Ce n’est que la deuxième Conférence organisée par la toute nouvelle association Université
Populaire du Diois, mais une réussite… « Qui habite le Diois ? » par Ieva Snikersproge, ce jeudi
16 octobre à 20h30 au Cinéma Le Pestel accueillait plus de 200 personnes.
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L’anthropologue, Ieva Snikersproge, a enquêté durant plus de six mois, récoltant des données originales, grâce à 480 questionnaires remplis par 934 personnes.
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Ieva Snikersproge a obtenu son doctorat à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.
Elle y a notamment travaillé sur les alternatives au capitalisme dans la France d’aujourd’hui : la
façon ordinaire dont ces alternatives sont imaginées, mises en pratique, vécues et éprouvées,
permettant de révéler les évolutions de l’économie actuelle et l’imagination qu’elles suscitent.
Après son doctorat, elle a enseigné la sociologie de la mondialisation à l’Université de Lettonie et
un séminaire sur l’avenir du travail à la Stockholm School of Economics à Riga. Ensuite, au sein du
Laboratoire d’Anthropologie Politique de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris,
puis à l’Université de Barcelone, elle a mené un projet de recherche sur la diversité du mouvement
moderne du retour à la terre et les tentatives de construction d’une économie post-croissance dans
une zone rurale relativement isolée en France. Actuellement, à l’Université de Neuchâtel, elle mène
un projet de recherche sur la manière dont les alternatives écologiques affectent la division du
travail et dont les idéologies affectent les alternatives écologiques. Grand paradoxe pointait
l’anthropologue : « Un pays pauvre qui attire autant de personnes, plus de 1% d’habitants par an,
singularité pour un territoire rural » et Mme Snikersproge devait une heure et demi distiller ses
graphismes et cartes d’un travail de plus de six mois, tant quantitatif que qualitatif « Un niveau de
chômage élevé, des revenus médians plus bas que le national, mais une attractivité jamais
démentie ». Une occasion aussi de démentir les fausses informations qui circulent comme des
mythes dans la Diois » « C’est plus facile de vivre à la campagne et les nouveaux ne veulent pas
participer à la société ». En réalité plusieurs vagues d’arrivants diverses vont alimenter le Diois.
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Quatre Vagues
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1-La première vague de migration des villes vers les campagnes a émergé dans le sillage de mai
1968, lorsque les citadins, pour la plupart jeunes et éduqués, déçus par la « révolution ratée de
mai 1968 », sont partis à la campagne pour construire eux-mêmes des sociétés alternatives. Ces
néoruraux voulaient vivre dans une société différente, nouvelle et meilleure, ici et maintenant,
remettant en question toutes les institutions dominantes : l’État, le système scolaire public, les
normes de genre, la famille nucléaire, la propriété et le travail salarié. Avec divers sous-entendus
idéologiques, ils ont construit des communes ou des microsociétés censées changer la société
capitaliste, non pas par opposition, mais par l’exemple et la contagion. La première vague
néorurale est caractérisée par un fort imaginaire alter-politique.
Pour autant, elle est largement reconnue comme un échec. Le revenu minimum d’insertion (RMI)
une allocation française, entre vigueur le 1er décembre 1988 et n’a pas concerné cette vague qui a
travaillé dur !
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Trois raisons principales sont invoquées. La première, il était difficile alors d’atteindre
l’autosuffisance. Les conditions environnementales difficiles, le manque de compétences et d’outils,
la nécessité de travailler hors de la communauté pour gagner de l’argent ainsi que la nécessité de
rénover les maisons ont ajouté une charge de travail importante. La deuxième, les communautés
ont suscité beaucoup d’intérêt : beaucoup de gens sont venus les visiter durant les étés. Les
nombreuses allées et venues des communautaires potentiels ont nui à la possibilité, pour les
autres, de s’auto-organiser et d’atteindre un certain niveau de subsistance, les stocks d’été étaient
souvent épuisés avant l’arrivée de l’hiver. La troisième, les relations théoriquement égalitaires,
cachait souvent des relations de domination complexes et difficiles à démêler. Phénomène qui
s’inscrit dans un contexte général de tentative de construction de subjectivités différentes, non
égoïstes, lesquelles présupposent qu’un individu ne puisse pas détenir de droit exclusif sur quelque
chose ou quelqu’un.
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La liberté sexuelle, sujette à des enchevêtrements émotionnels complexes, a également rendu
difficile la délimitation d’une ligne claire entre l’individu et le collectif
Aujourd’hui encore, le « soixante-huitard » sert, dans certains contextes néoruraux, à désigner une
figure masculine dominante, sûre d’elle et quelque peu ignorante (ce qui n’empêche pas que, dans
d’autres contextes, il puisse désigner quelqu’un qui a surmonté de nombreuses épreuves et a
réussi à « s’installer »).
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2-La deuxième vague – en gros entre 1975 et 1985 – était différente de la première. En effet,
elle ne cherchait pas à construire un dehors collectif et autarcique à la société capitaliste.
Lesnéoruraux de cette deuxième vague ont cherché leur inspiration dans la paysannerie
traditionnelle que la modernité capitaliste avait abandonnée comme dépassée. Ils aspiraient à un
mode de vie paysan : un équilibre vie-travail différent, une reconnexion avec la nature, des
techniques de travail « lentes » avec des tâches diversifiées. La grande majorité des projets
néoruraux de la deuxième vague ont été mis en œuvre au niveau des ménages et ont cherché à
s’intégrer dans la communauté rurale. D. Hervieu-Léger, et B. Hervieu, dans leur analyse des
néoruraux de la deuxième vague, insistent sur le fait qu’ils défendaient toujours l’utopie d’une
société meilleure, mais qu’un déplacement de l’utopie s’était opéré, notamment sur la question de
savoir où et comment elle devait être mise en œuvre. Cette vague a été à l’avant-garde de
l’introduction de la critique écologique, de l’agriculture biologique et de ce que les spécialistes des
sciences sociales appellent désormais les « nouvelles paysanneries. »
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Plus récemment, Catherine Rouvière a fait état d’une généralisation, d’une individualisation et
d’une déradicalisation progressives du mouvement néorural. Si les deux premières vagues s’étaient
construites comme des projets semi-préconçus et des alternatives au capitalisme, les deux
suivantes s’apparentèrent davantage à des stratégies d’ajustement ou d’adaptation vides de tout
contenu critique et projet politique.
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3-les migrants de la troisième vague – 1985 et 1995, environ – se sont installés à la campagne
sans changer de métier. Ils n’ont pas transformé l’épine dorsale de leurs moyens de subsistance,
mais seulement le cadre : leur vie a continué comme auparavant, mais dans un cadre plus vert et
plus paisible, qui rendait les activités de loisirs dans la nature plus facilement accessibles.
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4-En revanche, la quatrième vague – entre 1995 et 2005 – s’est caractérisée par une
population émigrée des villes et précaire vivant de minima sociaux (maigres ressources, mais coût
de la vie moins élevé à la campagne et relations plus chaleureuses avec les voisins). D’une certaine
manière, la migration des villes vers les campagnes, qui s’était constituée en alternative au
capitalisme, est devenue un résultat du capitalisme, passée d’un choix d’utopie à un simple choix
de style de vie ou à une stratégie d’adaptation.
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Trois choses semblent devoir être retenues de cette périodisation. Premièrement, Rouvière met en
évidence que les changements dans les vagues de migration néorurale sont dus à des
changements structurels dans l’économie capitaliste et son cadre structurant imposé par l’État. La
première vague, provoquée par les manifestations de mai 1968, est allée s’installer dans les zones
de montagne où il était possible de trouver des propriétés bon marché, ou abandonnées qui
pouvaient être squattées. À partir des années 1970, l’accès à la propriété étant devenu plus
difficile, la seconde vague de néoruraux a dû concevoir des stratégies économiques lui permettant
de maintenir ses moyens de subsistance, par exemple en se mettant à l’agriculture semi-
professionnelle. L’agriculture biologique, à ses débuts, suscita les moqueries, parce qu’elle ne
permettrait pas de gagner sa vie. Il aura fallu beaucoup de temps et d’énergie pour formaliser les
pratiques, labéliser les produits et développer de nouvelles filières pour que les néo-paysans
puissent gagner un maigre revenu (par exemple, sur les marchés). Ce n’est qu’à partir des années
80, avec la décentralisation, que les politiques de développement rural ont permis de créer des
emplois non agricoles et de rendre la vie à la campagne attrayante pour des groupes de personnes
plus nombreux, à la recherche de plus de confort. Et à partir du milieu des années 1990, le
chômage structurel et la politique néolibérale ayant rendu la vie en ville de plus en plus difficile, la
campagne est apparue comme attractive pour ceux qui vivaient des minima sociaux introduits de
manière plus généralisée en 1988.
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Deuxièmement, les quatre vagues du mouvement néorural suggèrent une généralisation et une
déradicalisation progressives des idéaux incarnés par le mouvement. Le retour à la terre, issu
d’une critique radicale de la société de consommation capitaliste, est devenu un simple choix de
style de vie. On a pu s’installer à la campagne sans changer de mode de vie, la campagne
n’imposant plus une vie radicalement différente de celle de la ville.
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Enfin, la troisième chose utile à retenir de la périodisation de Rouvière est que la déradicalisation
coïncide également avec un changement des formes socio-économiques qui soutiennent les projets
néoruraux. Les premiers projets se sont construits autour de collectifs ; les projets de la deuxième
vague autour de ménages cherchant à s’intégrer dans l’économie villageoise ; ceux de la troisième
sur des solidarités sociales plus urbaines, tandis que la quatrième vague se caractérise par des
individus dépendants des mécanismes de redistribution étatiques. En d’autres termes, la
déradicalisation semble s’accompagner d’une individualisation des projets néoruraux.
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Cette évolution de la marge au mainstream, du collectif à l’individuel, et de l’alternative à la mort
de l’imaginaire politique radical peut être mise en parallèle avec l’évolution observée dans d’autres
sphères au-delà du mouvement néorural. La critique la plus célèbre à cet égard est probablement
exprimée dans le Voyage dans la nébuleuse du retour à la terre du « Nouvel Esprit du capitalisme
de Boltanski et Chiapello ». Leurs auteurs affirment que la revendication d’une plus grande
autonomie au travail manifestée par mai 1968 a été récupérée par l’agenda néolibéral, lequel l’a
flexibilisé, affaiblissant par le fait les syndicats, qui ne parvinrent plus à le défendre contre le
capital.
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Malgré les mérites de la classification de Rouvière, il est nécessaire d’apporter quelques nuances.
Ainsi, il existe certaines continuités à travers les vagues. Par exemple, des néoruraux de la
première vague, devenus des néo-paysans sont souvent devenus aussi des acteurs importants de
la politique locale, qui ont conduit des projets pour attirer des fonds nationaux et européens et
construire un espace de vie plus attrayant. Cette transformation met en évidence un ordre
progressif du développement territorial : les changements dans les vagues néorurales ne sont pas
exclusivement dus au changement de l’idéologie qui a motivé les projets néoruraux. En effet, la
structure des projets et le territoire dans lequel ils s’inscrivaient étaient également en constante
évolution. Alors que les projets se mettaient à la recherche, d’une part, d’un équilibre individu-
collectif plus supportable et, d’autre part, d’une viabilité économique, ils créaient des structures –
associations, coopératives, « nouveaux » types de biens économiques (produits biologiques, huiles
essentielles, produits fermiers) – qui s’engageaient plus étroitement dans l’économie de marché et
la politique locale.
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C’est une coévolution complexe entre les néoruraux, leurs projets et les territoires qui a transformé
le visage de ces implantations néorurales. Cette coévolution a produit de nombreux effets : elle a
rendu la campagne plus attrayante pour une plus grande diversité de personnes, mais elle a aussi
rendu plus coûteux l’accès à la propriété, ce qui impose un engagement plus profond avec
l’économie capitaliste pour payer un loyer ou les mensualités d’un prêt.
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La deuxième nuance, particulièrement importante pour comprendre les projets alternatifs actuels,
est que nous pouvons trouver des représentants contemporains de toutes les « vagues »
néorurales. Bien que le type de projets collectifs ait évolué avec le temps, il en existe de nouveaux,
comme ceux répertoriés dans la base de données « Oasis ». Mais il y a aussi beaucoup de néo-
paysans, des personnes qui ont gardé leurs professions urbaines, ainsi que des populations
précaires qui vivent de minima sociaux. Cette simultanéité suggère que ce ne sont pas tant les
époques historiques qui expliquent cette diversité que les conditions matérielles qui les ont
façonnées. Ainsi, il est difficile de tracer des lignes claires entre les différents projets : une
personne peut vivre de l’aide sociale tout en étant impliquée dans un réseau anarchiste d’aide aux
réfugiés illégaux.
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Une autre personne peut télétravailler pour une grande compagnie d’assurances, tout en vivant
dans un écohabitat collectif et coorganisant plusieurs de ses activités. Un autre encore peut vivre
des allocations de chômage, tout en coconstruisant sa maison et en élevant des jumeaux qui
viennent de naître. Enfin, une dernière peut gérer sa ferme d’herbes médicinales et une chambre
d’hôtes, et participer à la gouvernance de la coopérative locale de produits agricoles biologiques.
En d’autres termes, il y a une énorme diversité de projets néoruraux basés sur différentes
modalités socio-économiques.
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Lorsque j’ai interviewé des néoruraux dans la haute vallée de la Drôme, la majorité d’entre eux ont
décrit leur choix, non pas en termes politisés, mais plutôt en termes banals, tels que la recherche
d’une « meilleure qualité de vie » ou d’un « projet de vie ». Dans le contexte néorural, le « projet
de vie » ne doit pas être compris comme faisant partie intégrante de la « culture de projet » de
Boltanski, qui consiste en une multitude de projets fluctuants à court terme. Au contraire, j’ai
entendu souvent que le « projet de vie » peut vite devenir le « projet d’une vie », c’est-à-dire une
orientation à long terme tendant à atteindre un équilibre entre la recherche d’un sens à la vie et les
moyens de subsistance. Cette tension entre idéaux et moyens produit une grande diversité de
projets néoruraux. D’une part, la recherche de sens est orientée dans différentes directions : la
migration urbaine vers la campagne peut être la quête d’un meilleur endroit pour élever des
enfants ; une réponse à un malaise lié au travail tel que le stress, la dépression ou le burn-out ;
une tentative d’agir face à la crise climatique émergente ; une recherche de proximité avec la
nature ou une possibilité de pratiquer des activités de loisirs, telles que les randonnées en
montagne et le canoë. Cependant, ces projets de vie s’articulent autour de trois thématiques
abstraites – travail, nature et vie familiale – qui expriment une certaine continuité avec les
courants critiques formulés dans l’après-Mai 68.
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Si l’on mesurait tous ces néoruraux sur une échelle de revenus, on trouverait à une extrémité des
télétravailleurs aisés (pouvant travailler aussi bien pour une banque que pour une association
environnementale), vivant dans une maison passive et mangeant des aliments biologiques produits
par les paysans locaux. Et à l’autre extrémité, des personnes vivant de minima sociaux, soit dans
un logement bon marché éligible à l’APL, soit dans un habitat léger, et engagés dans de vastes
réseaux de troc et d’entraide. Bien que ces descriptions constituent des idéaux-types rarement
existants, tous les engagements dans l’économie capitaliste produisent des dispositions de temps
et d’argent, des rythmes de vie, des priorités et des possibilités de choix différents.
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La diversité des moyens disponibles pose deux problèmes.
Premièrement, il n’entre pas dans le périmètre de cet article de décrire les processus spécifiques,
mais ces temporalités divergentes ont largement contribué à la stratification et à une sorte d’entre-
soi des différents groupes socio-économiques néoruraux.
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Deuxièmement, bien que les deux idéaux-types soient rarement des réalités existantes, ils ont
servi de catégories analytiques pour de nombreux « penseurs critiques en herbe ». Les
stéréotypes, tels que « bobos » et « RSA-istes », sont souvent mobilisés rhétoriquement pour
disqualifier certains projets de vie néoruraux, les premiers faisant des choix de consommation
écologique pour leur bien-être personnel, tandis que les seconds profiteraient des mécanismes de
redistribution de l’État sans proposer d’alternatives à un système qu’ils continuent de critiquer. Ces
stéréotypes sont lourdement chargés de valeurs et d’idées sur la participation juste et cohérente à
une société qui, pour la majorité des néoruraux, doit s’adapter au changement climatique ; mais au
lieu d’ouvrir le débat, ils tendent à le verrouiller. De plus, ces deux stéréotypes sont susceptibles
de nourrir des sentiments réactionnaires au sein de la population locale.
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En raison de cette ségrégation et d’un certain entre-soi qui en découle, il est tentant de dire que
les « projets de vie », y compris ceux orientés vers l’autonomie, représentent une prolongation de
la mentalité néolibérale qui fragmente la société et rend les individus entrepreneurs d’eux-mêmes
responsables de leur propre bien-être. Cependant, en rejetant les projets de vie comme des choix
de style de vie personnels et politiquement impuissants – où les riches poursuivent un style de
consommation écologique, tandis que les pauvres suivent une stratégie de survie –, nous privons
ces projets et leurs auteurs de toute « agentivité » et de toute intention. En effet, les projets de vie
consistent à créer les moyens matériels qui permettent aux gens de mener des vies remplies de
sens, et ce sont des projets intentionnels. De plus, à un certain niveau d’abstraction, ils partagent
une même critique contre les vies urbaines modernes : ils essaient tous de valoriser des aspects de
la vie que les économies capitalistes dévaluent, à savoir la nature et la reproduction de la vie
humaine.
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En bref, il y a deux façons principales pour l’imaginaire politique radical de s’effacer. Premièrement,
la transformation des conditions matérielles rend plus difficile la mise en place d’alternatives. Qu’il
s’agisse des rythmes de vie des personnes ou de l’accès à la terre, il est devenu difficile de
conquérir des espaces nouveaux pour expérimenter d’autres façons d’être dans le monde. Dans les
vieux pays capitalistes, l’accès au temps et à l’espace pour construire des alternatives est défini en
termes capitalistes : dans la plupart des cas, il faut un bon emploi, une richesse accumulée ou un
prêt pour les mettre en place. Ceux qui n’y ont pas accès doivent se contenter des moyens du bord
qui peuvent facilement ressembler à une stratégie d’adaptation : réduction de la consommation,
autoproduction, recours aux mécanismes de redistribution, etc.
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Ces tendances à la stratification ont une force gravitationnelle qui va au-delà du contexte néorural.
Dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, les entreprises alternatives prospères occupent
des niches de marché supérieures et ressemblent aux entreprises capitalistes ordinaires, tandis que
les entreprises plus redistributives deviennent dépendantes des subventions et de la philanthropie.
Cela démontre que les possibilités de créer une alternative (du bas vers le haut) sont déterminées
par les mécanismes capitalistes de création de valeur. Dans un tel contexte, la survie économique
devient un projet politique, mais un tel projet tend à tuer la politique, comprise comme « faire la
cité ».
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La deuxième façon dont l’imaginaire politique radical s’efface, c’est par une analyse critique trop
précipitée. En considérant les alternatives néorurales comme une consommation verte ou un
mécanisme d’adaptation, la pensée critique ne remarque pas que la campagne, avec ses diverses
promesses (souvent imaginaires) d’une vie moins stressante, plus autonome et plus verte, est
devenue un horizon attrayant pour des citoyens sociologiquement divers. Dans le contexte
néorural, la campagne n’est pas un dépositaire de valeurs traditionnelles, mais une terre de
possibilités, où il serait plus facile de valoriser des aspects de la vie – travail, famille, nature – que
l’économie capitaliste dévalorise. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il existe une compréhension
homogène et sans conflit d’idées – comme vie décente, autonomie ou mode de vie respectueux de
l’environnement –, mais elles offrent des horizons prometteurs pour l’alterpolitique.
Au lieu de dire que de tels désirs sont un signe de retrait du public et du politique, il pourrait être
utile de les mobiliser afin de construire l’action politique. Évidemment, nous avons encore besoin
de la pensée critique pour comprendre comment le désir d’alternative se transforme en un simple
choix de style de vie.
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Nous avons également besoin de la pensée critique pour aider à identifier des voies plus
prometteuses susceptibles de produire des résultats différents. Pour ce faire, il faut prendre au
sérieux le fait que les questions économiques sont des questions fondamentalement politiques, ne
devant pas être négligées. La politique n’est pas seulement une question d’idées, mais aussi de
modifications de l’interdépendance socio-économique entre les personnes. Cela exige d’observer de
près les alternatives pratiquées et de poser des questions telles que : « Qui participe à cette
initiative ? Quelles sont ses conditions de possibilité. Comment change-t-elle l’interconnexion des
personnes ? Quelle est l’échelle pertinente de l’action collective ? Quel collectif est un collectif
transformateur ? » relevait Ieva Snikersproge.
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De très nombreuses images, diagrammes, tableaux et graphismes illustraient les propos d’Ieva
Snikersproge. Un travail qui devrait être repris dans un ouvrage. Nous l’attendons vivement.
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Recherches de Ieva Snikersproge.
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MCD

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Biographie
Ieva Snikersproge a obtenu son doctorat à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève. Elle y a notamment travaillé sur les alternatives au capitalisme dans la France d’aujourd’hui : la façon ordinaire dont ces alternatives sont imaginées, mises en pratique, vécues et éprouvées, permettant de révéler les évolutions du capitalisme actuel et l’imagination radicale qu’elles suscitent. Après son doctorat, elle a enseigné la sociologie de la mondialisation à l’Université de Lettonie et un séminaire sur l’avenir du travail à la Stockholm School of Economics à Riga. Ensuite, au sein du Laboratoire d’Anthropologie Politique de l’École des hautes études en sciences sociales de Paris (EHESS), puis à l’Université de Barcelone, elle a mené un projet de recherche sur la diversité du mouvement moderne du retour à la terre et les tentatives de construction d’une économie post-croissance dans une zone rurale relativement isolée en France. Actuellement, à l’Université de Neuchâtel, elle mène un projet de recherche financé par le FNS sur la manière dont les alternatives écologiques affectent la division genrée du travail et dont les idéologies de genre affectent les alternatives écologiques. [Source Université de Neuchâtel]
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Textes :
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Ieva SNIKERSPROGE
Ruralité comme cadre de vie VS ruralité comme mode de vie. (p 14-27)
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