Pourquoi la guerre en Iran fait bondir les prix du pétrole et flamber ceux du gaz
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L’Iran a riposté aux frappes américaines et israéliennes en bloquant le détroit d’Ormuz, un canal vital où transite un cinquième des exportations de pétrole et de gaz naturel liquéfié de la planète. Le pays s’en prend aussi aux usines de production de GNL au Qatar.
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Hortense Goulard
Jour 3 après les frappes israélo-américaines sur l’Iran qui ont tué le guide suprême Ali Khamenei. La République islamique a riposté en bloquant de facto le détroit d’Ormuz, un canal vital pour l’économie mondiale. Un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié consommés dans le monde passe par ce détroit d’une largeur de cinquante kilomètres.
Les Gardiens de la révolution ont mis en garde les bateaux qui oseraient s’y aventurer. Dimanche, cette organisation paramilitaire iranienne a signalé que trois tankers en provenance du Royaume-Uni et des Etats-Unis avaient été « touchés par des missiles et brûlaient ». Une autre attaque de tanker à l’aide d’un drone a été signalée par les autorités maritimes d’Oman lundi.
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Les prix s’envolent
Des tankers, chargés de pétrole et de gaz naturel liquéfié, s’agglomèrent donc aux environs du détroit, sans oser le franchir. L’impact sur les prix mondiaux du pétrole et du gaz a été immédiat. Le prix du baril de brut a décollé de plus de 7 % dans la journée de lundi.
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Il s’établit désormais à plus de 78 dollars pour le Brent, soit cinq dollars de plus qu’avant les frappes sur l’Iran. La décision de l’Opep dimanche d’augmenter la production de pétrole mondiale de 206.000 barils par jour a néanmoins pu contribuer à modérer un peu cette hausse de prix.

L’effet est plus spectaculaire sur les marchés du gaz. Le prix des contrats à terme de référence pour le gaz naturel en Europe a décollé de près de 50 % lundi, avant de se détendre un peu. Ils s’établissent désormais à 44 euros du mégawattheure, contre 32 euros environ vendredi, avant les frappes contre l’Iran. L’Europe et l’Asie, les deux principales régions importatrices de GNL, devraient être les premières touchées.
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Attaque au Qatar
Ce mouvement s’est amplifié lorsque QatarEnergy a annoncé arrêter la production de gaz naturel liquéfié (GNL) dans son usine de Ras Laffan, après une attaque iranienne. « Ce matin, les prix [des contrats à terme de gaz en Europe] ont grimpé jusqu’à presque 40 euros du mégawattheure » à cause de la fermeture du détroit d’Ormuz, relève Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au Center on Global Energy Policy de Columbia.
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« Ensuite, vers midi, nous avons vu l’impact de l’annonce de l’attaque sur les unités de liquéfaction qataries, poursuit l’experte. Quand on regarde le gaz, il y a une infrastructure clé dans tout le Golfe, ce sont les infrastructures d’exportations du Qatar qui sont toutes exactement au même endroit. »
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Le pays produit environ 100 milliards de mètres cubes par an, selon l’analyste. A titre de comparaison, l’Union européenne a importé quelque 140 milliards de mètres cubes de GNL l’année dernière. Ces capacités, dont la plupart étaient expédiées en Asie par bateau, ne seront pas faciles à remplacer. L’impact est d’autant plus rude qu’il s’agit d’une « crise duale », qui affecte à la fois le pétrole et le gaz.
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Pas de blocage prolongé ?
Malgré toutes ces tensions, les prix du gaz sur le marché européen restent très loin des niveaux atteints en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les prix du gaz avaient alors dépassé les 300 euros du mégawattheure, avec des conséquences désastreuses pour l’industrie européenne.
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Cette hausse limitée semble indiquer que les marchés financiers ne croient pas à l’hypothèse d’un blocage durable du détroit d’Ormuz, ni à une destruction totale des infrastructures énergétiques dans la région. « Le régime iranien, qui lutte pour sa survie, a tout intérêt à éviter une escalade des tensions jusqu’à un point qui pourrait lui être fatal », estime Edoardo Campanella d’UniCredit.
« Malgré l’attaque d’un tanker, Téhéran devrait in fine éviter de bloquer le détroit d’Ormuz, parie l’analyste. La Chine – qui, avec la Russie, est la seule puissance majeure qui soutient l’Iran – dépend de cette route maritime pour ses importations de pétrole. Elle mettra la pression sur Téhéran afin d’éviter un scénario où les Etats-Unis pourraient être forcés de prendre le contrôle du détroit afin de garantir la liberté de navigation. »
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Compétition mondiale
Dans le cas inverse – si le détroit d’Ormuz restait bloqué ou si les infrastructures énergétiques de la région étaient détruites -, les conséquences sur l’économie mondiale pourraient être désastreuses. « Si ces 100 milliards de mètres cubes de GNL n’étaient pas disponibles pendant des mois, voire des années, l’impact serait énorme pour le marché du GNL mondial », estime Anne-Sophie Corbeau.
« Des pays comme le Japon, la Corée et Taïwan dépendent du GNL pour presque toute leur consommation de gaz, ajoute-t-elle. Un tiers des importations de Taïwan vient de la région. Le Pakistan a un peu de production domestique, mais quasiment toutes leurs importations viennent de là. » De même, l’Inde est le quatrième importateur mondial de GNL. Le gaz naturel y assure 6 % de sa production d’électricité.
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Dans le cas où les exportations qataries de gaz naturel liquéfié restent limitées, « l’offre de GNL va rétrécir, mais on a toujours la même demande derrière. Donc les acheteurs vont être en compétition, désespérés, pour pouvoir s’approprier les volumes qui restent », s’alarme l’experte.
Au début de la guerre en Ukraine, la forte demande européenne avait privé de gaz des pays comme le Bangladesh, le Pakistan et le Vietnam, rappelle Thierry Bros, professeur à Sciences Po. En Europe, « nous avons aujourd’hui les mêmes niveaux de stockage de gaz qu’en mars 2022, souligne-t-il. Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, nous n’avons rien appris. Quand vous n’avez pas de plan B, le moindre problème génère des hausses de prix folles. »
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Hortense Goulard à suivre sur lesechos.fr