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Les problèmes de revenu des agriculteurs ont d’autres causes que les normes environnementales

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Un détricotage de la réglementation environnementale est en cours sous la pression de la FNSEA et de la Coordination rurale. Mais la baisse et les inégalités de revenu des exploitants sont-elles liées à ces normes ? Annie Genevard, ministre de l’agriculture, accusée de mensonge par nombre d’ agricultrices et agriculteurs.

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Une exploitation céréalière dans la vallée de Chevreuse, en 2025. Les grandes fermes ne sont pas seulement celles qui reçoivent le plus d’aides publiques, ce sont aussi celles qui nécessitent le moins de travail humain
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 Philippe Pointereau
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Il y a quatre ans, la guerre en Ukraine et la flambée des prix des céréales offraient à la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et ses homologues européens une opportunité historique pour attaquer des réglementations jugées attentatoires à leurs capacités de produire.

En avril 2024, après des manifestations massives, fort de l’argument qu’il serait immoral de ne pas répondre à l’urgence de « nourrir le monde », le syndicalisme agricole majoritaire obtenait une première victoire : le vote du Parlement européen supprimant l’obligation de maintenir un minimum de surfaces favorables à la biodiversité. Ceci a permis aux grandes exploitations céréalières du nord de la France de ne plus avoir à mettre en jachère 4 % de leurs terres arables.

Par la suite, les détricotages de la réglementation environnementale se sont enchaînés. La loi Duplomb votée le 9 juillet 2025 n’est certes pas parvenue à réautoriser l’insecticide néonicotinoïde acétamipride, mesure censurée par le Conseil d’Etat. Elle va néanmoins permettre de simplifier les procédures d’autorisation pour la construction de grands poulaillers1, de grandes porcheries et de mégabassines.

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De recul environnemental en recul environnemental

Une loi faite sur mesure pour les grandes exploitations, à l’image des grands élevages que la ministre de l’Agriculture propose de mettre en place dans chaque département pour pallier le déficit de production d’œufs (en regard de la demande, il manque un million de poules pondeuses par an). Et aujourd’hui, le sénateur Duplomb revient à la charge sur les néonicotinoïdes, avec le dépôt le 30 janvier dernier d’une nouvelle proposition de loi visant à réautoriser l’usage de l’acétamipride en France.

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Notre pays est un des Etats de l’UE qui autorisent le plus de matières actives : 283 contre 265 pour la Pologne

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Ainsi, la promesse du gouvernement Attal en février 2024 de mettre fin à la surtransposition des normes européennes sur les pesticides, conformément à la demande de la FNSEA et de la Coordination rurale, pourrait devenir réalité. La France pourrait demain ne plus interdire l’utilisation d’un produit de traitement qui serait autorisé au niveau européen. Notre pays est pourtant un des Etats membres qui autorisent le plus de matières actives : 283, contre 265 par exemple pour la Pologne, souvent considérée comme une menace pour les agriculteurs français – seules l’Italie, la Grèce et l’Espagne en autorisent davantage.

De plus, la Commission européenne, au travers de son projet de règlement « Omnibus 10 » sur la « sécurité alimentaire », propose la suppression des réexamens périodiques obligatoires des substances actives, qui aboutirait à des autorisations illimitées dans le temps pour un grand nombre de pesticides.

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Il faudrait ajouter aussi le projet de directive visant à légaliser les OGM issus de la mutagénèse et qui sont déjà cultivés en France (tournesol) malgré une interdiction du Conseil d’Etat.

La Coordination rurale surenchérit en souhaitant revenir sur la loi sur l’eau, revoir l’ensemble du code de l’environnement, retirer le principe de précaution de la Constitution, exclure le vin du champ de la loi Evin.

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On attend aussi la loi d’urgence agricole promise par le gouvernement. Celle-ci pourrait comprendre un assouplissement de l’application des règles sur les nitrates et une plus grande représentativité du monde agricole dans les instances territoriales gérant les questions d’eau.

Longue est la liste des mesures prises ou en train de l’être qui font reculer le droit de l’environnement sous couvert de simplification. Mais au final, sur quoi repose l’affirmation selon laquelle les normes environnementales et a fortiori leur renforcement auraient un effet délétère sur les revenus des agriculteurs ? Plus précisément, qui sont les gagnants de ce grand détricotage en cours depuis deux ans ?

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Des résultats économiques inégalitaires et fluctuants

Une partie de la réponse se trouve dans l’analyse des résultats comptables 2024 des exploitations agricoles publiés en janvier dernier par le ministère de l’Agriculture2.

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Après l’année faste de 2022 marquée par l’explosion des marchés agricoles internationaux, sur fond d’envolée des prix de l’énergie et de guerre en Ukraine, les prix ont ensuite reflué. D’où, en 2024, des résultats alarmants pour les exploitations spécialisées dans les céréales et les oléoprotéagineux, ainsi que pour les petites fermes, qui représentent 35 % des exploitations professionnelles.

Une situation qui s’explique très simplement par l’évolution des prix agricoles et des rendements, la question de la contrainte réglementaire étant un sujet très accessoire à côté de ces facteurs premiers.

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Concernant les productions céréalières, les prix sont restés bas en 2024 (175 euros par tonne de blé tendre) et les rendements du blé tendre ont baissé de 25 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années.

Ainsi le revenu des exploitations spécialisées « céréales et oléagineux » (17 % des exploitations professionnelles) passe dans le rouge pour les petites fermes avec un déficit de 991 euros et tombe autour de 6 000 euros pour les moyennes et grandes exploitations, soit le niveau du RSA.

Il en est de même pour les petits exploitants en viticulture (17 % des vignerons) qui voient leur revenu tomber à 6 100 euros en 2024, soit une baisse 47 % en un an. Cependant, sur les grandes exploitations, 27 % des exploitations professionnelles, la plupart des agriculteurs ont continué de dégager un bon revenu en 2024 : 4 222 euros en moyenne par mois, contre 1 020 euros sur les petites fermes.

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Plus l’exploitation grandit en taille économique et plus le revenu par exploitant croît. La PAC reste incapable de corriger ces inégalités

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Ainsi, quelle que soit sa spécialisation, plus l’exploitation grandit en taille économique (donc en surface ou nombre de têtes de bétail) et plus le revenu par exploitant croît. La politique agricole commune (PAC) reste incapable de corriger ces inégalités.

Par exemple pour les exploitations spécialisées « céréales et oléagineux », le montant des subventions s’est élevé en 2024 à 20 458 euros par exploitant à temps plein pour les petites fermes, contre 49 107 euros pour les grandes.

Les grandes fermes ne sont pas seulement celles qui reçoivent le plus d’aides publiques et dont les exploitants sont les plus riches. Ce sont aussi celles qui nécessitent le moins de travail humain : par exemple, les grandes fermes céréales et oléagineux gèrent 152 hectares par personne à temps plein contre seulement 69 hectares pour les petites. Et celles qui consomment le plus de pesticides (177 euros/ha pour les grandes fermes contre 135 euros/ha pour les petites).

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L’impact des baisses de prix, et des chocs climatiques et géopolitiques

Les inégalités de revenu entre les grandes et les petites fermes proviennent principalement des écarts de productivité liés à la mécanisation, de soutiens de la PAC généralement plus importants, voire de prix négociés plus élevés.

Et ce que l’on observe avant tout en 2024 est l’impact des prix des céréales très bas dans un marché mondialisé. Les agriculteurs n’ont aucune prise sur ces prix et ne peuvent que les subir, de même que les prix des consommations intermédiaires : engrais, produits de traitement, carburant.

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Ils subissent également des chocs climatiques, comme en 2024 avec des conditions pluvieuses qui ont affecté les rendements céréaliers. De même, ils n’ont pas la main sur des évolutions structurelles, comme la baisse continue de la consommation du vin en France.

Ils sont tout aussi démunis face à des chocs géopolitiques, comme les droits de douane américains de 15 % imposés par Trump en août 2025 sur les alcools, ou face à des crises sanitaires comme celle de la dermatose nodulaire contagieuse.

Les gagnantes de l’abaissement des normes environnementales sont les grandes exploitations, au détriment des fermes petites et moyennes

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Tous ces déterminants principaux du revenu des agriculteurs n’ont rien à voir avec la réglementation environnementale. Difficile, dès lors, d’accuser celles-ci d’impacter négativement leur revenu. En définitive, les principales gagnantes de l’abaissement des normes environnementales sont les grandes exploitations, qui tirent leur épingle du jeu au détriment des fermes petites et moyennes. Et bien entendu les entreprises de l’amont qui continuent de vendre massivement des pesticides et des engrais chimiques.

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L’environnement, un atout pour de nombreuses exploitations

Du moins à court terme. Car la productivité de l’agriculture à long terme, surtout dans le contexte du réchauffement climatique, dépend de la préservation de la vie biologique des sols et d’éléments naturels tels que haies et zones humides. Et dès à présent, la protection de l’environnement représente un gain pour de nombreuses fermes.

Par exemple, les quantités d’azote épandues en excès pour fertiliser les cultures et qui finissent sous forme de nitrates dans les rivières et les nappes dépassent souvent 60 kg par hectare pour le blé dur, le maïs ou le colza, soit un manque à gagner de 72 euros/ha au prix moyen de l’azote de 1,2 euro/kg.

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Cela aurait représenté en 2024, pour les grandes fermes en céréales et oléagineux (313 ha en moyenne), plus de deux fois le résultat de l’exploitation : 27 000 euros versus 10 380 euros.

Les charges en achat de pesticides ont de leur côté représenté 55 630 euros en moyenne pour les grandes exploitations. Réduire ces intrants est écologiquement nécessaire, mais cela a aussi un intérêt économique.

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Pour accompagner cette transformation, les mesures agro-environnementales et climatiques pourraient être davantage mobilisées

Pour accompagner cette transformation, les mesures agro-environnementales et climatiques telles que les aides à la conversion à la bio, aujourd’hui le parent pauvre des aides de la PAC, pourraient être davantage mobilisées. Elles représentent déjà 11 % du résultat avant impôt des petites fermes contre seulement 2 % pour les grandes.

Mais encourager l’agroécologie, les labels de qualité (AOC, Bio), la diversification, la transformation, les circuits courts et un plus grand nombre d’emplois dans les fermes avec de meilleures conditions de travail et de revenu exige de revoir les politiques agricoles et alimentaires en place.

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Les agriculteurs qui veulent faire reculer les normes en faveur de la biodiversité et d’une meilleure gestion des intrants au lieu de les renforcer se trompent de cible. Mais cela leur évite de remettre en cause le modèle économique actuel basé avant tout sur la spécialisation des exploitations, leur agrandissement et la mondialisation des marchés agricoles.

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Notes : 

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