectivement, avec des scientifiques, des ONG, l’activiste Camille Etienne. Mes collègues députés me disaient que c’était un sujet trop technique et que ça ne percerait jamais dans l’opinion publique. Et pourtant, aujourd’hui, tout le monde a compris que c’était probablement le scandale sanitaire des prochaines décennies.
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A partir de janvier, 20 Pfas seront recherchés dans l’eau potable en France, est-ce suffisant ?
Dans ma loi, il est prévu que les services de l’Etat ont la liberté de rechercher des Pfas supplémentaires dans l’eau. Par ailleurs, en octobre, l’Anses a recommandé d’en ajouter cinq à la liste, dont le TFA, que le gouvernement s’est engagé à intégrer. A priori, cela devrait être le cas dès 2026 mais les décrets d’application manquent. L’Etat traîne des pieds.
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Vous souhaitiez également taxer les industriels qui produisent des Pfas, selon la logique pollueur-payeur, c’est pour quand ?
Il y a une opposition entre le ministère de la Transition écologique, qui souhaite une taxation des rejets des industriels le plus vite possible, et Bercy qui veut la repousser à 2027. On ne parle pas de faire contribuer des PME familiales, mais des multinationales faisant des bénéfices astronomiques. Cette taxe doit générer 100 millions d’euros par an. Malgré l’adoption de la loi à l’unanimité au Parlement, il faut encore se battre neuf mois après pour obtenir un décret. C’est rageant. Le gouvernement dit que la taxe doit passer par un amendement au projet de loi de finances. C’est une manière de la soumettre à nouveau au vote sans prendre de risque. J’avais réussi à obtenir 2026 à l’Assemblée nationale, mais le Sénat vient de faire adopter 2027. Je suis très surpris car cette chambre représente les territoires. Par cette décision, elle acte l’abandon des communes rurales devant la facture à payer pour mieux traiter l’eau. Je vais tenter de faire rétablir 2026 d’ici à la fin du mois.
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Dès janvier, votre loi interdira notamment la vente de cosmétiques et de vêtements contenant des Pfas, pourquoi prioriser ces secteurs ?
Ce sont deux grandes sources d’exposition et de pollution quotidienne aux Pfas. Côté habillement, on parle de volumes très importants : les imperméables en contiennent davantage, mais ces substances sont globalement présentes dans tout ce qu’on porte. Par contre, certains textiles tels que les tenues des pompiers bénéficient de dérogations. Tant qu’il n’y a pas d’alternative, on ne les prive pas de cette protection.
Les Pfas sont aussi très présents dans les cosmétiques, et pas seulement dans les produits waterproof. Dans ce domaine, il y a un sujet de santé publique : les polluants éternels sont aussi des perturbateurs endocriniens, or les jeunes filles se maquillent de plus en plus tôt. Beaucoup de scientifiques m’avaient alerté sur le risque lié à la période de la puberté. La fédération des cosmétiques a tout de suite collaboré.
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Les poêles et ustensiles de cuisine n’ont pas été retenus dans la loi après un fort lobbying de la filière, vous comptez revenir à la charge ?
Oui. Cette loi a permis de gagner une bataille, mais reste seulement une première pierre. Sa version originale était beaucoup plus ambitieuse : interdire en 2027 tous les usages de Pfas. Je me suis finalement concentré sur les secteurs sur lesquels je pouvais obtenir une majorité à l’Assemblée, mais je projette de créer un deuxième volet pour compléter et interdire de nouveaux usages.
A quoi ressemblerait-il ?
Il faudra bien entendu rediscuter des ustensiles de cuisine. Les boues d’épandage constituent aussi une source de pollution extrêmement importante. Pour la plupart, les stations d’épuration ne sont pas capables de traiter les Pfas, les boues sont épandues, les substances se retrouvent dans les cultures, les aliments, l’eau… c’est l’économie circulaire des polluants éternels ! J’aimerais également interdire la trentaine de pesticides déjà identifiés comme contenant des Pfas. Enfin, la loi pourrait mieux protéger les travailleurs dans les filières d’industrie chimique, très exposés.
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Globalement, près d’un an après l’adoption de votre loi, qu’attendez-vous de l’Etat ?
J’attends que l’exécutif mette les moyens pour protéger la population. Je lui reproche surtout son incapacité à anticiper un problème qui était écrit d’avance. Le gouvernement est même un élément bloquant de l’équation, son inaction va devenir un scandale politique. Il faudra identifier les défaillances au sein des pouvoirs publics. L’Etat ne tire pas les leçons des scandales de l’amiante et du chlordécone, qui ont coûté des milliers de vies. Aujourd’hui, de multiples études montrent qu’on peut associer les Pfas à des cancers, à l’explosion du cholestérol et des maladies cardiovasculaires. La famille des Pfas compte 12 000 molécules, différentes mais toutes ultra-persistantes dans notre environnement et nos corps. On sait que ça aura un impact sanitaire.
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A partir de 2009, l’Union européenne a interdit plusieurs Pfas (Pfos, Pfoa, PFHxS) considérés comme particulièrement problématiques, c’est une goutte dans l’océan ?
On peut s’en féliciter, mais les dernières interdictions commencent à dater. L’enjeu est de cesser de regarder molécule par molécule, sinon on y est jusqu’en 2325. C’est le piège tendu par les industriels. Il faudrait par principe interdire la famille des Pfas, avec des dérogations pour les usages essentiels, en santé par exemple (médicaments, prothèses, pacemakers…). Il faut un débat de société sur ce qu’on considère comme vital ou pas : on retrouve des Pfas dans les batteries des véhicules électriques, dans les armes militaires… Enfin, quand on sait à quel point la santé des femmes a été négligée, est-il absolument utile d’avoir des Pfas dans les protections menstruelles, y compris les cups ? Non.
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*Les substances per- et polyfluoroalkyles (PFAS) constituent une famille de milliers de produits chimiques synthétiques à usage restreint. Elles peuvent être à chaîne courte ou longue en fonction du nombre d’atomes qu’elles contiennent.
Les PFAS sont des polluants organiques persistants (POP), ou « produits chimiques à vie », dont les PFAS à chaîne plus longue sont particulièrement persistants. Les PFAS se bioaccumulent dans l’environnement, l’eau, les plantes et les animaux, où ils pénètrent dans la chaîne alimentaire humaine et dans nos systèmes d’eau potable. Nombre d’entre eux sont cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques (CMR).
Deux des PFAS à longue chaîne les plus courants sont l’acide perfluorooctanoïque (PFOA) et le sulfonate de perfluorooctane (PFOS). Ils sont aujourd’hui limités ou interdits, mais on les trouve encore largement dans l’environnement en raison de leur utilisation historique.
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Les substances chimiques PFAS ont été développées pour fabriquer des produits qui résistent à la chaleur, aux flammes, à la graisse, aux taches et à l’eau, tels que la mousse anti-incendie, les emballages alimentaires, les poêles anti-adhésives, le maquillage, les vêtements imperméables, l’isolation des câbles, les produits d’étanchéité et bien d’autres produits.
Ce large éventail d’utilisations, auquel s’ajoute la persistance des PFAS, signifie qu’ils se retrouvent dans l’eau et le sol à peu près partout : rien qu’en Europe, on dénombre quelque 17 000 sites contaminés par des PFAS, et bien d’autres encore dans le monde entier.
Leur concentration la plus élevée se trouve dans le sol et dans les eaux souterraines des sites industriels anciens et actuels, en raison de déversements et de fuites de produits chimiques.
La filtration sur charbon actif est reconnue comme une meilleure technologie disponible (BAT) pour le traitement des PFAS dans le règlement POP. Les solutions de filtration peuvent être utilisées pour purifier les émissions atmosphériques ou l’eau.
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APPIS