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Le populisme en échec dans les villes ?

Alors que les villes sont généralement perçues comme des lieux de résistance au discours populiste, là où les territoires ruraux y seraient davantage perméables, ne pas se méfier des logiques d’entre-soi et de ghettoïsation qui surviennent en ville risque de transformer cette conviction en aveuglement.

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Alain Cluzet
février 2026
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« La ville de Die résistera elle au populisme des deux listes des Droites  ? « 

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Pour ne pas stigmatiser certaines franges de la population, les observateurs s’interdisent souvent de cartographier le vote populiste. Les chiffres sont cependant sans ambiguïté dans presque tous les pays occidentaux. En France, par exemple, aux européennes comme aux législatives de 2024, le Rassemblement national a obtenu deux fois plus de voix dans les périphéries et petites communes : 38 % en moyenne dans les communes de moins de 2 000 habitants, la moitié dans celles de plus de 200 000 habitants. D’élection en élection, la fracture entre les espaces urbains et ruraux semble s’accentuer dans les pays occidentaux, comme en témoigne l’étude réalisée par Twan Huijsmans et Jonathan Rodden en 2024, dans quatorze pays occidentaux et sur une période de cinquante ans1.

Aux élections municipales, cette fracture semble encore plus forte qu’aux élections nationales. Ce fut notamment le cas aux États-Unis aux dernières élections municipales, avec quasiment aucun maire populiste dans les cent premières villes du pays, et ce jusqu’à la « caricature » de New-York, où le candidat trumpien a réalisé moins de 15 % des voix, face au candidat démocrate Zohran Mamdani. Mais ce fut aussi le cas en Italie, dirigée par les post fascistes de Fratelli d’Italia et de la Lega qui, le même jour en 2024, ont gagné aux élections nationales et européennes, mais perdu aux municipales dans les grandes villes.

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Ville de Montpellier. Canva

La ville de Montpellier aussi attaquée par les Droites sulfureuses…

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Les fausses prophéties du populisme

Les analystes expliquent souvent la montée du populisme par la baisse du pouvoir d’achat, mais cet argument est très fragile. En effet, la progression régulière des votes populistes s’inscrit au contraire en parallèle d’une hausse du pouvoir d’achat, très marquée ces cinquante dernières années dans les pays de l’OCDE. En témoignent des pays aussi prospères que la Suède, les Pays-Bas ou la Finlande, dans lesquels les populistes sont désormais au pouvoir, ou à ses portes.

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Autre argument : les citoyens exprimeraient également par le vote populiste leur ras le bol du mépris ressenti de la part d’élites distantes et corrompues. Comme s’il existait un temps béni par le passé où des élites proches du peuple vivaient la même vie que chacun des plus modestes. Comme si la corruption des élites augmentait dans des pays aussi contrôlés que les démocraties européennes et diminuait dans les pays à gouvernance populiste assumée, tels que les États-Unis de Donald Trump, l’Argentine de Javier Milei ou encore, dans un passé récent, le Brésil de Jair Bolsonaro et l’Italie de Silvio Berlusconi.

Ultime hypothèse : l’immigration « massive » serait donc la cause principale du vote populiste. Le propos mérite qu’on s’y attarde. Les 900 000 nouveaux demandeurs d’asile recensés en 2024 en Europe ne peuvent ébranler à eux seuls l’équilibre politique d’un ensemble comptant 450 millions d’habitants, même si cette immigration n’est plus européenne et arrive par vagues. Les demandes d’asile ne représentent que 0, 2 % de la population et s’ajoutent aux 6 % de la population résidente non européenne. A priori, ce n’est pas suffisant pour y voir une « invasion » et confier son avenir aux populistes. Cela n’explique pas l’ampleur irrépressible de ces peurs qui nous conduisent à bâtir toujours plus de murs, dans nos villes et quartiers, comme aux frontières de l’espace Schengen.

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Des villes qui résistent

Face au populisme, les villes semblent être des lieux de résistance puissants, et apparaissent parfois comme les derniers. Par la diversité des formes de vie qui sont en ville, héritées ou contemporaines, par la richesse de leur vie culturelle, la densité des services partagés et les occasions de rencontres autour d’activités communes, les villes attestent des bienfaits d’une vie collective et de la possibilité de transcender nos différences, à condition de respecter certains codes de vie en société. Ce sont des lieux de symbiose, et de réconciliation. Des lieux communs malgré l’atomisation. D’où l’enjeu prédominant de combattre toute forme de violence et de repli, toute technicisation outrancière qui nous mettrait à distance les uns des autres, toute accélération stroboscopique de la vie urbaine qui supprime le temps du sensible comme de l’altérité, pour que le message populiste demeure refoulé et que son caractère démagogique soit éventé. Il n’est pas surprenant que l’urbaniste le plus connu depuis l’après-guerre soit Le Corbusier, un designer de génie mais aussi fonctionnaliste absolu. Ce dernier a tenté d’effacer le sensible et la mémoire des villes au profit de modèles, et a proposé les mêmes modèles ou presque dans les villes de Brasilia, Berlin ou encore Firminy.

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Les espaces doivent être dotés d’urbanité, c’est-à-dire d’humanité, d’imprévu et de spécifique, pour nous aider à nous inscrire dans les temps longs de l’histoire, nous apporter du sens et des émotions ; des émotions qui sont si souvent bafouées par les rationalistes et si flattées par les populistes. Pour que les échanges impromptus sur l’espace public créent du commun et de la compréhension de l’autre, dans sa différence. Pour qu’ils soient facilités et non évités, notamment dans les quartiers clos de l’entre-soi chic, ou du ghetto des marginalisés, laissant l’espace public aux plus fragiles. La tentation de la sécession qui existe au cœur des grandes villes s’associe à la multiplication des quartiers privés, et parallèlement la ghettoïsation accrue des quartiers d’habitat social. Ainsi à Marseille, ville latine où l’espace public est l’espace du quotidien de tous, on compte une prolifération rapide des quartiers fermés (2000 en 2020, contre 200 en 1990). Un double processus de sécession et de ghettoïsation, qui est aujourd’hui à l’œuvre à des degrés divers dans les villes, présente un risque majeur pour la capacité de ces dernières à faire symbiose et à restaurer un contrat social. Alain Touraine l’écrivait en son temps : la logique d’enclave ne fait qu’accroitre l’incompréhension, les fantasmes, la peur de l’autre. Et donc le populisme.

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Notre capacité à accepter la différence est d’autant plus affaiblie que nos identités sont noyées dans une globalisation uniforme et les chimères de l’auto-réalisation de soi. Paradoxalement, c’est une identité affirmée qui nous permet de nous intéresser sereinement aux autres cultures. La créolisation n’est pas un phénomène miraculeux. Dans le modèle caraïbéen, popularisé par Édouard Glissant, celle-ci se développe au cours d’un long processus multiséculaire de contacts progressifs, de micro-échanges culturels et de sédimentation douce. Pour que les cultures se rencontrent, qu’une nouvelle culture commune se forge, il faut du temps, beaucoup de temps, un bien devenu rare à l’heure de l’instantanéité numérique. D’où le séisme connu par l’Allemagne d’Angela Merkel après l’accueil d’un million de réfugiés syriens en quelques mois ; migrants regroupés dans quelques villes, le plus souvent à leur périphérie. Les villes ne peuvent devenir de vastes shakers identitaires. Elles ont une histoire, une culture et une identité propres, mais elles peuvent s’ouvrir en douceur à l’altérité, par l’échange subtil d’expériences dans la durée et non comme injonction souveraine de l’instant.

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La ville doit faire son auto-critique

L’espace urbain périphérique ne doit pas être un espace relégué, celui d’une sous-culture sans voix, dépendante de la grande ville, fière de son histoire et de sa place dans l’hypermodernité globalisée. À l’autre extrémité, la culture rurale traditionnelle a quasiment disparu après-guerre, avec la fin de l’autarcie villageoise et de l’agriculture d’autosuffisance. Désormais, 80 % des espaces urbains, périurbains et néoruraux dans les pays occidentaux sont ceux aménagés depuis l’après-guerre en périphérie de villes. La foi dans le seul progrès technique, la neutralisation de la nature réduite à un simple foncier, la construction selon des fonctions urbaines modélisées et autonomes les unes des autres ont prédominé, avec un immense oubli de la diversité des lieux, de la sensibilité des humains qui y vivent et de la facilitation des échanges qui constituent l’urbanité. Cette urbanité tient parfois à très peu de choses : une petite place, un éclairage public, des lieux communs, des commerces et services, des voies en réseaux et non en impasses, des maisons qui ne tournent pas le dos à l’espace public derrière une haute haie de tuyas et des bus qui relient à la grande ville.

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Mais une citadinité partagée ne pourra émerger sans élection des assemblées intercommunales au suffrage universel direct au sein de communautés à la bonne échelle, dotées des compétences de développement et englobant tous les territoires dépendants. Pour éviter que des villes comme Paris, par exemple, décident seules de la vitesse et du nombre de voies sur un boulevard périphérique fréquenté à 80 % par des banlieusards. Les métropoles doivent appartenir à tous les métropolitains si on prétend faire infuser des valeurs d’urbanité communes dans l’ensemble des aires urbaines. Les grandes villes doivent se considérer non comme des ilots de prospérité, des ports d’attache de la globalisation entourés d’un hinterland qui aurait pour seul intérêt d’accueillir les fonctions support et les déclassés qui vont avec, mais comme des centres partagés, appropriables au même titre par tous les citoyens qui en dépendent. Un rôle indispensable face à une globalisation qui émiette à outrance les sociétés.

Les villes doivent demeurer des lieux de socialisation, adaptés à tous les rythmes, à tous les âges, à tous les individus, même à ceux qui ne sont pas traders à La Défense. Faire que l’entre-soi comme la relégation soient réduits, que les règles de respect des autres comme du commun soient partout appliquées, que les marges périurbaines soient réellement intégrées aux villes, et que la ville technique des années 1960 ne devienne la ville technologique des années 2030, sera le principal antidote au populisme. D’où la place centrale des élus locaux, acteurs irremplaçables du quotidien et du commun, souvent les derniers remparts contre la barbarie.

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Alain Cluzet à suivre sur la revue Esprit
février 2026

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  • 1. Voir Twan Huijsmans et Jonathan Rodden, “The Great Global Divider? A Comparison of Urban-Rural Partisan Polarization in Western Democracies”, Comparative Political Studies, vol. 58, n°2, 2024, p. 261-290.

 

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