Chroniques du Post-humain Chronique… ( 2/3 )
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Miguel Benasayag a décidé de publier avec nous, sans engager nécessairement la ligne rédactionnelle de notre revue, une douzaine de chroniques où nous échangerons à bâtons rompus des propos personnels non seulement sur les sciences et les technologies mais sur la façon dont elles sont reçues dans la France contemporaine. A.I.
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Miguel Benasayag est philosophe et psychanalyste, enseignant, courriériste et auteur de nombreux livres.
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Pour plus de détails, voir :
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http://www.peripheries.net/article186.html
http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Benasayag
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Jean-Paul Baquiast
Dans la société traditionnelle, je pense par exemple aux sociétés rurales ou de marins pêcheurs de Bretagne, dont j’ai un peu étudié et pratiqué les chants, la pratique artistique était véritablement intégrée à la vie de tous les jours. Tout le monde n’était pas compositeur. La plupart des chants avaient été composés au fil des siècles, parfois dans d’autres provinces. Mais le chanteur les réinterprétait et souvent les recréait à sa façon, avec des variantes chaque fois différentes Par ailleurs, il ne cherchait pas à faire des numéros personnels, au service de son seul ego. Il se voulait plutôt chef de chœur, chaque assistant étant invité à danser et chanter avec lui.
On ne demandait pas non plus aux participants de faire montre d’une grande perfection technique. Ce qui comptait était la bonne volonté que chacun mettait pour se joindre à la performance du groupe. Dans les chants de marins, qui étaient souvent des chants de travail destinés à soutenir l’effort physique, les matelots n’avaient pas nécessairement tous le ton juste. Mais un minimum de cacophonies ne gênait personne. Ainsi chacun, depuis l’interprète principal jusqu’aux exécutants, pouvait se sentir participant actif de l’acte de création. Tous en tiraient un « bonheur » certain, qui leur faisait accepter avec vaillance les difficultés de leur condition. Aussi bien d’ailleurs, en général, les chanteurs travaillaient gratuitement, si l’on peut dire. Ils ne faisaient pas payer leurs prestations. La considération venant du groupe leur était une récompense suffisante. Tout ceci a disparu. C’est assez triste.
Aujourd’hui, la professionnalisation de la création et même de l’interprétation, le luxe coûteux des matériels imposés par la technologie, la recherche maniaque de la perfection, font que le chant est devenu un investissement hors de la portée des amateurs. Du coup, les entreprises professionnelles qui se lancent dans ce business veulent rentabiliser leurs produits en les vendant. Ceci même à l’époque de l’Internet où le libre-accès à certains produits se généralise.
De façon plus perverse, les producteurs, auteurs et interprètes professionnels veulent se réserver le monopole de leurs activités, en écartant les amateurs. Ils ne peuvent pas empêcher les gens de composer et chanter spontanément, par exemple pour les noces et banquets. Mais ils s’arrangent pour ridiculiser ces pratiques, qui disparaissent progressivement. On se retrouve avec une infime minorité de professionnels, face à une immense majorité de consommateurs passifs, obligés de payer un produit standard. Des affaires énormes comme Star Academy, se montent pour exploiter cette veine. Les téléspectateurs et acheteurs d’albums, pour ce qui les concernent, sont-ils heureux de consommer ce qui leur est proposé tout packagé. Ils sont rivés à leur siège bouche cousue, avec au mieux la perspective de reprendre les tubes dans des bars à karaoké. Ils «s’épanouissent» sans doute beaucoup moins que leurs ancêtres le faisaient quand ils participaient comme acteurs à une création collective.
C’est un des aspects, un tout petit aspect, par lesquels se manifestent les info-pouvoirs dont nous pourrons reparler. Dans la société actuelle, nul n’est incité à créer vraiment. Même les prétendus auteurs sont fortement incités à utiliser des modèles stéréotypes, seuls considérés comme rentables par la grande distribution.
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Miguel Benasayag
Je pense qu’il faut replacer le problème de ce que l’on pourrait appeler la création artistique spontanée dans celui que nous avons examiné précédemment : comment certains macro-processus à fort potentiel de contrôle conditionnent-ils (déterminent-ils) les activités créatrices des organismes individuels qui composent les super-organismes, dès que ces individus ne sont pas de simples rouages mais disposent d’une certaine autonomie et que par conséquent il faut les contrôler. Les individus sont sensibles à des flux d’influences multiples, chaotiques (modèles à suivre, informations) qui circulent bien au-dessus d’eux dans la société globale et de façon apparemment désordonnée. Certains de ces flux leur inspirent des déviances ou des désirs déviants au regard des normes que les macro-processus cherchent à rendre obligatoire. Les macro-processus veulent que les individus ne se livrent qu’à des pratiques «utiles» ou «rentables» sur le plan financier. Or certains individus n’ont pas nécessairement la même appréciation de ce qui leur est utile, de ce qui produit pour eux du plaisir, de ce qui peut susciter pour eux du désir.
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Jean-Paul Baquiast
Tu fais exactement allusion à ce que je signalais tout à l’heure à propos du chant. Il existe un conflit implicite permanent entre ceux qui voudraient que telle activité créatrice soit rentable, devienne un produit marchand, et ceux qui voudraient simplement la pratiquer pour l’amour de l’art, si je puis dire, et en dehors des modes imposées par les grosses boites au regard de ce qu’elles estiment (souvent à tort d’ailleurs) comme pouvant se vendre dans les circuits professionnels.
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Miguel Benasayag
Exactement. La plupart des jeunes que je rencontre, dès qu’ils touchent trois cordes de guitare – et alors qu’ils ont des métiers qui peuvent les faire vivre, se posent la question de savoir comment valoriser leur musique dans les circuits commerciaux. Comme évidemment ils n’y arrivent pas, ils sont très malheureux.
Ne pas demander à notre passion de nous alimenter
Or en général on ne peut pas demander à notre passion, à notre désir créateur, de nous alimenter. Lorsque cela coïncide c’est parfait. C’est la preuve que cette passion, ce désir, ont rencontré une tendance profonde de l’évolution sociale. Mais la plupart du temps, notre passion nous reste individuelle. Dans ce cas, peu importe qu’elle ne soit pas « payante » dès lors qu’elle nous apporte d’autres satisfactions. Celles-ci peuvent être de type narcissique. Mais plus généralement, elles nous permettent d’assurer notre insertion au sein du petit groupe avec lequel nous vivons et dont l’acceptation nous est vitale.
A une toute autre échelle, on retrouve cette question en ce qui concerne la recherche scientifique fondamentale, comparée à la recherche appliquée. Il n’y a aucune raison pour que la recherche fondamentale, considérée comme la volonté de repousser les frontières d’une époque, coïncide avec une utilité quelconque immédiate. Vouloir lui imposer cette utilité consiste tout simplement à la tuer.
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Jean-Paul Baquiast
Ta comparaison entre l’acte de création découlant de la recherche fondamentale et l’acte de production artistique véritable est tout à fait fondée. Elle montre qu’il existe une véritable fonction évolutionnaire, de type darwinien, liée à la création authentique, celle qui cherche à repousser les frontières afin de faire apparaître d’autres territoires. On peut imaginer que les organisations sociales qui ont survécu aux difficultés de la vie dans la jungle primitive ne l’ont fait qu’en multipliant les conduites exploratoires de ce type, dites par essais et erreurs. Il leur fallait déployer ce que j’ai appelé dans un de mes livres une véritable machine à inventer. Cette machine devait générer des nouveautés de façon désordonnée, chaotique, anarchiste, sans chercher à connaître a priori l’utilité pratique de ses productions. Si l’une de celle-ci se révélait par un hasard heureux immédiatement utile à la survie collective, c’était suffisant pour justifier le rôle de la machine à inventer et l’énergie qu’elle dépensait pour fonctionner. Mais il fallait pour que le processus d’invention soit sélectionné par l’évolution et s’imprime dans les gènes des individus que ceux-ci y trouvent une gratification, un plaisir. Le plaisir devait être de même nature, bien que se situant sur un autre plan, que ne l’est celui découlant de l’acte génital.
C’est sans doute pour cela que l’on peut expliquer le plaisir que certains individus, même s’ils ne sont pas exceptionnellement doués, peuvent trouver à créer vraiment, soit en faisant des hypothèses de type philosophique sur le monde, soit en utilisant les moyens des différents arts, soit en publiant leurs idées sur Internet. Mais leur incitation à s’exprimer, le plaisir qu’ils y trouveront, seront d’autant plus grands qu’ils iront chercher ce qu’ils ont à dire au fond d’eux-mêmes, et non en reprenant des lieux communs à la mode, même si ceux-ci trouvent plus facilement des acheteurs.
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Miguel Benasayag
Cette recherche du profit à tout moment est vraiment attristante. Récemment, un de mes confrères a refusé que je publie une de ses observations concernant l’efficacité d’un médicament, sous prétexte que cela ne lui rapporterait rien. Je vois de plus en plus autour de moi se répandre l’idéologie très dure selon laquelle il faut que le moindre petit geste se traduise par un gain monétaire.
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Jean-Paul Baquiast
Nous avons parlé de la musique. Dans ce domaine, les sociétés de production disposent d’un appareillage énorme, imposant une grande technicité, qui décourage effectivement les chanteurs et musiciens dès lors qu’ils doivent aller à la rencontre d’un public extérieur. Ceci concerne jusqu’aux chants de marins que je mentionnais. De moins en moins de chanteurs n’osent maintenant se produire en public, même dans les kermesses, même dans les carrés d’équipage, car ils se heurtent à des professionnels des chants marins qui ont imposé des normes de qualité – je dirais de prétendue qualité, avec des tas de variation qui n’ont plus rien de marin – lesquelles normes leur paraissent inaccessibles. Il en est de même du cinéma ou de la vidéo. Si l’on veut produire pour le marché, la moindre minute de production coûte des millions.
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Miguel Benasayag
On pouvait espérer qu’avec Internet les gens produiraient plus facilement des images et que la création authentique se populariserait. Mais il faut bien constater que peut-être 90% de la production d’images animées ou non sur Internet concerne la pornographie, dont les auteurs, pour beaucoup, cherchent à se rémunérer en faisant payer l’accès. Je n’ai rien contre la pornographie, mais je n’aime pas son exploitation commerciale, qui mène vite à des délits pénaux. Il s’agit par ailleurs d’une pornographie sans aucune recherche d’originalité. Je pense que ceux qui s’étonnent de cette explosion de la pornographie commerciale n’ont pas compris les ressorts profonds auxquels obéissent les super-organismes sociaux. Les outils apportés par les nouvelles technologies pourraient servir de révélateurs. Encore faudrait-il étudier les phénomènes avec des yeux neufs. Ce n’est pas le cas, puisque les critiques de la pornographie en ligne se partagent entre l’indignation moralisatrice et la volonté de ne pas chercher à connaître et moins encore analyser le pourquoi de ce qui se passe au cœur des réseaux numériques.
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Jean-Paul Baquiast
En ce qui concerne d’autres arts que la musique ou la vidéo, comme la peinture et la sculpture, les créateurs ne se trouvent pas dans la même obligation de recourir à des outils devenus hors de portée. Ils peuvent maîtriser plus facilement les techniques nécessaires. Ils pourraient donc produire beaucoup plus souvent des œuvres originales, au travers desquelles ils chercheraient des satisfactions personnelles, même s’ils ne pouvaient pas les vendre sur le marché de l’art. Celui-ci est en effet aux mains, tout le monde le sait, de galeristes, vendeurs et collectionneurs qui, en ce qui concerne les œuvres nouvelles, ne recherchent pas l’originalité mais seulement l’adéquation aux modes du moment, généralement manipulées par les spéculateurs.
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Miguel Benasayag
Il est vrai que bien que tout le monde puisse faire un tableau monochrome ou une sculpture faite de boites de conserve, il n’en tirera aucune considération ni aucun profit s’il n’a pas la signature qui fait vendre.
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Jean-Paul Baquiast
Oui, mais prends les impressionnistes à leurs débuts, alors qu’ils étaient encore des peintres maudits. Ils ne réussissaient ni à exposer ni à vendre, mais ils continuaient à produire, en refusant explicitement les normes permettant de trouver des clients, celles du portrait académique ou des scènes de genre. Pourquoi s’entêtaient-ils à « bouffer de la vache enragée », comme on disait? Sans doute parce que quelque force sociale, dans le milieu qui était le leur, les encourageait, au moins implicitement, à créer envers et contre tout. Ils n’avaient donc pas l’impression de perdre leur temps, encore moins d’être ridicules..
Internet fait-il disparaître les « artistes maudits »?
Aujourd’hui, sur Internet, heureusement, on peut trouver quelques équivalents de ce qu’était à Paris la « bohème » à la fin du 19e siècle pour les artistes non reconnus par les critiques « officiels », les peintres dits maudits. Le milieu de la bohème, avec ses mœurs plus ou moins libérées, offrait aux artistes suffisamment de récompenses pour qu’ils continuent à créer en toute originalité, sans avoir encore trouvé de publics extérieurs. Or sur Internet, tu trouve de plus en plus d’artistes qui, même s’ils ne vendent pas, même s’ils ne cherchent pas à vendre, sont contents de pouvoir publier leurs œuvres. Ils se font ainsi connaître dans de petits cercles, ils entretiennent des relations fussent-elles seulement par messagerie avec des personnes qu’ils ne rencontreront jamais mais qui leur disent avoir pris du plaisir à regarder leurs travaux. Ceci dans tous les domaines, et pas seulement la peinture. Ainsi sur mon site nous hébergeons une amie qui fait de la mosaïque (voir site) et qui reçoit énormément de messages d’encouragement, alors même que ses correspondants n’imaginent pas lui acheter ses œuvres. Vois par exemple
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Miguel Benasayag
Peut-être devrait-elle s’installer sur des sites sociaux du web 2.0 qui sont devenus de véritables points de passage obligés pour tous ceux qui veulent s’exprimer, soit pour créer véritablement, soit pour propager des lieux communs. Cependant, mieux vaut sans doute qu’elle reste sur ton site, où elle est appréciée sans avoir à se se couler dans des stéréotypes. Dès que l’on cherche à se rendre « populaire », on est tenté de céder aux modes et l’on cesse d’être créatif.
Il est vrai que des diktats sociaux très forts s’exercent, différemment selon les lieux et les époques, définissant ce qu’il faut faire pour être reconnu. Je me souviens que lorsque j’étais jeune à Buenos Aires, l’idéal social était de vivre dans une certaine frugalité matérielle, mais avec beaucoup de livres et d’amis avec qui discuter. Cette image aujourd’hui est devenue impossible. C’est l’image du looser. S’il te vient la moindre idée en tête, tu ne pourras juger de son intérêt que si elle te rapporte des dollars. Même sur les sites d’interaction sociale, tu ne te trouveras des « amis » que si tu donnes l’impression d’être capable de gagner de l’argent.
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Jean-Paul Baquiast
Oui, mais qu’est ce qui, dans le super-organisme auquel nous appartenons aujourd’hui, impose ce diktat de la profitabilité ? Trouve-t-on des « marchands » qui cherchent délibérément à tirer profit de tout et éliminer ceux qui créent en dehors de leurs circuits ? Existe-t-il des contraintes plus profondes, relevant de ce que Howard Bloom nomme les «gardiens de la conformité», par lesquelles nos sociétés devenues craintives se protègent d’innovations qui pourraient mettre en danger les statuts établis ?
Miguel Benasayag
C’est un sujet sur lequel je voudrais en effet revenir dans une autre discussion. Je me pose d’ailleurs une question, dans le fil de ce que nous venons de dire. Comment et pourquoi l’essence de la création artistique échappe-t-elle au fait d’avoir un public ou pas ? D’un point de vue matérialiste, comment pouvons nous définir le rôle de la création. J’ai avancé quelques hypothèses sur cette question dans un travail sur le théâtre dont j’aimerais que nous puissions parler. Je voulais comprendre pourquoi un être vivant, notamment un humain, se met à penser à ce qu’il pense. Pourquoi son cerveau génère-t-il telle représentation à tel moment. Pourquoi est-il conduit à exprimer éventuellement cette représentation par le langage ? Si nous répondons à cette question en disant simplement qu’il sacrifie au besoin d’être vu et reconnu par les autres, nous manquons certainement des causes plus profondes.
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Jean-Paul Baquiast
Alain Cardon, dont je te parlerai plus tard, se pose la même question concernant les robots autonomes, capables de générer des pensées artificielles. Pourquoi et comment se mettront-ils à penser à quelque chose, même en dehors de stimuli extérieurs. Il croit avoir trouvé la réponse à cette question capitale, grâce à laquelle ses systèmes de conscience artificielle pourront devenir véritablement autonomes.
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Miguel Benasayag
Concernant la conscience, j’aimerais en effet que nous puissions discuter avec Alain Cardon. Je pense que chez le créateur le cerveau, conscient ou non, fait appel à des fonctions beaucoup plus complexes que celles permettant de générer des représentations afin de communiquer leurs contenus. L’impératif de communiquer l’œuvre écrase les dimensions ontologiques qui motivent la génération de représentations. Pourquoi une machine voudrait-elle penser, c’est-à-dire créer ? Le problème se pose de la même façon concernant ces machines que sont nos cerveaux. Nous devons essayer de faire apparaître ce que les vitalistes, dont je ne suis évidemment pas, appellent l’élan vital. Cette fonction, que nous ne pouvons pas appeler élan vital de par notre position de scientifiques matérialistes, doit être analysée. Pourquoi toi, par exemple, veux tu peindre, même si tu n’exposes pas ? Pourquoi ton amie réalise-t-elle des mosaïques, même si elle ne les met pas toutes en ligne sur Internet. Il s’agit je crois d’une question très profonde. Si nous répondons que l’on fait cela pour communiquer avec autrui, ou simplement pour exercer nos sens ou notre habileté manuelle, nous perdons sans doute l’occasion d’approfondir l’essentiel de la chose ?
L' »art pour l’art », impératif de survie dans la compétition darwinienne
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Jean-Paul Baquiast
Je pense que pour élargir la question, il faut se demander si les hommes (et les robots autonomes) sont ou seront les seuls à générer des pensées en dehors du besoin de les communiquer. Les animaux ne font-ils pas la même chose, sans que nous ne nous en rendions compte. On peut trouver de nombreuses activités chez eux qui apparaissent tout à fait gratuites. Je veux dire que les comportements de ces animaux, par exemple les danses et les chants de certains oiseaux, ne semblent pas seulement motivés, comme le supposent les évolutionnistes, par la nécessité de la séduction ou celui d’exercer leurs muscles. On pourrait parler véritablement à leur propos d’actes gratuits, d’art pour l’art. Mais peut-être se trompe-t-on.
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Miguel Benasayag
As-tu lu les propos de Darwin concernant le rôle des caractères sexuels dans la sélection naturelle ? Il recense là tous les proto-mécanismes que l’on trouve développés dans l’art, dans la chanson, dans l’esthétique. C’est un travail fantastique d’exploration de l’archéologie de l’esthétique, laquelle commence très tôt à se manifester dans l’évolution des espèces.
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Jean-Paul Baquiast
Tu as raison de lier la création esthétique (et notamment les formes qu’elle prend chez les animaux) à l’évolution darwinienne. C’est grâce à elle que les sociétés animales se sont différenciées de façon explosive, au-delà des mutations pouvant toucher les gènes des individus. On peut penser que la multiplication de « productions esthétiques » crée de micro-milieux sociaux. Ces milieux exercent un effet sélectif spécifique sur les mutations au hasard qui surviennent par ailleurs. Il en résulte un sens bien défini donné à l’évolution suivie par l’espèce bénéficiaire. Je serais tenté de dire qu’il s’agit là d’une manifestation de la sélection par la construction de niches (Niche Construction) par laquelle les darwiniens modernes répondent aux critiques des partisans du Dessein Intelligent selon lesquelles les mutations génétiques survenant au hasard ne pourraient pas à elles seules expliquer la grande diversité des formes vivantes. Point n’est besoin d’invoquer le doigt de Dieu en ce cas. L’aptitude des espèces à ce que nous appelons la production d’œuvres d’art y pourvoirait en partie.
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Miguel Benasayag
Il y a en effet chez les animaux, y compris chez les hommes, de nombreuses activités dont on ne comprend pas la raison en termes d’utilitarisme immédiat et qui contribuent en fait à la construction du monde pour les espèces considérées – comme d‘ailleurs finalement à la construction du monde global. Si tu empêches un chien de faire quatre tours sur lui-même avant de se coucher pour dormir, tu le rends fou. Je ne dis pas qu’il s’agit pour le chien de faire œuvre d’art en faisant ses tours – encore que -. Je dis seulement qu’il s’agit d’une activité qui ne peut pas être expliquée dans la linéarité de ce qui paraîtrait fonctionnel, en termes par exemple d’économie de l’énergie.
L’activité artistique, si nous admettons ceci, ne peut pas être dite gratuite, c’est-à-dire ne correspondre à aucun bénéfice. Mais elle ne peut pas être mesurée au regard d’un utilitarisme simpliste. Il sera donc intéressant de comprendre, au cas par cas, les bénéfices qu’elle apporte d’abord à son auteur puis à l’espèce à laquelle appartient ledit auteur.
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Jean-Paul Baquiast
Je dirais que la création artistique authentique, celle qui bouleverse un tant soit peu l’ordre social, doit être rangée dans ce que Howard Bloom, toujours lui, appelle les générateurs de diversité. Ce sont ces mécanismes qui, en s’opposant en permanence aux gardiens de la conformité, empêchent que le super-organisme ne s’endorme dans l’auto-reproduction de son passé. Ainsi pourrait s’expliquer le paradoxe que nous évoquions. Si, dans les sociétés humaines, les pouvoirs politiques et économiques qui sont en général des gardiens de la conformité font tout pour décourager l’art en empêchant les authentiques créateurs de vivre de leur talent, il se trouve cependant en permanence un nombre suffisant de créateurs pour créer quand même, fut-ce dans l’isolement de leur chambre ou en rupture avec leur milieu. Peu importe pour eux que leur création soit originale au regard des canons sociaux. L’essentiel est qu’elle soit originale au regard de leurs façons habituelles de ressentir le monde. Ainsi le peintre du dimanche fera un grand effort d’originalité en peignant une fleur « comme il la ressent », dès lors qu’il se sera obligé pour ce faire à ne pas copier une photographie. C’est cet effort d’originalité, d’invention, dont le résultat nous paraîtra peut-être très «pompier», qui le rendra heureux.
Dans les sociétés post-humaines, qui seront de plus en plus touchées par la raréfaction des ressources matérielles, les activités de production-consommation marchandes seront limitées par le coût des matières premières et de l’énergie. Au contraire, rien ne restreindra la possibilité de produire des valeurs intellectuelles ou artistiques. Ces productions deviendront alors de plus en plus nécessaires à l’équilibre global des individus et des sociétés. Sinon, les gens, comme ton chien qui devient fou lorsqu’on lui interdit de tourner sur lui-même avant de se coucher, deviendraient fous si on leur interdisait de faire des tours de ville en 4/4 avant de gagner leur lit.
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Miguel Benasayag
Je me dis en t’écoutant que les artistes, les philosophes et plus généralement le grand public seraient étonnés d’entendre un propos comme celui que tu viens de tenir. Ils pensent que la science ne s’intéresse qu’à ce qui peut produire de la valeur économique ou militaire. Elle serait donc selon eux incapable de comprendre l’intérêt des activités artistiques ou autres comportements relevant du gratuit. Or toi, dans une approche d’inspiration scientifique, tu montres que ces activités sont très importantes car elles contribuent à « faire monde » si je puis dire. Ainsi la résistance à l’utilitarisme simpliste pourrait émaner maintenant de la science elle-même. Qu’un artiste ou un philosophe conteste l’utilitarisme paraît normal. Mais qu’un scientifique à son tour apporte des arguments pour refuser la linéarité utilitaire et la marchandisation généralisée qui l’accompagne paraîtra tout à fait nouveau. Je crois important pour nous de montrer que la science, au moins la science moderne, et à plus forte raison la science de demain que nous pourrions qualifier de post-humaine, auront une perception toute différente de cette indispensable création de complexité et d’apparent désordre qu’apportent les artistes et les philosophes authentiques.
Jean-Paul Baquiast
Je suppose que par ce qualificatif d’authentique tu veux désigner ceux qui ne feront pas de l’art ou de la philosophie de pacotille à l’usage des média « trendy », mais qui s’attacheront à la rude tâche de définir un autre monde, avec les moyens dont ils disposent….On en trouvera plus qu’on ne croit, mais pas dans les cercles officiels.
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Sur le biopouvoir
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Jean-Paul Baquiast
Tu dénonces dans un livre tout récent (« La santé à tout prix. Médecine et biopouvoir » Bayard 2008) la façon dont la médecine et le pouvoir social collaborent pour imposer des normes de comportement aux citoyens. Tu illustres ton propos en prenant un certain nombre d’exemples que, comme acteur du secteur médical tu connais bien, mais que, comme philosophe, tu souhaites voir examiner avec un peu de recul. Tu t’appuie sur des exemples pris dans des domaines suscitant ce que l’on appelle aujourd’hui le compassionnel : le cancer, les handicaps, les soins palliatifs, les troubles psychiques, la maladie d’Alzheimer…Dans ces domaines, on comprend bien qu’une autorité régulatrice intervienne pour optimiser la prévention ou les soins. Il s’agit d’utiliser au mieux les ressources nécessairement rares de la protection sociale. Mais tu regrettes que ce faisant, le biopouvoir oublie le caractère global du patient en ne voyant en lui qu’une collection d’organes à traiter et en lui imposant des conduites stéréotypes qui négligent les conditions particulières selon lesquelles chacun s’inscrit dans son milieu. Ainsi, au lieu de placer le sujet dans un environnement susceptible de le soutenir, on aggrave sa misère en le transformant en un rouage dans un vaste système de gestion, fonctionnant comme une entreprise.
Je voudrais d’abord te demander si cette dénonciation, aussi fondée qu’elle soit au regard de nombreux cas particuliers, n’est pas pourtant un peu rapide. Il faudrait je crois faire valoir les contreparties des mesures rigoureuses imposées par le biopouvoir. Il est un peu facile de reprocher à la corporation médicale ou aux institutions sociales les normes de comportement qu’elles veulent imposer aux individus d’une façon que beaucoup trouvent policière : limitez votre vitesse sur la route, évitez l’alcool, mangez moins, cessez de fumer. Mais si, faute de ces interdictions, notre société continuait à se remplir d’invalides, d’alcooliques, d’obèses et de tabagiques, personne n’y gagnerait rien – même pas les intéressés qui finiraient par reprocher aux institutions de ne pas les avoir mis en garde. Il n’est pas anormal qu’un superorganisme social impose des normes aux individus qui le composent, dans les domaines de la santé comme dans de nombreux autres. Sans ces normes, il se diluerait, il perdrait sa raison d’être. Cela d’ailleurs a été de tous temps, sous des formes différentes. Or j’aime mieux que la Faculté, aujourd’hui, me demande de moins fumer que de la voir, comme au 19e siècle, condamner la masturbation comme débilitante.
Quelque chose me gène aussi dans la dénonciation des excès du biopouvoir, dénonciation que j’approuve par ailleurs. Si en effet ce biopouvoir se trouve réduit, ce seront d’autres pouvoirs qui prendront le relais, sans bénéfices aucuns pour les individus. Je pense aux lobbies des alcooliers, des cigarettiers, de la Big Food dit aussi en France de la malbouffe. Ces pouvoirs, dans la mesure où l’on peut identifier leurs dirigeants, se comportent en véritables sociétés du crime, qui n’hésitent pas, sciemment, à empoisonner les jeunes comme, dans les pays en développement, l’ensemble de la population.
Pour mieux comprendre le biopouvoir (comme tous les nouveaux technopouvoirs en général,) et ses perspectives d’évolution vers la société dite transhumaniste, je pense qu’il faudrait essayer de mieux comprendre sa logique. Est-il le résultat de ce que l’on pourrait appeler un complot de minorités dirigeantes dont les représentants seraient bien identifiés : syndicats de médecins, patrons d’entreprises pharmaceutiques, directeurs de caisses d’assurances maladies, etc. Ces gens se réuniraient régulièrement pour rechercher la meilleure façon de contrôler des individus réputés anarchisants et rebelles afin d’en faire des « clients » disciplinés.
A l’opposé de cette vision fortement inspirée de la théorie du complot et de la Big Brotherisation, ne faudrait-il pas considérer le biopouvoir en question comme l’une des formes par lesquelles s’exprime la structuration des sociétés humaines (et animales) autour de dominants et dominés : les mâles, les chefs, les guerriers, etc. Dans ce cas, il ne servirait à rien de chercher à démanteler le biopouvoir, si l’on ne suscitait pas un contre-pouvoir susceptible de l’équilibrer.
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Miguel Benasayag
Je vais d’abord répondre à la question de savoir comment analyser les biopouvoirs modernes et leurs macro-processus. Je m’appuie sur des études qui datent maintenant d’une cinquantaine d’années, celles de Simondon par exemple (http://fr.wikipedia.org/wiki/Gilbert_Simondon). L’idée est que la technique répond aux problèmes qu’elle pose par des solutions techniques. Ceci se fait de façon quasi automatique. Tu as dit très bien dans ton livre que les techniques se développent en buissonnant, comme le font les organismes vivants dans le cadre de l’évolution darwinienne, sans aucun souci de bien ou de mal. Il s’agit de stratégies sans stratèges, selon l’expression. Certes, il n’est pas exclu que dans certains cas, des « décideurs » ou « responsables » puissent intervenir pour optimiser tel aspect particulier de la stratégie. Mais dans l’ensemble les individus qui sont pris dans ces stratégies doivent se persuader qu’il n’y a pas un Big Brother qui décide de tout. Le biopouvoir fonctionne en système autonome.
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Une entreprise industrielles et commerciale
Mais il faut aller plus loin. Ce que je dis du biopouvoir est qu’il ne résulte pas seulement du développement darwinien de nouvelles technologies de santé. Il est aussi organisé en entreprise globale de type industriel et commercial. Il reprend ce faisant un modèle économique dont on nous dit qu’il est devenu incontournable, dans le monde entier. Plus précisément, le biopouvoir se comporte en entreprise pour qui les questions de santé et la vie des citoyens doivent être traitées comme des éléments significatifs de gains ou de pertes. Les patients, comme d’ailleurs les professionnels de santé eux-mêmes, sont devenus des facteurs de production et de profit. On leur impose des ratios, des calculs de probabilité, des objectifs de résultats généralement spéculatifs.
Je ne critique pas cette démarche en elle-même. On ne peut pas demander à une société d’investir à perte. Elle cesserait vite de pouvoir le faire. Mais encore faudrait-il le faire intelligemment. Malheureusement pour le biopouvoir, les individus qui sont pris dans ces spéculations obéissent à de nombreux autres critères déterminatifs que ceux envisagés par les experts du biopouvoir. Prenons l’exemple de la sexualité. Le biopouvoir considère celle-ci sous l’angle utilitariste immédiat des assistances à la maternité ou éventuellement des aides à la contraception et à l’avortement. Mais l’essentiel des activités sexuelles des individus se déroule dans d’autres champs et pose d’autres problèmes…L’un de ces problèmes est le développement des maladies sexuellement transmissibles lors de rencontres sexuelles que le biopouvoir voudrait bien empêcher mais sur lesquelles il n’a pas prise. Il en existe bien d’autres.
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Ignorance de la multidimensionnalité
Le biopouvoir s’adresse à un homme unidimensionnalisé, qui n’existe pas. Le modèle dans lequel le biopouvoir essaye d’emprisonner le sujet constitue une cage trop étroite. Le sujet en déborde de partout. J’en ai eu une expérience concrète en participant à des programmes de prévention du sida. Nous nous sommes rendu compte que les messages de prévention disant « si tu fais l’amour, tu meurs » étaient conçus à destination de l’homme artificiel imaginé par le biopouvoir, celui qui ne veut pas mourir. Mais si tu dis à l’homme réel, « tu baises, tu meurs », beaucoup vont le faire deux fois plutôt qu’une. Ce serait à cet homme là qu’il faudrait s’adresser. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.
Les chercheurs en Intelligence artificielle ont du mal à comprendre qu’un organisme n’est pas une accumulation de divers mécanismes de survie bien huilés. Il rassemble bien d‘autres processus répondant à des fonctions intermédiaires toutes aussi vitales pour sa survie mais qui peuvent mettre celle-ci en danger. Le biopouvoir ne les a pas prévues et découvre, au fur et à mesure qu’il cherche à étendre son contrôle sur les individus, que ceux-ci se rebellent plus que proportionnellement aux possibilités du contrôle. Il existe des angles morts dans lesquels le regard du stratège du biopouvoir ne peut pénétrer.
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Jean-Paul Baquiast
Je suis tout à fait d’accord sur ton analyse. J’ajouterais seulement que la multidimensionnalité de l’individu humain ne tient pas à une mystérieuse insondabilité de l’âme humaine. On peut d’ailleurs en trouver des exemples chez l’animal. Elle tient à ce que l’individu participe à plusieurs superorganismes qui se croisent en lui et qu’il peut, pour telle ou telle cause simple (une analogie se produisant dans son cerveau, par exemple), basculer entièrement de l’un à l’autre. Comme quoi il faudrait pour bien faire étudier bien plus en profondeur que la science ne le fait aujourd’hui les ressorts profonds des comportements individuels ET collectifs. L’hyperscience transhumaniste telle que nous essayons de l’imaginer pourra peut-être le faire.
Je t’indique que les chercheurs en Intelligence artificielle évolutionnaire, celle dans laquelle on ne cherche pas à programmer à l’avance tous les comportements du système artificiel, ont bien compris ce que tu dis. Leur objectif est d’obtenir des robots dits « incorporés » dans lesquels devront pouvoir naître et se développer des affects, des passions, des perversités diverses.
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La création d’ « entreprises » par les robots
Replacés en société avec des congénères, ces robots découvriront l’association et nous en montreront les logiques. Ce seront les leurs et pas nécessairement les nôtres…Encore que…. On verra sans doute ainsi se créer des « entreprises » dont nos entreprises industrielles et commerciales représentent une version parmi d’autres possibles dans l’univers. Quelles seront leurs logiques ? Sans doute en priorité les logiques du constructivisme structural propres à tous systèmes, matériels ou biologiques, notamment la nécessité d’économiser l’énergie et les matières premières. Mais il y en aura sans doute aussi d’autres, telles que l’équivalent de l’altruisme.
Par contre, en contrepartie de son inventivité et de son adaptabilité, le robot pourra – éventuellement – non seulement faire des bêtises qui entraîneraient sa perte, mais devenir dangereux pour ses concepteurs eux-mêmes. Si cette possibilité lui était interdite, il ne serait pas vraiment autonome. Or on ne veut pas fabriquer des esclaves mécaniques. Cela, on sait depuis longtemps le faire.
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Miguel Benasayag
Tu évoques un point central. D’où proviennent ces phénomènes que l’on appelle naïvement « des bêtises » ? Pourquoi les gens commettent-ils des bêtises (dans le domaine sexuel, dans la prise de risque en voiture, etc.) au lieu de suivre sagement les conseils qu’on leur donne ? Les bêtises qu’ils commettent sont le reflet en surface de processus très profonds et mal connus. Comme je le disais, il s’agit d’angles morts dont les déterminants échappent encore aujourd’hui à la science la plus évoluée. Pour bien faire, il faudrait prévoir toutes ces bêtises, autrement dit les programmer à l’avance. Mais c’est impossible. Le champ des bêtises possibles est trop grand pour être programmable. On ne peut pas modéliser un angle mort ni commander son émergence.
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Jean-Paul Baquiast
Dans une approche organique de l’individu global, est-ce que tu ferais correspondre ce que tu nommes des angles morts aux contenus de l’inconscient de cet individu. Pas seulement celui de son inconscient freudien mais des multiples mécanismes inconscients résultant du fonctionnement en interaction de ses multiples organes ? Reprenons l’exemple de ton bonhomme qui veut avoir des relations sexuelles à risque malgré les messages de prévention. Il fait émerger (apparaître) un comportement dont la raison est a priori incompréhensible pour le concepteur du message de prévention. Mais une analyse plus fine pourrait peut-être montrer que ce sujet particulier réagit à un message interne, de type endocrinien (par exemple un excès momentané de testostérone – je dis cela au hasard) qui le pousserait à ne plus pouvoir entendre le « langage de la raison » et à se lancer dans « des bêtises » au terme desquelles il finirait sidéen.
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Miguel Benasayag
Oui, mais on entre là, comme tu l’indiques, dans un champ quasi infini de motivations possibles. Toutes ne pourront pas être identifiées. Il faudra en revenir à des calculs de probabilités, ceux dans lesquelles excelle le biopouvoir mais auxquels échappent en permanence des cas particuliers susceptibles de ruiner l’ensemble des dispositifs de calculs de gains et pertes.
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Jean-Paul Baquiast
Tu vas me reprocher de parler en gestionnaire froid, mais je me demande si globalement, il ne faudra pas, faute de pouvoir tout comprendre et pouvoir remédier à tout, accepter ce que l’on pourrait appeler des pertes collatérales. Ceci maintenant ou, à plus forte raison, plus tard, dans une société post-humaine. Tu évoques dans ton livre l’autiste ou le malade d’Alzheimer. Tu dis que les mécanismes de prise en charge que le biopouvoir – même bien intentionné – leur applique sont désastreux pour eux car ils tuent tout ce qui leur restait de personnalité encore vivante, susceptible d’adoucir leur condition. Je veux bien le croire. Mais tu indiques en même temps que, pour éviter ces dégâts, il faudrait mobiliser des familles entières ou des armées d’aides-soignants. C’est à mon sens évidemment impossible, même dans nos sociétés riches. Si dans le même temps, on sait que des centaines de millions d’enfants meurent dans le tiers monde faute de soins élémentaires, on sera tenté d’évoquer pour ces malades des pays riches, comme pour les malades en soins palliatifs dont tu parles par ailleurs dans ton livre, des solutions bien plus simples, consistant selon l’expression des anciens médecins à « laisser faire la nature ». Je m’empresse à cette occasion de te dire que, dans mon propre cas, si j’en ai le moment venu la possibilité, je choisirai le suicide ou la mort assistée (voir à ce sujet : ADMD http://www.admd.net/).
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Miguel Benasayag
Concernant les malades en fin de vie, tous les praticiens hospitaliers savent qu’avec l’accord de la famille, on s’arrange lorsqu’il n’y a plus d’espoir à laisser faire la nature, comme tu disais. Malheureusement il n’est pas possible de réglementer cela par des lois. La société qui le ferait se détruirait sans doute de l’intérieur.
Mais je voudrais revenir sur ce que j’ai dit des malades d’Alzheimer. Pour le biopouvoir et les pouvoirs sociétaux en général, on identifie l’homme à sa conscience. Je ne parle pas de son âme à laquelle les matérialistes comme nous ne croyons pas, mais à cette fonction finalement limitée du cortex supérieur dite par les neurologues la conscience de soi. Or l’homme est bien plus que la simple conscience de soi dont il peut disposer. Ne fut-ce que par ses dimensions animales.
Si le biopouvoir élimine, pour des raisons utilitaires, les hommes réduits à une condition animale, il éliminera aussi pour les mêmes raisons utilitaires, les vies animales dont il n’aura pas besoin ou dont son alter ego le pouvoir agroalimentaire n’aura pas besoin. De proche en proche, c’est toute la vie qui disparaîtra. La société qui décide d’éliminer les faibles ou les anormaux se condamnera elle-même à terme.
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Jean-Paul Baquiast
Tu dis cela en raisonnant à froid. Mais lorsqu’on annonce à des parents qu’ils risquent d’avoir un enfant gravement handicapé, peu aujourd’hui décident de le garder – et s’ils le font, c’est généralement pour des raisons que les psychologues ne manqueront pas de critiquer. Cela veut dire que le biopouvoir n’est pas seulement régi par des lois, mais par des interdits intériorisés par les citoyens.
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Miguel Benasayag
Bien sûr. Les interdits non-dits, découlant de normes elles-mêmes souvent non dites, sont souvent bien plus efficaces que des lois explicites. Avec la loi, tu peux discuter. Avec la norme, tu ne peux pas. Si tu n’es pas d’accord, c’est que tu es anormal.
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Jean-Paul Baquiast
Notre conversation survole un peu vite ces questions très discutées aujourd’hui. Il faudra y revenir, dans la perspective notamment du post-humanisme. Comment dans l’avenir, avec les possibilités offertes par des technologies et appareillages de plus en plus puissants, mais également sans doute toujours très coûteux, la société arbitrera –t-elle entre soulager quelques uns aux détriments de la grande masse, ou répartir ses soins entre des milliards d’hommes dont par ailleurs la prolifération menacera de plus en plus les écosystèmes, au sein desquels on peut prévoir des extinctions massives ?
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Dimension sacrificielle et Constructivisme
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Miguel Benasayag
Je reviens à mon analyse du biopouvoir. Pour répondre à ta question, sans vraiment y répondre, je dirai seulement que le calcul économique à court terme qui fonde le biopouvoir ne prend pas en compte la dimension sacrificielle de la consommation, dimension très connue dans les sociétés primitives, avec le potlatch ou le don gratuit. Ces comportements avaient et ont encore, sous leur forme moderne, une portée ontologique très forte. Je ne la juge pas en termes de morale du bien et du mal, je me borne à la constater. De plus je serais bien incapable de dire sur quels fondements neurologiques ou génétiques elle repose. Mais ce n’est pas en prétendant éliminer ces comportements qu’on les élimine vraiment. Au contraire. Les sociétés les plus rationnelles n’arrêtent pas de produire du sacrificiel barbare. L’argent qu’elle ne veut pas consacrer à des handicapés, par exemple, notre société passe son temps à l’engloutir dans d’autres circuits sacrificiels…par exemple les rodéos automobiles, qui créent soit dit en passant de nouveaux handicapés.
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Jean-Paul Baquiast
Selon toi, l’argent que la société post-humaniste ne consacrerait pas à augmenter les capacités de ses représentants les plus favorisés, elle ne l’utiliserait pas à améliorer le sort des plus pauvres. Elle en ferait des usages apparemment beaucoup plus absurdes…comme aujourd’hui dépenser des fortunes pour le jeu et la drogue…. ?
Pourtant, tu écris dans les derniers paragraphes de ton livre « La santé à tout prix », consacrés aux perspectives offertes par le développement des capacités techniques dans la perspective du transhumanisme, je cite (p. 137) :
« Le développement des possibilités techniques est en réalité loin d’être monopolisé par le biopouvoir. Et la construction des entités mixtes, voire des hybrides, peut être pensée dans des projets d’émancipation….il s’agit aujourd’hui de CONSTRUIRE ces pratiques et ces théories qui, loin de revendiquer un passé illusoire, sauront développer les infinis mondes possibles dans ce monde-ci, avec ses techniques ».
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Miguel Benasayag
Oui, j’insiste sur le mot de Construction et de Construction émergente. C’est bien d’ailleurs la méthode que dans ton propre livre tu préconises pour la recherche de consensus aussi bien concernant la « vérité » des connaissances scientifiques que le « contenu des valeurs morales »
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Jean-Paul Baquiast
Certes. Ce terme de construction, qu’il faudra évidemment mieux définir, est à retenir comme vision d’ensemble, je n’ose pas dire comme ontologie. Mais on doit se persuader qu’il suppose une ouverture à toutes les émergences, sans vouloir leur imposer a priori des caractères dont nous sommes ici et maintenant bien incapables de définir les aspects « bons » ou « mauvais ». N’est pas G.W. Bush qui veut.
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(à suivre)
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A lire
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* Nathalie Moureau, Dominique Sagot-Duvauroux, Le marché de l’art contemporain. La Découverte 2006
* Judith Benhamou-Huet, Art Business (2) Assouline, 2007