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Sous un ciel d’apocalypse, la Californie se bat contre des dizaines d’incendies géants

Plus de 14 000 pompiers luttent contre 29 feux majeurs. 1,2 million d’hectares ont été détruits, contre 105 000 environ en 2019. Douze personnes ont trouvé la mort.

San Francisco a été soulagée de s’apercevoir, jeudi 10 septembre, que le ciel avait repris une couleur « normale ». Celle, du moins, à laquelle elle a dû s’habituer depuis cette nuit du 16 août, quand la foudre a frappé le nord de la Californie à plus de 14 000 reprises et provoqué des centaines de départs de feu. Une teinte jamais très définie, entre brouillard et tempête de sable – en réalité de cendres, qui s’accumulent sur les pare-brise des voitures, héritage des méga-incendies qui brûlent depuis des semaines à des centaines de kilomètres de la baie.

L’orange avait disparu dans le ciel, mais, curieusement, l’odeur âcre qui irrite la gorge était revenue. Mercredi, journée apocalyptique, entre rouge et noir, le soleil ne s’était levé qu’à midi, mais pour une fois l’air ne sentait pas le brûlé. Les habitants étaient sortis photographier « l’éclipse », pas vraiment rassurés par les explications officielles : « Les particules de fumée réfléchissent la lumière bleue et ne laissent passer que les rayons jaunes, orange et rouges », a expliqué l’agence chargée de la qualité de l’air.

Sur Ocean Beach, un groupe de jeunes surfait, indifférent à la chute brutale des températures. Le 6 septembre, il faisait 37,7 °C, un record historique dans une ville généralement baignée par les courants froids du Pacifique ; quarante-huit heures plus tard, il ne faisait plus que 16 °C sous le Golden Gate Bridge. « Les rayons solaires sont bloqués par la fumée », a expliqué l’agence.

Un risque accru d’infections respiratoires

Jeudi, l’air a de nouveau été déclaré « malsain » – pour le vingt-troisième jour. Les populations « vulnérables », les asthmatiques, les enfants, ont été invités une nouvelle fois à rester à l’intérieur, fenêtres calfeutrées. « La couche de fumée est en train de descendre vers la surface, ce qui détériore considérablement la qualité de l’air et risque de déclencher une crise de santé publique », a prévenu Daniel Swain, climatologue l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Les Centres de détection et de prévention des maladies (CDC), l’autorité sanitaire fédérale, ont mis en garde contre un risque accru d’infections respiratoires, notamment au Covid-19. Il a recommandé le port du masque N95, plutôt que les masques en tissu, tout en admettant qu’il n’est « disponible que pour les professionnels de la santé ».

Sur la carte des incendies en Californie, les endroits épargnés commencent à se faire rares. La saison des vents, ces diablo winds qui chaque automne profitent des hautes pressions sur l’Utah et le Nevada pour franchir la sierra et débouler sur la Californie, n’a pas encore vraiment commencé, mais les records de superficies brûlées sont déjà dépassés.

La Californie du Sud n’est pas épargnée. Un feu à l’est de Los Angeles brûle depuis le 6 septembre et couvre la ville de fumée.

Daniel Berlant, le chef de la prévention de l’agence de lutte contre les incendies, Calfire, a présenté les chiffres jeudi dans son bilan quotidien : 14 000 pompiers luttent actuellement contre 29 feux « majeurs » (sans compter quelque 7 000 autres), dont six font déjà partie des vingt plus étendus de l’histoire de l’Etat ; 1,2 million d’hectares ont été détruits, contre 105 000 en 2019. Douze personnes ont trouvé la mort, une vingtaine sont portées disparues et 3 900 bâtiments ont été détruits.

Les incendies d’automne sont devenus rituels dans le Golden State, mais tous n’ont pas la même origine. La responsabilité du Camp Fire de 2018, le feu qui reste le plus meurtrier (il a fait 85 morts et réduit en cendres la localité de Paradise) a été attribuée à la compagnie électrique PG & E, dont les lignes mal entretenues – malgré les injonctions judiciaires – avaient provoqué les étincelles fatales.

L’entreprise a été condamnée à verser 25,5 milliards de dollars (21,5 milliards d’euros) de dommages et intérêts. Pour éviter un nouveau drame, elle a coupé le courant de manière préventive, au début de septembre, dans plusieurs comtés. Dans l’Etat le plus riche du pays, quelque 200 000 habitants se sont retrouvés à la merci de la canicule, d’une fumée toxique pour les poumons, et privés d’air conditionné.

« Confluence d’événements » sans précédent

Cette année, les incendies ont été dans leur quasi-totalité déclenchés par un phénomène naturel. Selon Calfire, la foudre des 16 et 17 août a été d’une intensité sans précédent depuis 1980 : émanation de la rencontre de la tempête tropicale Fausto, au large de la Basse-Californie, et de l’air surchauffé des terres. La plupart des incendies actuels remontent à cet épisode. Le plus vaste, appelé « August Complex » – un rassemblement de 37 foyers dans la forêt de Mendocino, à la lisière de l’Oregon, a débuté le 17 août. Le 10 septembre, il n’était toujours contenu qu’à 24 %.

Les pompiers de l’Oregon combattent le feu près de Mill City, le 10 septembre.

La hantise des pompiers était de réussir à maîtriser ces feux avant la saison « officielle » des incendies. Ils croyaient y être parvenus en ce qui concerne le « North Complex », au nord de Sacramento, jusqu’à ce qu’une brusque montée des vents pendant le week-end ne lui redonne de la vigueur.

Les secouristes ont été pris de court lorsque les flammes ont dévalé la rivière Feather, a expliqué Daniel Berlant. En vingt-quatre heures, la superficie de l’incendie a été multipliée par six. Le feu est maintenant aux environs du lac d’Oroville, tout près du comté de Butte et de la localité de Paradise. Sommés d’évacuer en urgence, les habitants ont cru revivre les scènes de cauchemar de 2018. « Les enfants se sont cachés sous leurs couvertures », a témoigné une mère sur Twitter.

Le gouverneur démocrate, Gavin Newsom, a expliqué que l’Etat était confronté à une « confluence d’événements » sans précédent. Outre cette avalanche d’éclairs « secs », il y a eu une vague de fortes températures qui a fait peser un « dôme de chaleur » sur toute la Côte ouest (selon Daniel Swain, août a été le mois le plus chaud depuis que les températures sont mesurées en Californie). Et le combustible est disponible : 150 millions d’arbres morts sont tout prêts à flamber dans les forêts, a annoncé le gouverneur, légués par les « cinq ans de sécheresse historique » vécus par la Californie entre 2012 et 2017. « Le changement climatique a profondément affecté la réalité à laquelle nous sommes confrontés, a-t-il signifié. J’ai très peu de patience pour ceux qui nient cette réalité. »

« Un cyclone de fumée »

La Californie n’est pas le seul Etat livré aux flammes. Les images satellites montrent ce que le chercheur Daniel Swain appelle – faute, dit-il, d’avoir jamais vu pareil phénomène – « un cyclone de fumée » : un couvercle gris qui s’étend sur une centaine de kilomètres, au large du Pacifique, et sur quelque 1 000 km de long.

L’Oregon, peu familier du rituel automnal des incendies, a été pris de court, malgré une sécheresse sans équivalent en trente ans. Un demi-million de personnes ont reçu l’ordre d’évacuer, « et ce chiffre continue de croître », selon les autorités locales. Dans la dernière décennie, la superficie brûlée par les feux représentait en moyenne 200 000 hectares par an, a souligné la gouverneure de l’Etat, Kate Brown : « En trois jours, nous avons doublé cette moyenne. »

Des maisons détruites par les flammes du « Santiam Fire » à Gates, dans l’Oregon, le 10 septembre.

Outre les 23 mégafeux de Californie, les climatologues recensent 60 foyers importants dans l’Ouest américain : du Montana à l’Utah, l’Idaho et l’Arizona. Dans le Colorado, les quatre foyers qui perduraient depuis des semaines sont en voie d’être contenus grâce à une météo en folie. En deux jours, l’Etat est passé d’une chaleur de plus de 35 °C à une tempête de neige. C’était le 8 septembre, la neige la plus précoce depuis 1961.

Corine Lesnes

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