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 Dmitry Glukhovsky, écrivain russe : «Une fois que la propagande les a contaminés, les gens commencent à répandre le virus par le verbe»

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Le maître de la science-fiction dystopique publie «l’Avant-poste», un livre sur l’impact du discours de haine et le côté obscur de l’âme humaine. Ancien journaliste, observateur perspicace des arcanes de la politique russe et internationale, il décrit les ressorts de l’adhésion à la rhétorique fasciste.

«Une fois que la propagande les a contaminés, les gens commencent à répandre le virus par le verbe», combien cette phrase pourrait illustrer les positionnements des 2 listes de Droite  (Ah oui apolitiques ) et les contempteurs-dénigreurs de la vie à Die. Les pires contempteurs de l’esprit, les plus sûrs contre-révolutionnaires (Breton, Les Manifestes du Surréalisme,2eManifeste, 1930, p. 140). MCD

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En 2025 pour les 20 ans de la chaîne de télévision Russia Today au Bolchoï, à Moscou, en présence de Poutine et de Margarita Simonian, rédactrice en chef de la chaîne.
En 2025 pour les 20 ans de la chaîne de télévision Russia Today au Bolchoï, à Moscou, en présence de Poutine et de Margarita Simonian, rédactrice en chef de la chaîne.
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Veronika Dorman
04/02/2026 
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A mesure que l’avenir advient, les utopies les plus angoissantes et les plus glauques commencent à se matérialiser sous nos yeux. L’écrivain russe Dmitry Glukhvosky, maître du thriller technologique et de la science-fiction dystopique, livre l’Avant-poste (qui sort ce jeudi 5 février chez Robert Laffont)un roman horrifique sur les ravages du mensonge et de l’oubli, dans un monde plongé dans un brouillard toxique, après une guerre civile destructrice. Devenu célèbre grâce à sa trilogie Metro (le Livre de poche, 2017), l’ancien journaliste, observateur perspicace des arcanes de la politique russe et internationale, raisonne sur les ressorts de la propagation du virus de la propagande.

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Comment et quand vous est venue l’idée d’écrire cette dystopie sur le pouvoir destructeur des mots ?

En 2014, avec l’annexion de la Crimée et la première occupation du Donbass, du jour au lendemain, tous les médias russes, qui étaient des porte-voix loyaux envers le pouvoir et qui imitaient l’impartialité, se sont alors transformés en outils de propagande décomplexée pour justifier, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’injustifiable. Il a fallu déshumaniser les Ukrainiens, rabaisser l’Ukraine en tant que Etat pour inculquer le sentiment qu’au XXIe siècle, il est acceptable, normal, de s’emparer de la terre d’autrui, de redessiner la carte…

L’espace informationnel a été inondé de «hate speech». Des flots de pus ont jailli de tous les canaux de communication, chaînes de télévision, radios, et sur les réseaux. Car les Ukrainiens étaient très proches des Russes, avec une interpénétration totale entre les deux peuples, au niveau des familles, de la culture, des élites. Le pouvoir russe devait justifier d’avoir planté un poignard dans le dos de l’Ukraine, comme Caïn à Abel.

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Est-ce que vous aviez été surpris par ce coup de poignard ?

Plutôt, oui. Nous étions nombreux à penser qu’après la défaite du mouvement de Bolotnaïa [les grandes manifestations anti-Poutine en 2011-2012, ndlr], il y aurait un retour à l’autocratie, à l’autoritarisme et à moins de libertés. Mais nous ne pensions pas que cela se ferait de manière aussi perfide. Et surtout, que tant de gens, apparemment modernes, pro-Occidentaux, défenseurs de la liberté, se montreraient soudainement réceptifs à ce langage de haine, nourri de ressentiment… Y compris au sein de mon entourage, des amis qui pourtant avaient manifesté contre Poutine, ou avaient des maîtresses ukrainiennes…

Comment était-ce possible ? Ce n’était évidemment pas de la magie noire. Mais il y a là quelque chose d’étonnant, une explication psychologique. Un travail avec le subconscient, l’utilisation de constructions imagées, le recours à certains traumatismes personnels de l’enfance ; la perte de l’Union soviétique au niveau national. Beaucoup de gens ont soudainement complètement viré de bord

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Mais mon roman ne vise pas à donner une description précise de toute la diversité des portraits psychologiques qui ont conduit la Russie à la guerre. Il s’agit plutôt d’une métaphore filée sur l’impact du discours de haine sur le côté obscur de l’âme humaine.

En libérant ses démons, en compensant les humiliations personnelles, on libère le mal réprimé et contenu en soi. Selon moi, la genèse du mal est ce sentiment d’être lésé, d’avoir été brimé, et le désir de s’affirmer aux dépens des autres, à travers leur douleur et leur souffrance.

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Vous traitez la propagande comme un virus mortel…

Je voulais écrire sur la façon dont les gens se transmettent la folie les uns aux autres, à travers les mots. Parce que ce n’est pas une construction verticale où l’Etat sème et le peuple reçoit. Une fois contaminés, les gens commencent à répandre le virus par le verbe. On se dispute au sein des familles, au travail, avec ses amis. Et ceux qui sont contaminés ressentent le besoin de contaminer l’autre.

Passer du côté du mal provoque inévitablement un conflit intérieur avec l’éducation reçue, les valeurs inculquées depuis l’enfance par la famille et par l’école, quand le système se met à exiger de vous d’accepter l’inacceptable. Tu comprends que tu enfreins un tabou, et tant qu’il y a autour des gens qui respectent ce tabou, cela t’irrite profondément. Il faut les embrigader eux aussi, afin de te prouver que tu n’es pas une mauvaise personne.

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Un autre acteur central de votre œuvre est l’oubli, corollaire du mensonge…

L’action se déroule dans l’un de ces petits avant-postes au bord de l’inconnu, où tout est oublié. Oublié parce que les gens ne veulent pas se souvenir, comme les vétérans n’aiment pas se remémorer la guerre. Qui sait ce qu’ils ont fait là-bas ? Surtout quand on a été bourreau. La victime a besoin de se souvenir, de parler pour se débarrasser de ses peurs, elle sait qu’elle a raison. Mais le bourreau, le violeur, le pillard n’a pas envie de se souvenir.

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Ce qui est fait est fait. Ceux qui vivent sur cet avant-poste ne veulent pas se souvenir de ce qui s’est passé avant ni du pourquoi il n’y a plus personne de l’autre côté du fleuve. Et on ne raconte rien aux jeunes. Sinon, il faudrait reconnaître que nous étions du côté du mal. C’est un peu ce qui est en train d’arriver aux enfants en Russie, auxquels on enseigne la guerre en Ukraine du point de vue de la propagande de Poutine.

Autant dire qu’ils n’en sauront rien de vrai. Moi, qui suis né en 1979, j’ai dû attendre d’être en terminale, après la chute de l’URSS, pour découvrir ce qui s’était passé en 1939, le pacte Molotov-Ribbentrop, ou les répressions de l’insurrection de Budapest (1956) et du «printemps de Prague» (1968).

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Pour votre œil d’écrivain, de journaliste et d’observateur politique, l’Amérique de Donald Trump résonne-t-elle avec la Russie de Vladimir Poutine ?

Oui, et c’est surprenant. Pendant vingt-cinq ans, Poutine a préparé le peuple à un état de soumission et d’abdication, un peuple avec déjà mille ans d’histoire d’asservissement. Et qui n’a connu qu’une très courte période, une dizaine d’années à peine, après la chute de l’URSS, d’anarchie et de liberté, tant que l’entourage de Boris Eltsine et les premiers collaborateurs de Vladimir Poutine pillaient le pays, et ne se souciaient pas du peuple. Avant de commencer à serrer les vis quand il a fallu préserver ce qu’ils avaient amassé.

Les Américains, eux, ont été libres pendant deux cent cinquante ans. Et Trump a réussi, en une année seulement, à mettre la nation américaine dans un état de choc et de résignation. Vladimir Poutine méprise le système du droit international, parce qu’il estime qu’il freine et discrimine la Russie, l’empêchant de réaliser ses plans de reconstruction impériale. La Russie est un pays faible, qui aurait tout intérêt à ce que des règles existent.

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Mais Poutine était enfermé dans une bulle, ne comprenant pas à quel point la Russie dépendait économiquement de l’Occident, et son armée était un tigre de papier. Il n’imaginait pas non plus le degré réel de résistance de l’Ukraine, des forces de la société civile. Donald Trump a été tenté de suivre le même schéma. Mais l’Amérique est le pays le plus puissant au monde sur le plan militaire et la plus grande économie, elle aurait beaucoup plus à perdre encore en se coupant de ses alliés.

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En quoi ces deux impérialismes diffèrent-ils ?

Leur genèse est différente. En réalité, il n’y avait pas de demande massive en faveur de l’impérialisme en Russie. Il y avait une couche sociale défavorisée qui nourrissait un sentiment de rancœur. Les Douguine et autres penseurs nationalistes étaient marginaux jusqu’à ce que le pouvoir trouve commode d’utiliser leur rhétorique pour mobiliser la société de manière ultraconservatrice. Pour geler la libéralisation spontanée qui venait d’en bas, un désir de normalité, de vie digne, de justice, de lutte contre la corruption.

En Amérique, au contraire, il y a une forte demande pour des valeurs conservatrices. Une rhétorique d’intolérance, de haine envers toutes ces minorités ultra-minoritaires liées au fait que les démocrates, qui auraient dû résoudre les problèmes sociaux des classes moyennes et défavorisées, se sont concentrés de manière imprudente sur la lutte politique interne et leur propre programme.

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En outre, les gens renoncent facilement à leur liberté lorsqu’ils ont peur. Parce que l’histoire n’enseigne rien. Chaque génération repart de zéro. La peur et la promesse de sécurité l’emportent sur le besoin de liberté. Vous voulez la liberté quand vous êtes en sécurité, quand vous avez peur, vous voulez être protégé. Les fascistes attisent la peur pour vendre leur protection.

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Donc l’Amérique de Trump est devenue fasciste ?

Sa rhétorique oui. Le pays a bien sûr une grande inertie, et les gens résistent aux raids anti-migrants. Mais un despote a pris le pouvoir. Le hate speech a commencé dès la campagne électorale. Et la déshumanisation, la brutalité et la simplification. Les régimes autoritaires étudient avec beaucoup d’intérêt les pratiques des autres, qu’il s’agisse de zombification, de contrôle, de mise en place d’un conformisme.

Et ce qui semblait être applicable uniquement à la Russie est devenu d’actualité et pertinent partout, y compris en Europe, avec les partis d’extrême droite qui utilisent les mêmes méthodes et la même rhétorique. Pour y être invulnérable, il faut être serein, ne ressentir aucune crainte. En premier lieu, la crainte de perdre son confort de vie.

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Sommes-nous donc condamnés à sombrer dans la paranoïa et dans la peur, à moins, comme vos personnages, de se percer les tympans pour ne pas être contaminés par le virus ?

Pas nécessairement. Si on arrive à analyser et à nommer les choses, c’est déjà un vaccin. Et l’antidote à la peur, c’est le rire. C’est sur cela que repose la caricature politique. Et c’est sur cela, en particulier, que toute la campagne de Navalny avait été construite : Poutine n’est pas effrayant, il est ridicule. Vous ne pouvez pas avoir peur de ce dont vous vous moquez.

Mais, malheureusement, nous vivons actuellement dans un cycle de suspicion et de méfiance généralisée. Selon moi, le grand déclencheur, c’est le Covid-19, qui a complètement déstabilisé notre vision de l’avenir. Demain est devenu totalement incertain. N’importe qui peut mourir chaque jour, on ne peut rien y faire.

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Le problème majeur, ce sont les réseaux sociaux. On mise sur la viralité. La diffusion de l’information est devenue horizontale – et même les sources verticales font semblant d’être horizontales -, il n’y a pas de modération. Ce qui se passe sur les réseaux me rappelle beaucoup la presse européenne avant le début de la Première Guerre mondiale. Un attisement irresponsable du feu. Pour faire du chiffre, en surfant sur la vague du nationalisme, tout le monde verse de l’huile sur le feu. Pour le profit, pour le buzz.

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Les gens se laissent emporter par l’enthousiasme, par la frénésie. Après deux guerres mondiales, il a été décidé en Occident qu’il fallait une modération. Qu’il y a un domaine de responsabilité, réservé aux professionnels de l’information. En outre, le langage de la haine et de la violence ne devait pas être toléré, car nous avions vu où cela mène.

Appelez cela de la censure libérale, mais cela a aidé à maintenir la paix pendant de nombreuses années. Désormais, sur les réseaux, il y a une irresponsabilité totale. Sous des pseudos anonymes, les gens peuvent publier n’importe quoi. Qui travaille pour l’Etat, qui a un faux profil, qui est un troll rémunéré, qui est simplement idiot ? Impossible de le savoir.

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Vous avez vous-même investi les réseaux…

Moi, j’ai appris à rédiger des messages viraux. Avec 70 000 abonnés sur Twitter, certains de mes messages ont été lus par trois millions de personnes. Je sais comment ça marche, j’ai la recette. Il suffit de jouer sur les émotions. Aucune analyse, zéro. Et aucun lien avec les faits, le bon sens, la vérité.

On assiste ainsi à la formation d’une ochlocratie, le pouvoir de la foule. Et elle commence, comme aux Etats-Unis, à faire pression sur l’establishment politique, en formant une demande et en continuant à exercer son pouvoir, en rejetant toute limite. Le bien se distingue du mal, car il s’impose volontairement des limites, tandis que le mal ne veut être limité par rien. C’est pourquoi le mal l’emporte souvent. Il n’y a pas de limites, on peut tuer des enfants, bombarder des villes, faire tout ce qu’on veut.

L’Avant-poste, comme métaphore, parle de cette impulsion qui se propage à travers les réseaux sociaux. Mais plus simplement, ce livre raconte comment, après l’effondrement de la Russie, il y a des gens qui vivent sur ses ruines, ils ne se souviennent pas pourquoi le pays s’est effondré et pensent que le mal qu’ils ont causé ne reviendra jamais. Parce que, de l’autre côté, tout le monde est déjà mort. Mais en réalité, personne ne meurt jamais complètement. Et le mal revient toujours.

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Veronika Dorman à suivre sur Libé
04/02/2026 

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