Sélectionner une page

 

A la poursuite de la beauté 

.

Mathilde Ramadier, philosophe : «Ressentir le sublime des montagnes peut nous éduquer à les respecter»

.

Se préoccuper du beau n’est pas une tâche superficielle, ni même facile. Le beau n’agit pas en sédatif, il peut au contraire servir de levier d’engagement pour mieux protéger le vivant, pointe la philosophe émerveillée par les Hauts-Plateaux du Vercors.

.

La beauté, une quête existentielle
.
Bouquetins des alpes un matin d’octobre 2020 dans le Vercors  : Luca Melcarne
.
Mathilde Ramadier, philosophe
 28/12/2025 
.

Obsession contemporaine et plurimillénaire, la quête du beau est aussi universelle. En cette fin d’année, Libération explore la beauté comme injonction, privilège ou ressource, voire consolation dans un monde qui va mal. Le sublime de la montagne, l’esthétique foutraque des ruelles de Marseille, la beauté d’un navet, les codes de l’ultra féminité-féministe, la coquetterie d’homo sapiens… Ecrivain·es, philosophes, ethnologue et humoriste la traquent dans toutes ses formes et ses recoins.

.

Alors que je m’apprête à écrire ce texte, je pars dans le Vercors, pour une excursion d’une journée auprès d’un jeune guide, Luca Melcarne, étoile montante de la photographie animalière (1). La neige recouvre les cimes depuis près d’un mois. J’observais de ma fenêtre la montagne maquillée, la ligne de démarcation gris /blanc onduler sur les falaises, qui d’un jour à l’autre se poudraient autrement. Il me tardait d’y aller enfin.

.

Luca nous avait donné rendez-vous sur un parking improvisé au bord d’une route sinueuse, là où un panneau prévient qu’au-delà, il n’y a plus de parapet. En contrebas, le hameau de Benevise semble endormi depuis toujours. La brume étouffe tout. Dans la semi-pénombre de l’aurore, notre petit groupe prend ses marques sur un sentier ascendant. Je me concentre pour ne pas glisser sur le calcaire humide quand notre guide s’extasie, œil de lynx, voix vive, en direction des animaux sauvages qu’il parvient à identifier d’un bout à l’autre du paysage tandis que nous, nous peinons à voir ces petits points, les yeux plissés comme des taupes.

Après une heure de montée à travers les sous-bois, l’environnement évolue brutalement. Nous avons laissé le brouillard derrière nous, neige et verglas couvrent désormais le sol. Nous chaussons nos raquettes et j’admire le nouveau panorama qui fait quitter la Terre, de la barre des Ecrins jusqu’au Ventoux. En quelques mètres, le réel a bougé si vite qu’on croirait ces montagnes sorties d’une espèce de virtualité ou d’une intense hallucination. Nous voilà sur les Hauts-Plateaux du Vercors, encerclés par des falaises démentielles.

.

Sagesse écologiste

La montagne est par excellence le lieu du haut et du vide, le lieu de la beauté sublime. Elle prédit une projection rapide vers ce qui est grand, absolu, ce qu’on a du mal à se représenter. Dans le langage courant, le sublime désigne la perfection, un idéal de beauté, d’harmonie et de sophistication. Mais en réalité, il ne vise pas simplement ce qui est très beau : il s’attache à des phénomènes qui vont plus loin, nous intriguent et nous transforment. Le latin sublimis, «élevé», «haut dans le ciel», associe subeo, «s’avancer en montant» et limen, «limite». Est sublime ce qui fait monter vers la limite – mais pour s’en émerveiller, pas pour la dépasser. Dans cette fine nuance réside une leçon, une sagesse écologiste.

Pour les premiers philosophes de l’Antiquité qui l’ont pensé, cela ne fait aucun doute, le sublime prend sa source dans ce que nous avons pris pour habitude de nommer «nature». Elle seule offre l’immensité permettant l’élévation de l’âme. C’est donc dans le milieu naturel que s’initie et s’aiguise la connaissance sensible – l’art n’en reproduira qu’une pâle copie sans grande aura. La nature à l’état brut alimente, en quelque sorte, une ressource émotionnelle. Par elle, la beauté pénètre notre vie psychique.

.

Sur le replat blanc que nous avons atteint, je marche paisiblement, un sourire ému aux lèvres. Rien ne vient contrarier mon regard : ici, tout me plaît. Quelques chants de mésanges huppées et de becs-croisés habillent le silence épais des sommets. Je me sens privilégiée de vivre ce moment, mes tracas sont en sourdine, relégués au second plan. Lorsque depuis une corniche nous observons un groupe de bouquetins se faire dorer les cornes au soleil, nous envions leur vie insouciante. Nous ironisons sur le fait qu’ils n’ont jamais entendu parler de Trump, eux… mais que les décisions de ce dernier, hélas !, les concerneront tôt ou tard.

En cette fin d’année, l’heure est au bilan, et aux projections : difficile de s’émanciper de l’actualité et du souci qu’elle engendre. Nous pensons n’avoir le choix qu’entre impuissance, dégoût, morosité et cynisme. Nous perdons de notre capacité à sortir de l’apathie, à nous émerveiller encore du monde dans lequel nous vivons. Nous délaissons, aussi, notre faculté à éprouver ce qui est sublime.

.

Un monde majestueux, à la présence solennelle

La montagne, entre autres lieux sublimes, conduit à un monde majestueux, à la présence solennelle et aux écosystèmes riches. Tandis que nous avançons en faisant craquer la croûte de glace, je me demande ce que nous apportons en retour à cet univers que nous foulons, et qui nous comble de tant de beauté. A l’orée d’une prairie givrée, le panneau marquant l’entrée dans la Réserve naturelle des Hauts-Plateaux nous informe que nous ne devons laisser absolument aucune trace de notre passage, que ce soit sur terre, ou dans les airs (pas de parapentes). Luca nous montre des refuges construits plus ou moins légalement au siècle dernier et nous apprend qu’il est interdit de hurler pour imiter le son d’un animal. Nous approchons à présent du bord d’une falaise calcaire surplombant le cirque d’Archiane. Je m’accroupis pour tempérer les 400 mètres de verticalité qui soudain m’aspirent.

.

De notre embarras face à la grandeur des paysages colossaux, nous pouvons tirer une «satisfaction émouvante», écrit Kant. Il peut en effet y avoir quelque chose de délicieux dans le renoncement devant plus grand que soi. Contrairement à ce que sa conception romantique a pu laisser croire, le sentiment du sublime peut être plus qu’une invitation idéaliste et conquérante à se mesurer à la puissance de la nature. S’interroger sur ses conditions d’émergence aujourd’hui comprend une dimension éminemment écosophique : en nous stoppant pour admirer les forces naturelles, ce qui nous dépasse en tous points, ressentir le sublime peut nous éduquer à les respecter, plutôt que de chercher à les dominer.

Nous avons en outre la fâcheuse habitude de nous extasier devant ce qui est immensément grand et nous déborde, mais bien moins devant ce qui est minuscule, disparaît sous nos pas ou dans un angle mort de notre champ de vision – et se révèle pourtant précieux. En quittant la vue spectaculaire des falaises pour emprunter un vallon, nous nous arrêtons devant un églantier pourvu sur sa cime de quelques baies orange, des cynorhodons. Nous nous croyions seuls, mais la présence animale est visible partout pour qui sait la sentir : les fruits manquants, les traces, les écorces arrachées, indiquent le passage récent de cerfs et de chamois.

.

L’émerveillement comme antidote

On pourrait trouver futile, déplacé, bourgeois même, l’intérêt pour les balades dans de beaux paysages, étant donné les destructions en cours et les menaces en tous genres qui s’introduisent dans nos vies. Or se préoccuper du beau, de ce qui provoque des émotions agréables, n’est pas une tâche superficielle, ni même facile. L’accès au sentiment esthétique ne devrait pas être considéré comme un luxe, faute de combats plus importants. Le beau n’agit pas en sédatif pour adoucir l’urgence de nos luttes. Au contraire, le sentiment esthétique comme celui de l’identification au vivant peuvent servir de leviers d’engagement et de changement. S’ils ne sont pas considérés comme un besoin fondamental par notre société ; s’ils ne représentent, en apparence, aucune utilité pratique ni source de productivité, de rendement, ils n’en demeurent pas moins essentiels. Ils constituent un antidote supplémentaire, un antidote esthétique à la crise de l’anthropocène qui nous désoriente, nous laisse sans capacité d’émerveillement – je dis bien d’émerveillement, pas de fascination béate.

.

L’aisthésis est la faculté de percevoir les sensations en complément de la logique, science de l’intelligible. Bien que notre société productiviste et cartésienne ait largement privilégié la seconde, les deux sont nécessaires à notre faculté de juger, pour éprouver notre environnement. La beauté de la nature nous entraîne, intellectuellement et physiquement, à nous opposer à la destruction de ce qu’on chérit, et nous est vital. Certes elle n’éclipse pas pour toujours l’horreur du monde, mais elle offre un recul salutaire face à la frénésie des événements, en interrogeant profondément ce qui nous y rattache. Elle donne l’occasion d’une victoire sur le fatalisme, la morosité et autres ruines, si courte soit-elle, si vaine puisse-t-elle paraître.

.

Puis la vallée et son principe de réalité

Nous redescendons, à l’heure où le soleil d’hiver passe de l’autre côté des falaises. Nous marchons sans un mot et soudain, la mélancolie me gagne. Cette fabuleuse journée, hors des contingences du quotidien, prend fin. Je suis fatiguée, affamée, il faut retrouver la vallée et son principe de réalité. Un voile bleu et mat enveloppe les reliefs, semant un mystérieux trouble. Luca prend une dernière photographie. Les animaux dont nous avons croisé la route passeront-ils l’hiver sans encombres ? Je pourrai me figurer leur existence, à présent. Les voir en train de faire ce qu’ils font toujours, depuis leur place, là-haut.

.

Dans la nature, nous prenons conscience que notre univers peut s’élargir grâce à notre sensibilité et notre imagination, grâce à notre capacité de créer du lien avec ce que, d’habitude, nous ne voyons pas. Retrouver le merveilleux dans les petites choses fragiles, réenchanter ce qu’on avait oublié, révéler le désirable au-delà de ce qu’on nous donne à voir sur écran et à consommer, telles seraient les missions d’une beauté-antidote pour renouer avec une nature vivante et riche en récits – sans technologie ni grandes conquêtes. Alors pensons à la beauté, et souvent. Choisissons de voir, de protéger le vivant, de nous en émerveiller, d’en exalter la beauté, d’habiter la Terre en esthètes. Car aujourd’hui, défendre la beauté de la nature contre les politiques mortifères en cours, c’est résister.

.

Mathilde Ramadier, philosophe à suivre sur Libération
 28/12/2025 
(1) Récemment récompensé à Londres du prix Rising Star Wild Photographer of the Year.
Dernier ouvrage paru : Renouer avec la Terre, Seuil, 2025.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *