« Ne nous libérez pas, on s’en charge »
Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel mettent leur savoir au service d’une cause : comprendre comment sont nés les féminismes en France, discerner comment ils évoluent.
Ce livre entend fournir quelques clés indispensables afin de penser les féminismes d’hier et d’aujourd’hui à la lumière des grands défis contemporains, des inégalités sociales, raciales et de genre. Cette sociohistoire renouvelée des féminismes rend compte des stratégies plurielles déployées par les femmes et les hommes féministes qui ont combattu les inégalités entre les sexes et l’oppression spécifique des femmes, de la Révolution française à nos jours.
« Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours », de Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel, La Découverte, 750 p., 25 €, numérique 18 €.
Plus de deux siècles séparent les tricoteuses de la Révolution française et l’émoi provoqué par la manière dont Adèle Haenel a quitté la cérémonie des Césars, le soir du 28 février dernier. Ne nous libérez pas, on s’en charge entend restituer les prises de parole, les actes et les gestes politiques qui ont constitué l’histoire des féminismes en France, entre ces deux moments. Plutôt que de se risquer à donner une définition a priori du féminisme au singulier – la caractérisation serait alors nécessairement limitée et limitante – Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel font œuvre d’historiennes et reconstituent les contextes d’émergence des différentes revendications.
L’une des particularités de Ne nous libérez pas, on s’en charge réside dans le refus de s’en tenir à la geste de quelques figures héroïques. Derrière Louise Michel et Simone de Beauvoir se dessine ainsi une armée de femmes et d’hommes dont il s’agit de faire l’histoire autant qu’ils l’ont faite. Les trois autrices font le choix de mettre au jour les féminismes comme le résultat de luttes collectives ; et c’est bel et bien cette histoire sociale qui nous éclaire sur les causes et les aboutissements des féminismes, mais aussi sur leurs ambivalences, leurs conservatismes et leurs points aveugles.
Rapports de pouvoir genrés
Loin du récit hagiographique donc, le livre s’intéresse aux divergences internes au lieu de les taire. Si certains enjeux supportent l’unanimité – le long combat pour le droit de vote des femmes en est l’exemple le plus frappant –, c’est en réalité une multitude de tendances et d’opinions qui se trouvent ici analysées et mises en perspective par rapport aux problématiques contemporaines. Le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), créé en 1973 dans la foulée du « Manifeste des 331 médecins », sert ainsi la lutte pour l’avortement libre et gratuit mais divise les féministes : au Mouvement de libération des femmes (MLF) en particulier, on considère que cette association, surtout constituée d’hommes médecins, reproduit des rapports de pouvoir genrés.
Plus près de nous, les autrices s’attachent à comprendre et à expliquer les discordances et les contradictions qui traversent le féminisme d’aujourd’hui, tout en se tenant à distance des polémiques stériles et des mouvements d’humeur. Qui sont, par exemple, celles et ceux qui voudraient interdire le port du voile en France ? Qui sont les autres, qui, au contraire, voudraient défendre les femmes voilées ?
La notion d’intersectionnalité, utilisée au long du texte comme outil d’analyse, se révèle particulièrement efficace et éclairante. Au cœur des sciences humaines depuis quelques années déjà, ce concept incite, selon les autrices, « à remettre en lumière l’importance de la trilogie classe, race, sexe, présente dans le renouveau politique et théorique des années 1960, et à ajouter d’autres catégories telles l’âge, la religion ou encore la génération ».
La seule défense des acquis ne suffit plus, e
ncore faut-il qu’ils trouvent une traduction concrète
Tournées vers les enjeux soulevés par les luttes féministes, Bibia Pavard, Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel mettent ainsi leur érudition historique au service des questionnements les plus actuels. C’est par exemple en cherchant à démêler les liens entre féminisme et colonialisme, ou entre féminisme et bourgeoisie, qu’elles portent une attention particulière « à l’importance de l’antiesclavagisme comme racine de la pensée et de l’action féministe », mais aussi « aux liens avec l’émancipation du prolétariat et les libérations coloniales, ou encore à l’imbrication avec les mobilisations lesbiennes et plus largement les mouvements LGBTQIA + [lesbiens gay bisexuels trans queer intersexes assexuel et +]».
A une époque où les mouvements féministes se voient reconnaître une légitimité politique – jusqu’à l’institutionnalisation de certains –, les trois historiennes mettent en évidence les objectifs qu’ils poursuivent désormais. Ceux-ci ne sont plus seulement légaux ou symboliques, mais visent le vécu des femmes et l’effectivité des lois : la seule défense des acquis ne suffit plus, encore faut-il qu’ils trouvent une traduction concrète. Révolutionnaires en leur temps, les féminismes semblent à présent, pour atteindre cette fin, se servir de l’Etat par la réforme, plutôt que de se dresser contre lui ; les autrices n’en oublient pas pour autant d’envisager que ce féminisme plus « institutionnel » puisse souffrir des concessions que lui impose sa condition.
Cette impressionnante somme sociohistorique ne perd ainsi jamais de vue ni les enjeux politiques ni les outils théoriques contemporains. Rédigée à la demande d’étudiants à la recherche d’une encyclopédie éclairée sur les féminismes, elle excède largement cet objectif premier et renouvelle, par sa rigueur historique et son ancrage dans les préoccupations actuelles, le domaine des études sur le sujet. A la fois discours théoriques et expériences de vie, les féminismes apparaissent alors dans toute leur vitalité et leur séculaire puissance transformatrice.
Lire un extrait sur le site des éditions La Découverte.
« Les tricoteuses jacobines », gouache de Pierre Etienne Lesueur (1793-1794). Paris, musée Carnavalet.
MCD