- 2021 - NETHERLANDS - Lea Ypi is an Albanian philosopher, author and academic. She is a professor of political theory at the London School of Economics.

« Il faut renouer avec la lutte pour les Lumières » : la leçon inaugurale de la philosophe Lea Ypi au Collège de France

.

Lea Ypi (Philosophe)

 14 février 2026 

Nous vivons une époque troublante. Le président de la plus grande puissance militaire mondiale écrit au premier ministre d’un pays allié que, puisque son pays « a décidé de ne pas lui décerner le prix Nobel de la paix », il ne se sent plus « tenu de penser uniquement à la paix ». Un magnat de la technologie utilise sa plateforme pour soutenir des partis d’extrême droite qui encouragent le racisme et la violence contre les immigrants. Les courriels rendus publics d’un riche financier accusé de trafic sexuel révèlent un réseau mondial de corruption, d’abus de pouvoir et de manipulation de personnes vulnérables.

Existe-t-il un mot qui résume l’époque troublante dans laquelle nous vivons ? Je l’appellerais l’âge de la Déraison. L’âge de la Déraison est le contraire de l’âge de la Raison : l’effondrement des Lumières. Les Lumières, selon leur définition la plus célèbre, consistent en la sortie des êtres humains de l’état de tutelle dont ils sont eux-mêmes responsables. Aujourd’hui, cette dépendance à l’autorité prend de nouvelles formes : conformisme politique, emprise des influenceurs, délégation des décisions aux algorithmes.

.

Pourquoi la déraison persiste-t-elle ? Comment retrouver le courage de penser par nous-mêmes ? Telle sera ma question principale (…). Je vais appeler l’alternative que je propose, faute d’un meilleur terme, le « socialisme moral ». Ceux qui sont mal à l’aise avec le mot « socialisme » préféreront peut-être « égalitarisme libéral », « démocratie radicale » ou tout autre concept similaire. Le terme importe moins que le fond : ce qui compte, c’est que nous diagnostiquions les mêmes phénomènes et que nous regardions dans la même direction en vue du changement. (…)

La racine du mot « capitalisme » est « capital » – une chose. La racine du mot « socialisme » est « social », du latin socius : « compagnon », « ami ». La moralité concerne avant tout les relations entre les personnes. Il y a donc quelque chose de problématique dans une société qui fait dépendre la relation des personnes de leur rapport aux choses. (…) Le capitalisme sape le concept de liberté qui est au cœur de la tradition des Lumières que j’essaie de faire revivre. (…) J’appelle « socialisme » la vision philosophique et politique qui, dans les circonstances du capitalisme mondialisé actuel, aspire à la réalisation la plus complète de la liberté.

Si vous doutez de vivre dans un monde capitaliste, regardez l’écran de votre téléphone. Les images représentent l’ensemble des règles grâce auxquelles vous communiquez avec vos amis, commandez à manger, lisez des livres, écoutez de la musique, vous déplacez d’un endroit à un autre, organisez vos vacances, etc. Derrière chaque icône clignotante se cache une grande entreprise privée, et derrière l’objet contenant toutes ces icônes se cache également une entreprise privée. Le capitalisme est un système caractérisé par la propriété privée des moyens de production, motivé par la recherche du profit et façonné par l’échange entre le travail salarié et le capital. (…)

.

Ma réflexion sur le socialisme moral naît d’une double confrontation : avec les socialismes réels du XXe siècle et avec les échecs du capitalisme réel. Les sociétés postcommunistes restent hantées par ce passé, mais ce malaise ne traverse guère les démocraties libérales, où la gauche discute du socialisme comme si le socialisme réel n’avait jamais existé. Cette incapacité à affronter l’échec du socialisme d’Etat tout en réimaginant des alternatives – cette tendance à reléguer cette histoire à un passé sans leçons – explique nombre de nos malheurs : la crise de la gauche, la montée de l’extrême droite, les divisions entre l’Est et l’Ouest européens. (…)

.

Universalisme nécessaire

C’est pourquoi il faut renouer avec la lutte pour les Lumières : retrouver une analyse de la société fondée sur la raison, la capacité critique et un concept de liberté capable de tisser ces divers projets en un récit commun. (…). Pourtant, le projet des Lumières est aujourd’hui très décrié, tant par la gauche que par la droite. Il est décrié par la droite parce que la réflexion critique, le « courage de penser par soi-même » qui constitue la devise des Lumières, a toujours été une menace à la soumission nécessaire à l’autorité. Mais il est également décrié par la gauche postcoloniale, qui reproche aux Lumières la brutalité, la domination et le paternalisme qui ont souvent caractérisé les rencontres des Etats européens avec le reste du monde.

Cette critique contient une vérité, mais manque de nuance. C’est vrai que l’universalisme des Lumières a souvent été utilisé comme arme de domination et que les Etats européens ont souvent justifié la violence coloniale au nom de la civilisation, du progrès et de la raison. Les mêmes intellectuels qui proclamaient les droits universels excluaient les peuples colonisés de leur champ d’application, les traitant comme s’ils n’étaient pas encore capables de s’autogouverner, pas encore pleinement rationnels, pas encore pleinement humains.

.

Mais il faut distinguer entre l’instrumentalisation des idéaux des Lumières à ces fins et le cœur moral du projet. Quand Toussaint Louverture mena la révolution haïtienne [de 1791 à 1802], il tint la France responsable de ses propres principes proclamés de liberté et d’égalité. Lorsque les mouvements anticolonialistes ont réclamé l’indépendance, ils l’ont souvent fait en utilisant le langage de la liberté, renversant ainsi les concepts des Lumières contre leurs détenteurs européens. Le problème n’était pas l’universalisme, mais son application hypocrite. Nous n’avons pas eu trop de Lumières en Europe, mais pas assez.

Abandonner l’universalisme au profit du particularisme culturel n’est pas la solution. En réduisant les conflits mondiaux à des différences civilisationnelles, en expliquant la mentalité coloniale comme un choc des cultures plutôt que comme un produit de l’expansion capitaliste, nous perdons la capacité à diagnostiquer et à remédier à l’injustice au-delà des frontières. L’universalisme nécessaire n’est pas celui qui masque les intérêts de nos élites économiques et politiques, mais celui qui reconnaît notre humanité commune et notre situation partagée d’assujettissement à des structures mondiales d’oppression. Comme le comprirent Frantz Fanon [1925-1961, psychiatre et essayiste impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie] et Aimé Césaire [1913-2008, écrivain et homme politique martiniquais, fondateur du mouvement littéraire de la négritude], la tâche n’est pas de rejeter la raison des Lumières, mais de la radicaliser – d’étendre ses promesses à tous plutôt qu’à quelques privilégiés.

.

Les critiques postcoloniales contiennent des idées importantes, mais attention aux conséquences involontaires. Suggérer que liberté, égalité et dignité ne sont que des impositions occidentales devient politiquement paralysant. Cela sert ceux qui justifient l’oppression par les différences culturelles en oubliant que tous les Européens n’ont pas bénéficié du libéralisme européen et que tous les non-Européens n’en ont pas été victimes.

Le socialisme moral cherche à retrouver le noyau émancipateur des Lumières tout en tirant les leçons de ses trahisons historiques. Cette position subversive anima les socialistes moraux du début du XXe siècle. Elle doit être relancée pour laisser derrière nous l’âge de la Déraison. (…)

.

Ma défense du socialisme moral

Mais soyons prudents : l’âge de la Déraison ne succède pas simplement à un âge d’or de la raison, comme si nous avions autrefois connu les Lumières et les avions ensuite perdues. Nous n’avons jamais eu de raison publique proprement dite, et nous n’avons jamais vécu à une époque éclairée ; tout au plus avons-nous été témoins d’efforts moraux et politiques sporadiques en faveur des Lumières.

Le projet des Lumières a toujours été une lutte, un projet politique contesté. Ce qui rend notre époque particulière, ce qui la rend particulièrement dangereuse, c’est que nous semblons remettre en question non seulement la faisabilité de cette lutte, mais aussi le bien-fondé même de s’y engager. (…). Je voudrais vous laisser avec quatre idées fondamentales que nous tirons du retour à l’esprit critique des Lumières et à la centralité d’une législation indépendante de la raison, quatre points-clés sur lesquels repose ma défense du socialisme moral.

.

Le premier est la nécessité de retrouver une manière de diagnostiquer les conflits qui soit aussi inclusive que possible, afin de pouvoir articuler comment la liberté d’action est entravée par rapport à un point de vue global. Le projet des Lumières est utile pour orienter la critique sociale dans l’ère de la mondialisation. L’universalisme de la raison sur lequel repose ce projet est aussi crucial d’un point de vue épistémique que son cosmopolitisme l’est d’un point de vue politique. Des crises environnementales à la réglementation des technologies, de l’échec des marchés capitalistes à l’autoritarisme politique, nos problèmes sont mondiaux, et nos efforts pour réfléchir à des solutions doivent également être mondiaux. Il n’y a pas de retour à des formes simples d’identité pour naviguer dans la complexité de notre époque.

Deuxièmement, les Lumières sont une philosophie de crise. Elles ont émergé à une époque de grands bouleversements, marquée à la fois par une révolution scientifique et culturelle et par un effondrement de la foi dans les valeurs hiérarchiques et les autorités traditionnelles. Récupérer l’héritage des Lumières, c’est réfléchir aux moyens dont disposent les humains pour naviguer dans de telles crises, aux capacités essentielles qui nous définissent indépendamment de nos identités. C’est revenir au projet de la raison comme fondement de la critique sociale et à la distinction entre fins universelles et intérêts particuliers.

.

Cela m’amène au troisième point. Nous devons retrouver le concept de raison comme législation universelle. L’humain est au centre du bien comme du mal dans l’histoire. En réfléchissant à l’origine de nos capacités humaines, les Lumières ont défini un rôle pour la raison qui trace une voie difficile entre le scepticisme et le dogmatisme. C’est aussi exactement la voie dont nous avons besoin. Nous devons lutter contre le scepticisme, car, avec le scepticisme seul, il n’y a pas de foi en l’humain, pas d’espoir pour l’avenir, pas de pensée constructive. Mais nous devons également lutter contre le dogmatisme, car, avec le dogmatisme seul, il y a trop de foi et pas assez de critique de l’autorité, des différentes formes de manipulation idéologique et de fausse conscience auxquelles nous sommes constamment confrontés.

Enfin, mon quatrième point : nous devons inscrire notre réflexion dans une perspective de paix. L’esprit cosmopolite des Lumières anima les efforts de coopération des institutions internationales issues de la seconde guerre mondiale, notamment l’Union européenne et l’Organisation des nations unies. (…)

.

Qu’est-ce que cela signifie pour le socialisme moral ? Nous ne pouvons plus nous replier que dans les Etats-nations ou imaginer que le socialisme dans un seul pays est suffisant pour atteindre l’idéal de liberté. Même pas le socialisme moral. Le capitalisme est un système mondial ; ses relations d’exploitation dépassent les frontières et dépendent en fait de la segmentation du monde en unités politiques concurrentes. Un socialisme moral digne de ce nom doit donc avoir une portée cosmopolite, ne se préoccupant pas seulement des garanties à la liberté juste au sein des Etats existants, mais aussi de la transformation des structures mondiales qui déterminent qui a accès aux ressources, qui supporte les coûts de production et dont la liberté compte. La question n’est pas seulement de savoir si les individus se traitent mutuellement comme des fins en soi, mais aussi si nos institutions sociales sont organisées de manière à rendre structurellement impossible le fait de traiter les autres comme de simples moyens. (…)

Lea Ypi est professeure invitée au Collège de France à la chaire annuelle « L’invention de l’Europe par les langues et les cultures ». Née en Albanie, elle est professeure de théorie politique à la London School of Economics. Elle vient de publier un roman, « Indignité », traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle et Philippe Aronson (Calmann-Lévy, 400 pages, 23,90 euros). Cette leçon inaugurale sera publiée sous le titre « L’idée de socialisme moral », aux Editions du Collège de France, en 2026. (…)
.

Lea Ypi Philosophe à suivre sur Le Monde