« Nos sociétés évoluent dans un brouillard d’opinions, de fausses nouvelles et de dédain des faits »
.
Sylvestre Huet
.
Quel sens donner aujourd’hui au combat pour la rationalité dans l’espace public et notamment pour le débat citoyen ? Elu Président de l’Union-Rationaliste, crée en 1930, l’astrophysicien François Bouchet répond à cette question
.
Vous avez été élu Président de l’Union Rationaliste, une association créée en 1930, notamment par le physicien Paul Langevin, héritière des courants libres-penseurs et dreyfusards de la fin du XIXe siècle, réagissant à la crise mondiale de 1929 et à la montée du fascisme en Europe. Quel sens donner à son action aujourd’hui ?
.

François Bouchet, astrophysicien, Directeur de recherche au CNRS (Institut d’Astrophysique de Paris), Président de l’Union Rationaliste.
.
François Bouchet : Les raisons de la création de l’Union rationaliste n’ont pas disparu. On observe aujourd’hui une progression des pouvoirs autoritaires et un recul de l’État de droit, en Europe comme ailleurs. Or je crois profondément au lien étroit entre raison, science et démocratie : elles se renforcent mutuellement. Les défenseurs de la démocratie doivent réagir.
Un des combats centraux est celui de la rationalité, aujourd’hui fragilisée. Nos sociétés évoluent dans un brouillard d’opinions, de fausses nouvelles et de dédain des faits. On voit se multiplier des discours appelant non plus à maîtriser le progrès, mais à y renoncer. En un siècle, nous sommes passés d’un optimisme naïf pour lequel la science améliorerait mécaniquement la condition humaine à une défiance généralisée envers la science et la technologie ; elles sont désormais tenues pour responsables des fractures sociales et de la crise écologique.
L’Union rationaliste agit précisément sur ce terrain. Elle promeut le rôle de la raison dans le débat public et défend les conditions de son exercice : laïcité, indépendance de l’école, liberté de la recherche. Elle lutte contre les formes anciennes et nouvelles de l’irrationnel, sans s’inscrire dans quelque dogmatisme que ce soit, et s’adresse à tous les esprits attachés à l’examen critique.
.
Le gouvernement de Donald Trump vient de supprimer des obligations vaccinales pour les enfants, coupe des crédits de la recherche publique sur le climat, fait pression sur les Universités et les centres de recherche pour y limiter la liberté de recherche… Comment apprécier cette menace ?
La menace est gravissime. On retrouve des mécanismes bien documentés dans l’histoire des dérives autoritaires : l’affaiblissement des contre-pouvoirs, justice, médias, universités, rendant d’autant plus difficile tout retour vers un État plus démocratique. Ce qui rend la situation particulièrement préoccupante, c’est qu’elle concerne les États-Unis d’Amérique, puissance scientifique, économique et militaire majeure, dont les évolutions précèdent souvent les nôtres.
.
Je suis frappé par la cécité actuelle envers les exemples politiques du passé, car nous avons déjà essayé, à de multiples reprises, les pouvoirs autoritaires et leurs promesses d’efficacité au prix de la liberté, dont celle de la recherche. Et c’est aussi faire peu de cas des progrès sociaux phénoménaux rendus possibles par la science. Depuis 1750 l’espérance de vie à la naissance des pays développés est passée d’environ 27 ans à plus de 80 ans, grâce à l’amélioration des conditions de vie et aux avancées médicales, dont les vaccinations massives. Ma génération a connu une augmentation de près d’un trimestre tous les ans !
Parallèlement, le refus de prendre en compte les alertes scientifiques sur le climat ou la santé publique s’appuie sur la diffusion du doute. Cette dynamique sert des intérêts économiques puissants. Le « trumpisme » incarne ainsi une convergence de tendances opposées aux valeurs de la rationalité. L’alliance avec des acteurs majeurs du numérique fait également peser un risque de captation des technologies, notamment de l’intelligence artificielle, à des fins de pouvoir plus que d’intérêt collectif.
.
La France est-elle à l’abri de telles menaces sur la liberté académique ?
La France, sans être aussi atteinte que d’autres pays, est loin d’être une exception sur ce sujet. On peut citer par exemple l’émergence dans le discours politique du supposé « islamo-gauchisme ». Ainsi en février 2021 la ministre Frédérique Vidal annonce une enquête sur ce thème… qui n’a jamais eu lieu, bien que la ministre ait mandaté le CNRS pour faire « un bilan de l’ensemble des recherches » afin de distinguer la recherche du militantisme. Une étude du CNRS a en revanche montré par la suite que le terme « islamo-gauchisme » était avant tout un outil militant promu par l’extrême droite pour discréditer la gauche, et que son appropriation par le gouvernement avait servi à populariser ce néologisme plutôt qu’à mener une analyse scientifique.
Tout récemment, le Collège de France a annulé un colloque scientifique sur la Palestine prévu début novembre 2025, intitulé « Palestine et Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », sur décision de son administrateur pour des raisons de sécurité et de neutralité ; le ministre de l’Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, tout en niant toute consigne, a qualifié cette annulation de « responsable », affirmant que le colloque tel qu’il était programmé risquait de ne pas respecter les conditions d’un débat libre et pluriel… La censure n’est pas loin.
.
Ces deux exemples suffisent à montrer qu’il existe, au plus haut niveau de l’État, une tentation de décider quelles productions académiques sont acceptables, nécessaires, urgentes, ou inappropriées. La vision sous-jacente est que le pouvoir politique – au lieu de garantir l’indépendance de la recherche pour ses bénéfices à long terme – estime qu’il est le mieux à même de juger qui a le droit de s’exprimer et sur quoi chercher.
Cela fait écho aux programmes élaborés dans les ministères qui décident de plus en plus dans le détail des recherches censées être les plus fructueuses, réduisant à la portion congrue les questions dont souhaitent se saisir les chercheurs eux-mêmes. Si un équilibre entre recherche fondamentale et recherche finalisée est bien sûr nécessaire, rappelons que la recherche fondamentale est à l’origine de tous les développements majeurs, qui, par leur nature même, ne sont pas prévisibles, même avec les meilleures intentions du monde. Il suffit de se rappeler l’impact économique colossal du travail sans visée pratique du Prix Nobel français Albert Fert qui a permis de multiplier par près de 100 la capacité de stockage des ordinateurs, ce qui a radicalement changé leur déploiement.
.
Le gouvernement de Sébastien Lecornu s’engage dans un tour de passe-passe budgétaire qui pourrait priver le CNRS de 240 millions d’euros (voire 400 millions selon l’analyse de certains chercheurs), un CNRS dont le PDG doit être renouvelé. Comment évaluez-vous l’effort de recherche français au regard de nos besoins et des comparaisons internationales ?
.
Le budget 2026 acte une baisse des moyens alloués à l’enseignement supérieur et à la recherche, malgré des mécanismes comptables qui en atténuent la visibilité. En pratique, la quasi-totalité des établissements universitaires se retrouvera en déficit en 2026. Mais un décret du 2 décembre 2024 permet de masquer cette situation en amalgamant réserves disponibles et fonds déjà engagés.
Cette baisse n’est hélas pas une mesure exceptionnelle due à des circonstances exceptionnelles, mais le prolongement d’une baisse continue. Depuis la loi de programmation pour la recherche fin 2020, le budget alloué pour charge de service public de l’Université publique diminue en moyenne de 2,7 % chaque année tandis que le soutien de la recherche publique diminue, lui, de 3,4 % par an. Ceci n’est pas sans conséquences. Chacun connaît sans doute la régression française dans le classement PISA qui mesure les capacités des jeunes de 15 ans de 85 pays. Nous sommes passés du 11e rang en 2000 au 23e en 2024 en mathématique, et du 15e rang au 28e en lecture.
.
L’évolution sur 20 ans de la part de notre pays dans la production scientifique mondiale est tout aussi préoccupante. La part de la Chine est devenue équivalente à celle des États-Unis, celle de l’Inde a dépassé celles du Royaume-Uni, de l’Allemagne et du Japon. Mais au cours de la période, l’Italie est restée en 7e position, alors que la France est progressivement passée de la 6e… à la 13e position, avec une part… proche de celle du Brésil au début de la décennie 2020 !
.
La géopolitique de la science vue par la part mondiale des publications scientifiques des 20 premiers pays. La part de la France a fortement déclinée de 2010 à 2022 (sans changement depuis 2022) et passant du 6ème au 13ème rang. Source OST https://www.hceres.fr/sites/
.
Il est tentant d’attribuer le décrochage scientifique vertigineux de la France, apparemment sans équivalent parmi les pays comparables, à la bureaucratisation, à la précarisation des personnels, et tout simplement à la décroissance des investissements éducatifs et de recherche quand les pays qui progressent y consacrent une partie croissante de leur richesse nationale. À cela s’ajoute une spécificité française : nos élites politiques, administratives, économiques, contrairement à beaucoup de pays (Allemagne ou Chine), sont largement formées hors de l’université. La plupart n’ont surtout jamais été confrontés à l’activité de recherche qui appelle à une certaine modestie intellectuelle sur ses propres facultés.
Que dire d’un pays qui désinvestit de son futur, sacrifiant de facto ses enfants à leurs parents (et grands-parents) et qui de plus peine à diminuer les différences de chance à la naissance, alors que l’intelligence n’est pas héréditaire ; cela qui nous prive d’un réservoir de talents nécessaires. L’éducation doit redevenir une priorité véritablement stratégique.
.
Vous êtes astrophysicien, spécialiste de cosmologie – l’histoire et la géographie de l’Univers – qu’attendez-vous de l’année 2026, en particulier de la mission spatiale Euclid ?
Tout l’Univers est parcouru par un flux de photons émis au tout début de l’Univers. Grâce au succès phénoménal de l’expérience satellitaire de l’Agence Spatiale Européenne nommée Planck qui a cartographié précisément ce fond diffus fossile, nous connaissons au pour cent près les paramètres du modèle qui décrit l’origine et l’évolution de l’ordre dans l’Univers, depuis de minuscules fluctuations du vide primordial jusqu’à la distribution des galaxies aujourd’hui. Ce modèle est en accord avec la quasi-totalité des mesures du cosmos que nous possédons.
.

Vu par le télescope spatial Planck, le fond diffus cosmologique émis 380 000 ans après le Big Bang dont les fluctuations de températures révèlent les fluctuations de densité à l’origine des galaxies.
.
Néanmoins, un certain nombre de résultats assez récents révèlent des incohérences entre les prédictions de ce modèle et certaines mesures de l’Univers local. Ces mesures semblent nécessiter des adaptations du modèle cosmologique actuel, par exemple en supposant que ce qu’on nomme l’énergie noire soit variable au cours du temps (alors que le modèle actuel s’accommode de sa constance). Il existe aussi une incohérence concernant le taux d’expansion de l’Univers. Et tout récemment les premiers résultats du télescope spatial JWST de la NASA révèlent des galaxies de l’univers lointain plus évoluées qu’on aurait pu le penser.
Tous ces points exigent d’être résolus, soit en identifiant des effets systématiques trompeurs mais non encore détectés dans les mesures de l’Univers local, soit en complétant le modèle cosmologique standard… C’est donc avec beaucoup d’impatience que nous attendons les résultats du satellite Euclid qui a été précisément conçu pour tirer au clair certains de ces points. Par ailleurs, la révolution induite par la détection des ondes gravitationnelles se déploie et ne fera qu’accélérer avec le lancement du satellite LISA conçu pour les détecter dans un régime totalement inaccessible jusqu’à maintenant.
Ce ne sont là que deux de la panoplie d’instruments qui nous aident à sonder l’Univers comme jamais, de SPHEREX à SKA… Jusqu’ici l’Univers n’a cessé de nous surprendre et de nous faire progresser dans la compréhension du monde, chaque fois que nous explorons de nouveaux territoires et de nouvelles époques de son histoire. Gageons que nous ne sommes pas au bout de nos surprises, et de notre émerveillement, précieux répit aux angoisses des développements sociétaux actuels.
.
Sylvestre Huet