ENTRETIEN. Nicolas Hulot et Frédéric Lenoir : « Un autre monde est à notre portée »
Le militant écologiste, ancien ministre, et le philosophe et sociologue unissent leur voix dans un cri d’alarme mais aussi d’espoir. Un appel à bâtir un monde plus respectueux de l’homme et de la nature. Une utopie ? Pas si sûr…
Vos voix comptent dans la réflexion actuelle sur la société, l’humanité, ses errements et ses espoirs. Comment sont nés votre rencontre et ce livre ?
Nicolas Hulot. Nous avions participé, il y a quelques années, à un livre d’entretiens avec des grands témoins, Nos voies d’espérance (Actes Sud). Et quand j’étais ministre de l’Écologie, je m’apprêtais à confier à Frédéric une mission de réflexion sur la condition animale.
Frédéric Lenoir. Quelques mois après la démission de Nicolas du gouvernement, je suis allé le voir chez lui, à Saint-Lunaire (Ille-et-Vilaine). Nous avons la même vision d’un monde globalisé en crise et nous appelons tous les deux à une révolution des consciences, je lui ai proposé d’écrire un livre ensemble et il m’a dit oui.
Votre ambition est de décortiquer les racines de la crise que nous vivons. La crise ? Ou les crises à répétition ?
NH. Il ne s’agit en effet pas seulement de la crise du Covid. D’ailleurs, le livre était déjà écrit avant l’arrivée du virus. Nous l’avons réactualisé à l’aune de cette pandémie.
FL. L’un des axes forts de note message était de dire, si nous ne faisons rien, nous allons aller de crise écologique en crise sanitaire et sociale… L’actualité nous a, hélas, donné raison.
On a beaucoup parlé de crise écologique, de la nature qui se vengeait de l’homme. Aujourd’hui, il s’agit davantage de sauver l’économie, non ?
NH. C’est un peu tôt pour dire qu’on passe par pertes et profits cet éveil des consciences né pendant le confinement. Mais le piège, que nous appelons la tragédie des horizons, c’est de voir le court terme réinvestir les pensées. Je peine à croire que cette confrontation avec notre propre vulnérabilité, la dimension universelle des enjeux et le côté obsolète d’un modèle qui détruit et qui pille ne bousculent pas enfin nos fonctionnements.
FL. On voit apparaître des signes positifs comme la Convention citoyenne sur le climat. Des citoyens tirés au sort qui votent la mise en place de mesures que peu d’écologistes auraient espérées, c’est une véritable avancée. Au gouvernement désormais d’agir.
L’homme a-t-il besoin d’être confronté au drame pour se décider à agir ?
FL. Hélas, l’Histoire montre que oui… Et c’est un peu ce qui nous arrive aujourd’hui. Les rapports sur l’état de la planète sont alarmants mais on continue à coller des rustines et des pansements qui sautent dès qu’un lobby fait pression. Il faudra sans doute d’autres catastrophes avant que l’on comprenne vraiment qu’on ne peut plus croire à une croissance infinie dans un monde fini.
NH. On ne peut pas anticiper un tsunami ou un séisme, mais la crise écologique au sens large du terme, elle, est connue et documentée depuis des décennies. Mais l’homme s’est habitué au tic-tac de la bombe à retardement. Plus on attend, plus la résolution sera compliquée. Pourtant, les années immédiates sont déterminantes sur l’ampleur des conséquences. À nous de faire muter le système.
Imaginer un monde qui fonctionne sur le bien commun et non le profit, n’est-ce pas un peu utopique ?
FL. Le bien commun est un vieux principe philosophique. Il apparaît chez les Grecs comme l’idéal de la cité. Il a été adapté ensuite à l’échelle des nations par Spinoza au XVIIe siècle. Il prônait déjà la mise en place de la démocratie et la séparation de l’Église et de l’État. On a fini par y arriver. Il ne faut pas désespérer. Quand une idée est juste, elle finit par s’imposer.
NH. Pour moi, l’utopie c’est de croire que le monde actuel puisse continuer sans chaos. Un monde où un petit nombre s’accapare la majorité des richesses pour leur intérêt personnel alors même que tout se sait par la globalisation des médias et des informations… Un monde où l’on ajoute donc à l’exclusion une notion d’humiliation. Oui l’utopie est de croire que tout cela peut perdurer. La solidarité plutôt que l’individualisme, la préservation plutôt que la destruction ne sont plus des options mais des conditions d’avenir…
Cette révolution peut-elle se faire sans violences ou effondrement ?
NH. C’est la crainte en effet… Victor Hugo disait : « Le progrès ce n’est rien d’autre que la révolution faite à l’amiable ». Nous avons encore une fenêtre pour la faire à l’amiable. L’Europe a un rôle majeur dans ce domaine. Si l’on arrive à avoir une vision collective, à construire un modèle économique et sociétal différent, alors on sera capable de l’imposer au reste du monde avec lequel on commerce. L’Europe peut être le berceau de ce renouveau. J’attends cette vision.
Pour la vision, il faut des visionnaires. Ne manque-t-on pas de phares ?
NH. Un Victor Hugo serait-il audible aujourd’hui dans la confusion générale ? Nous avons de grands esprits, écoutons-nous des gens comme Edgar Morin ? Je crois sincèrement qu’il existe une humanité qui travaille au bien commun et une autre qui se l’accapare. La première est majoritaire mais elle n’est pas la plus influente. Il faut inverser les choses.
FL. Heureusement, de nombreuses lueurs d’espoir s’allument comme l’émergence d’une économie sociale et solidaire qui s’éloigne de la maximisation du profit. Comme certains grands patrons que je rencontre et qui infléchissent leur politique en pensant au monde qu’ils vont léguer à leurs petits-enfants.
Il faut aussi qu’émerge une société où la consommation n’est pas reine ?
FL. Notre cerveau est conditionné à vouloir toujours plus. Pourtant, c’est un manque de liberté total que d’être assailli en permanence par des pulsions consuméristes. Et les nouvelles technologies, via les géants du web, font tout pour créer de l’addiction et de la profusion. Le développement doit s’accompagner d’éthique et de morale.
NH. L’un des pièges de nos sociétés est la désynchronisation de la science et de la conscience. Tout va tellement vite que l’on attend de voir les effets néfastes avant de les réguler. Nous sommes dans une crise de l’excès en tout. Quand on fait pause sur les ordinateurs, ils s’éteignent. Quand on fait pause sur les humains, ils s’allument.
Nicolas Hulot, vous étiez au pouvoir, n’était-ce pas l’occasion ou jamais de faire changer les choses ?
NH. Pendant dix-huit mois, j’ai eu le sentiment de vivre dans un fleuve en crue sans que l’on puisse mettre la tête hors de l’eau. Le temps de la réflexion passe après la gestion des urgences et des lobbys. Il y avait un fossé entre la transformation que je souhaitais et la simple adaptation.
Vous avez un message d’espoir au milieu du marasme ?
NH. La belle humanité est majoritaire, j’en suis persuadé.
FL. Selon un conte amérindien, il y a deux loups en nous. Un loup blanc, bienveillant et un loup noir cruel. Lequel va l’emporter ? Celui que l’on nourrit.
D’un monde à l’autre, le temps des consciences, Nicolas Hulot, Frédéric Lenoir, Fayard, 360 pages, 21,50 €