Le trumpisme est-il en train de contaminer le monde ?
Le trumpisme est une politique qui s’incarne par un ton direct, des mots clivants et souvent violents. C’est « un populisme qui a réussi », selon Elisa Chelle, professeure de sciences politiques à l’université Paris Nanterre. Néanmoins, il ne semble pas avoir complètement traversé les frontières de l’Europe, la faute, entre autres, à un discours religieux qui rencontre peu d’adeptes sur le vieux continent.
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Le trumpisme est un néologisme faisant davantage référence au style de Donald Trump plutôt que de son idéologie politique. C’est ce qu’explique Elisa Chelle au micro de Pascal Claude et Julie Morelle : « Il n’a pas d’opinions arrêtées sur tout un nombre de sujet, comme l’avortement par exemple, pour lequel il a eu plusieurs positions tout au long de sa carrière politique« .
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C’est donc surtout un style : « Un style populaire et combatif. Il utilise un langage que tout le monde comprend« . Un style plutôt qu’une philosophie, une bête médiatique aussi, regardée voire admirée par les populistes du monde entier. On pourrait donc imaginer que ce produit américain plaise et s’exporte facilement à travers le monde. Mais contrairement aux apparences, la réalité est plus nuancée.
Le trumpisme s’exporte plutôt difficilement en dehors du pays de l’Oncle Sam. Une observation surtout applicable à l’Europe. Ce qui s’explique en partie par le contexte politico-culturel actuel. « D’abord le trumpisme arrive aux États-Unis lorsque les populismes au niveau mondial se sont déjà largement développés, rappelle Elisa Chelle. La vague populiste commence à se répandre en Europe à partir des années 2000. La victoire de Donald Trump en 2016 arrive finalement presque tardivement. Il avait essayé de se présenter en 2012, mais il n’avait pas réussi à passer la phase de sélection du parti républicain« .
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Mais si le style Trump est propre à l’individu, il influence par contre les extrêmes droites européennes qui pourraient chercher à le copier. « Il représente le populisme qui a réussi et qui a atteint les plus hauts échelons du pouvoir donc il tente fortement les extrêmes droites européennes qui le regardent avec intérêt » nuance la professeure de sciences politiques.
Et puis, Trump ou les extrêmes droites européennes, ont la même marotte : l’immigration. « L’ennemi extérieur, c’est le migrant criminel qui vient spolier les nationaux, qui vient apporter les fléaux sociaux : le crime, le trafic des enfants, etc. Pour Trump, c’est l’un des problèmes numéro un des pays européens« . C’est une idée fixe que le président américain reprend souvent dans ses discours. Pour autant, le trumpisme n’est pas une recette que l’on peut simplement adapter à la sauce européenne.
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« Le trumpisme, autoritaire et populiste, n’est pas près de disparaître »
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Bruno Cabanes, Historien
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A quelques semaines des élections américaines, l’historien Bruno Cabanes et le professeur de littérature Benjamin Hoffmann, enseignants français dans l’Ohio, s’alarment des divisions, prémices de la « guerre civile », qui se sont accrues dans le pays.
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Lors d’une manifestation pour George Floyd, le 30 mai, à Minneapolis (Etats-Unis).
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Connaissez-vous Columbus ? Cette ville de 900 000 habitants, la quatorzième des Etats-Unis avant San Francisco, est la capitale de l’Etat de l’Ohio. En France, elle viendrait entre Paris et Marseille. Nous y vivons depuis le milieu des années 2010, durant lesquelles nous l’avons vue s’épanouir. Contrairement à d’autres agglomérations du Midwest, figées dans cette « ceinture de la rouille » qui s’étend de l’Etat de New York au Wisconsin, Columbus prospère, s’agrandit.
On s’y installe pour travailler dans les assurances, la recherche médicale ou la mode, dans les nouvelles technologies ou pour notre université, The Ohio State University, l’une des plus vastes institutions académiques du pays. Avec ses 60 000 étudiants, sa dotation de 5 milliards de dollars (4,2 milliards d’euros) et sa célèbre équipe de football américain, le campus fait la fierté de l’Ohio.
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Panneaux en l’honneur de la police
Nombreux sont ceux qui y envoient leurs enfants étudier après eux, même s’il se murmure qu’elle deviendrait l’un de ces bastions de gauche qui endoctrinent la jeunesse. En 2016, les habitants de l’agglomération votaient à près de 60 % pour Hillary Clinton ; avec 51,3 % des voix, Donald Trump remportait l’Ohio. Quatre ans plus tard, il y règne comme un parfum de guerre civile.
Prenez Bexley, cette banlieue aisée à deux pas de Columbus. Rares sont les habitants qui se disent partisans de Donald Trump. Face aux maisons, pourtant, des panneaux en l’honneur de la police locale sont apparus au moment même où le meurtre de George Floyd déclenchait une dénonciation collective du racisme « systémique » des forces de l’ordre.
C’est aussi à Bexley que réside la Dre Amy Acton, qui joua un rôle de conseillère auprès du gouverneur Mike DeWine, au début de l’épidémie de Covid-19, en défendant la fermeture temporaire des restaurants et des bars. Harcelée par des manifestations devant son domicile et des menaces contre sa famille, elle a été contrainte de démissionner, en juin, après que des milices armées de fusils automatiques eurent convergé vers l’Ohio Statehouse. D’autres pancartes ont alors célébré le « Dr Amy Acton Fan Club ».
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Des voisins feignant de ne plus se voir
A Hilliard, située entre Columbus et les vastes champs qui courent à l’ouest, les opinions sont déjà moins homogènes. C’est l’un de ces espaces suburbains que les républicains disputent à leurs adversaires en les accusant de vouloir y introduire davantage de mixité ethnique et sociale. En se toisant, les noms Trump et Biden mettent à mal l’utopie d’un habitat apaisé à l’écart de la métropole.
Ces propriétés sans clôture appartiennent à des voisins qui, lorsqu’ils se croisent, feignent de ne plus se voir. Et plus l’on s’éloigne du centre de Columbus, plus les soutiens du président multiplient les marques d’adhésion : « Keep America Great ! » Dans quelques semaines, ces militants républicains feront-ils basculer l’élection ? En 2016, deux voix par circonscription – deux voix – ont valu à Trump sa victoire dans l’Etat voisin du Michigan.
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Les résultats seront scrutés avec d’autant plus d’attention que, depuis 1964, l’Ohio a toujours voté majoritairement pour le candidat qui a fini par l’emporter. Or, la situation locale est aussi à l’image de la vie politique nationale. Le Parti républicain est empêtré dans divers scandales financiers ; des figures importantes soutiennent Joe Biden, à l’instar de John Kasich, ancien gouverneur de l’Etat et ancien candidat aux primaires républicaines ; de sérieuses irrégularités dans le déroulement des primaires au printemps dernier (10 % des votes par correspondance invalidés) font craindre le pire en novembre.
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Maintenir le népotisme coûte que coûte
Si le vote dans l’Ohio, comme celui des autres Etats charnières, est décisif, c’est aussi parce que l’écart dans les sondages se resserre. Donald Trump n’a pas encore perdu. Comme en 2016, une poignée de grands électeurs peuvent tout faire basculer.
Le président assure que ses adversaires conspirent à truquer l’élection et laisse entendre qu’il n’acceptera le résultat qu’à la condition qu’il lui soit favorable. De leur côté, les démocrates l’accusent d’avoir désorganisé les services postaux et redoutent qu’il revendique la victoire de manière prématurée en se fondant sur le décompte provisoire des votes en personne, sans attendre celui des votes par correspondance. Pour Trump comme pour ses proches, l’enjeu n’est pas seulement de vaincre mais d’échapper aux affaires qui les talonnent, de maintenir coûte que coûte un népotisme corrompu.
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« Jamais nous n’avions connu un tel climat de violence, qui confronte l’Amérique à l’héritage de la guerre de Sécession, aux haines raciales, à la phobie du déclin… »
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Le plus important, toutefois, est ailleurs. Car, quand bien même Donald Trump finirait-il par quitter la Maison Blanche, le trumpisme, autoritaire et populiste, n’est pas près de disparaître, pas davantage que la guerre contre la science et les théories du complot qu’il a accrues à son profit.
Nous avons vu l’Amérique divisée sur la guerre en Irak, divisée sur l’élection d’un Afro-Américain et sur l’Obamacare, divisée sur la candidature d’une femme à la Maison Blanche et sur l’héritage politique des années Clinton. Mais jamais nous n’avions connu un tel climat de violence, attisé par les réseaux sociaux, qui confronte l’Amérique à l’héritage de la guerre de Sécession, aux haines raciales, au fanatisme religieux, à la phobie du déclin, de l’immigration incontrôlée et de ces minorités en passe de devenir majoritaires. Les ventes d’armes ont bondi au printemps. Selon la police fédérale (FBI), 115 000 vérifications d’antécédents judiciaires ont été effectuées en Ohio en mars, contre 63 000 en février.
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Le retour de failles anciennes héritées du passé, les habitants d’un même pays qui aspirent à l’entre-soi plutôt qu’au vivre-ensemble, une violence sourde toujours prête à dégénérer en affrontements, cela porte un nom, bien identifié par les historiens : une guerre civile.
Républicains comme démocrates s’entendent au moins sur quelque chose : ils affirment que l’élection du 3 novembre sera la plus importante de leur vie. Mais peut-être se trompent-ils ; et si le point de non-retour avait déjà été franchi…
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Bruno Cabanes est professeur d’histoire à l’université d’Etat de l’Ohio, où il occupe la chaire « Donald et Mary Dunn » d’histoire de la guerre. Benjamin Hoffmann est écrivain et professeur associé en littérature française à l’université d’Etat de l’Ohio
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Union européenne
L’Europe saisie par le trumpisme
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Jean-Baptiste Chastand, Vienne, correspondant régional
Les forces politiques qui approuvent les méthodes radicales du président américain sont en progression sur le Vieux Continent, à l’image du parti populiste d’Andrej Babis en République tchèque
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26 septembre 2025
Un nouveau pays d’Europe risque-t-il de basculer dans le camp des démocraties menacées ? « Trumpiste » revendiqué, même s’il a tendance à prendre ses distances avec le président américain depuis son retour à la Maison Blanche, l’ancien premier ministre Andrej Babis est en tout cas le favori des élections en République tchèque. Tous les sondages lui promettait depuis des mois un score supérieur à 30 %. S’il arrive à former une coalition, cet allié de Viktor Orban et de Marine Le Pen au Parlement européen pourrait bien revenir au pouvoir à Prague après avoir déjà gouverné entre 2017 et 2021.
Le premier mandat de ce riche homme d’affaires avait pourtant été marqué par de multiples accusations de corruption et des attaques contre la justice et la presse qui avaient déclenché les plus grandes manifestations observées dans ce pays d’Europe centrale depuis la « révolution de velours », en 1989. Mais, alors que les dérives très trumpistes de M. Babis avaient entraîné sa chute en 2021, quatre ans plus tard, elles lui valent d’avoir le vent en poupe dans ce pays de dix millions d’habitants.
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Andrej Babis (à droite, tenant le micro), leader du parti populiste ANO, lors d’un meeting électoral à Liberec, en République tchèque, le 23 septembre 2025.
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Ce retournement peut certes s’expliquer par une inflation trop peu combattue par le gouvernement pro-européen sortant ou par la fatigue de la guerre en Ukraine, mais il est surtout symptomatique d’un phénomène plus général en Europe. Alors qu’elles étaient en recul lors du premier mandat du président américain, les forces politiques qui partagent le souhait du président américain d’affaiblir l’Union européenne (UE) et entretiennent une forme de fascination pour ses méthodes radicales sont, cette fois-ci, en progression.
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Rejet de l’immigration
Déjà au pouvoir en Italie ou en Hongrie, les partis de droite nationalistes ont opéré une percée spectaculaire lors des élections organisées en Roumanie entre fin 2024 et début 2025, puis ont remporté l’élection présidentielle polonaise sur le fil le 1er juin. Ils sont désormais en tête dans les sondages dans des pays aussi différents que la France, le Royaume-Uni, l’Autriche ou la Roumanie, et ils talonnent l’Union chrétienne-démocrate (CDU), parti conservateur, dans les intentions de vote en Allemagne. Si la grande majorité des Européens considère que l’élection de Donald Trump est une mauvaise chose pour leur pays, selon un sondage publié par le Conseil européen pour les relations internationales (ECFR) en juin, cela ne les empêche pas d’apprécier de plus en plus les partis politiques qui admirent sa façon de s’en prendre aux immigrés, à la gauche et aux fonctionnaires.
En Europe de l’Ouest, leur progression reflète souvent un rejet grandissant de l’immigration. Mais le cas des pays d’Europe centrale montre bien que le phénomène est plus complexe. Dans ces Etats, la quasi-totalité des formations politiques rejette déjà toute forme d’immigration extra-européenne, et pourtant les « trumpistes » y progressent aussi, en exploitant le rejet des personnes LGBT+ ou de l’interruption volontaire de grossesse, ou en maniant un dégagisme radical déguisé derrière un message anticorruption, comme en Roumanie.
Comme le décrit Giuliano da Empoli dans son essai L’Heure des prédateurs (Gallimard, 160 pages, 19 euros), la fascination pour les régimes forts résulte d’un air du temps difficile à contrer. Il emporte avec lui toute une partie de la jeunesse, notamment masculine. Alimentée par des réseaux sociaux qui poussent au clivage, une partie non négligeable de nos sociétés ne croit plus les médias établis, pourtant piliers de nos démocraties, et voit du « wokisme » partout alors qu’il a largement perdu en influence depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche.
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Coalitions pro-UE impopulaires
Dans les pays à tradition parlementaire, comme en Roumanie, en Autriche ou en Allemagne, les forces démocratiques ont certes réussi à former des grandes coalitions pro-européennes entre droite et gauche pour éviter que les « trumpistes » n’arrivent au pouvoir. Mais celles-ci se révèlent rapidement impopulaires parce qu’elles doivent opérer des coupes budgétaires pour compenser une croissance mollassonne et des dépenses de défense grandissantes. Même lorsque ces coalitions mènent une politique d’immigration ultra-restrictive comme en Autriche, l’extrême droite continue de progresser et dépasse désormais les 35 % dans les sondages.
Dans ce contexte, l’avenir de l’UE semble bien sombre. Jamais la perspective de lever la très paralysante règle de l’unanimité dans les décisions de politique étrangère n’a semblé aussi inatteignable. Comme Donald Trump, tous ces partis défendent une évolution inverse de celle de l’Union consistant à redonner du pouvoir aux Etats, même s’ils peuvent parfois, comme Giorgia Meloni, se monter conciliants avec Bruxelles pour des raisons financières de court terme.
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Dans son traditionnel discours de rentrée prononcé le 7 septembre, Viktor Orban a prophétisé l’entrée de l’UE dans une « phase de délitement et de fragmentation ». Pour lui, l’heure approche où une majorité d’Etats seront prêts à démanteler les institutions bruxelloises et à abolir les pouvoirs de la Cour européenne des droits de l’homme et ceux de la Cour de justice de l’UE, à commencer par la protection des migrants. Réduite à une forme de coopération lâche entre des Etats, cette Europe des nations ne serait plus qu’un manchon d’UE à la merci des chantages et des menaces extérieures.
Dans une étude publiée mardi 23 septembre, Pawel Zerka, expert à l’ECFR, a appelé les dirigeants européens à réagir à la « guerre culturelle de Trump » avant qu’il ne soit trop tard. « Malgré la polarisation exploitée et aggravée par Trump, presque tous les gouvernements des Etats membres sont encore dirigés par des partis traditionnels et pro-européens », souligne-t-il, en les appelant à ne pas se laisser dicter leur politique par leur peur des réactions du président américain et de ses alliées européens. Paradoxalement, de nombreux électeurs de ces partis rêvent, eux aussi, d’une Europe plus forte que celle d’aujourd’hui.
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Jean-Baptiste Chastand (Vienne, correspondant régional)