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Sécurité alimentaire 

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Joëlle Zask, philosophe : « Il est impossible de penser la démocratie sans passer par la nourriture »

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Anne Chemin

13 avril 2026
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RDV d’hier

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Dépourvu de qualité sociale, le concept d’« alimentation » s’est peu à peu imposé dans nos sociétés modernes au détriment de celui de « nourriture », qui se situe, lui, du côté de la liberté et de l’épanouissement, explique la professeure de philosophie, dans un entretien.

Dans un livre passionnant, Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire (Premier Parallèle, 180 pages, 17 euros), Joëlle Zask, professeure de philosophie à l’université Aix-Marseille et membre de l’Institut universitaire de France, révèle la complexité d’un geste qui peut, à première vue, sembler banal : le nourrissage. De l’allaitement à la soupe populaire, des glaneurs d’autrefois aux cantines scolaires d’aujourd’hui, de la manne biblique offerte au peuple d’Israël au traité Pilgrim-Wampanoag de 1621, ce livre singulier esquisse une véritable philosophie politique de la nourriture.

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Vous faites une distinction fondamentale entre l’alimentation et la nourriture. Qu’est-ce qui, à vos yeux, les distingue ?

L’aliment nous maintient en vie : il constitue une nécessité biologique, il est doté d’une certaine efficacité, comme le bois alimente le poêle, mais il est dépourvu de toute qualité sociale. Le mot « nourriture », lui, vient du verbe latin nutrire, qui signifie « nourrir », mais aussi « faire grandir », « éduquer », « élever », « épanouir ». En contribuant à la croissance, la nourriture nous permet non seulement de nous maintenir en vie, mais aussi de développer nos aptitudes. L’aliment est du côté de la dépendance et de la mécanisation, la nourriture du côté de la liberté et de l’épanouissement. Elle n’est pas déversée en moi de l’extérieur : elle est adaptée, choisie, enseignée, préparée, dégustée et partagée.

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Vous estimez que nous vivons à une époque où l’alimentation a fini par supplanter la nourriture. Quels en sont, selon vous, les signes ?

Le premier signe de cette mutation, c’est la désocialisation du repas : dans de nombreux pays, ce moment partagé tend à disparaître. Aux Etats-Unis, la plupart des gens ne font plus de repas : ils avalent rapidement une ration alimentaire sur leur lieu de travail ou dans la rue – le plus souvent en téléphonant ! En France, le culte du repas est encore bien vivant, mais il recule au profit du plateau télé solitaire ou du sandwich consommé devant son ordinateur.

Le second signe de ce passage de la nourriture à l’aliment, c’est la création de la dépendance maximum orchestrée par l’agriculture industrielle et l’industrie agroalimentaire, qui ont délibérément cherché à faire des consommateurs des addicts : neurosciences, marketing agressif et mensonges ont été mobilisés pour concevoir des techniques visant à uniformiser, et à maximiser les prises alimentaires des acheteurs.

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En parallèle, les savoirs relatifs à la nature des denrées, à l’agriculture paysanne et à la cuisine disparaissent, tandis que les sols sont dévastés par des engrais chimiques. Nous découvrons avec stupeur et consternation que le cadmium, un métal lourd responsable de graves pathologies, est présent à des taux alarmants, et pour au moins cent ans, non seulement dans les sols, les racines, le blé, les salades et les épinards, mais aussi dans nos corps et dans ceux de nos enfants. Que faire ? Vers où et qui se tourner ?

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L’un des espaces dans lesquels l’alimentation s’est imposée au détriment de la nourriture, c’est celui de la restauration collective. Quels en sont les travers ?

Historiquement, ce système de restauration collective a été inspiré par la rationalisation du système d’alimentation industrielle des animaux de rente. De même que les veaux, les agneaux et les chevreaux ont été connectés, à leur naissance, à une machine allaitante, les cantines des établissements publics sont fondées sur la distribution automatique d’aliments industriels.

Dans la restauration collective, les cantines dépendent le plus souvent de cuisines-usines lointaines. Elles déballent des produits, elles les décongèlent et elles les réchauffent avant de les faire glisser sur des rails de self-service – un dispositif qui rappelle la stabulation imposée aux animaux de rente. Ces cantines sont caractérisées par l’individualisation de l’acte de manger : elles apportent à tous la même ration alimentaire. A la dégustation se substitue l’engloutissement.

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Au Japon, lorsque les autorités ont constaté, au lendemain de la seconde guerre mondiale, que de nombreux enfants devenaient obèses ou malnutris, elles ont instauré, dans les cantines scolaires, un système qui est à l’exact opposé de cette restauration industrielle : le kyushoku. Le repas, qui est composé de denrées traditionnelles – une soupe, du riz, un morceau de poisson, des légumes – est le moment d’une expérience vivante et partagée.

Placée dans de grandes marmites à l’entrée de la classe, la nourriture est distribuée par les enfants. Il n’y a plus de dissociation entre le fait de manger et celui d’étudier : le repas est conçu comme un moment d’éducation – savoir-vivre, antigaspillage, partage – mais aussi un moment d’apprentissage de l’écosystème nourricier – d’où vient la nourriture servie, son histoire, sa culture. Le kyushoku réencastre l’acte de manger dans le système socioculturel.

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Vous êtes très critique envers un geste qui est devenu banal dans les sociétés à la fois d’abondance et de pauvreté dans lesquelles nous vivons : la distribution alimentaire. Pourquoi ?

Manger est un droit imprescriptible : ne pas laisser les gens souffrir de la faim est une « obligation éternelle envers l’être humain », écrivait la philosophe Simone Weil. Dans un monde où beaucoup meurent de faim, il est donc vital que des associations procèdent à des distributions alimentaires. Il faut cependant avoir conscience que ce système transforme souvent le geste du don en un acte de charité humiliant.

Si l’entraide crée l’égalité, la charité, elle, engendre – et perpétue – une inégalité extrême. En transmuant le respect du droit du pauvre à manger en une faveur, ce geste unilatéral maintient le bénéficiaire dans un état de grande dépendance tout en constituant, pour le donneur, un mode de consolidation de sa propre image, voire de son économie. Les multinationales en profitent pour écouler leurs stocks d’invendus, ce qui leur permet de bénéficier d’une défiscalisation et d’améliorer leur image.

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J’ai assisté, place de la République, à Paris, à une distribution de soupe populaire conflictuelle – et très humiliante. C’est de là que l’idée de faire ce livre est venue. J’ai regardé les gens faire patiemment la queue dans le froid, encadrés par un service d’ordre, et se disperser rapidement une fois leur ration reçue afin de ne pas froisser le voisinage.

On sait que la pauvreté nutritionnelle des repas distribués dans le cadre de ces soupes populaires est, dans de nombreux pays, dommageable pour la santé : il y a une forte corrélation entre la mauvaise qualité des aliments (invendus, quasi périmés, addictifs, ultratransformés…) et un large éventail de pathologies comme le diabète, la dénutrition, l’obésité, les cancers et certains troubles mentaux.

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Il faudrait donc élargir grandement ce qui se fait déjà à petite échelle – l’usage des produits frais, les circuits courts et la participation active des bénéficiaires. C’est en se réunissant, en cuisinant, en partageant, que l’on peut découvrir des recoins de soi-même que l’on ignore. Cette restauration nourricière, et non pas alimentaire, existe dans les cantines de quartier, dans les restaurants solidaires, et dans d’autres dispositifs.

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A l’opposé de la charité, se situe, selon vous, une tradition très ancienne, celle du glanage. En quoi se distingue-t-elle de la distribution d’aliments ?

La distribution alimentaire consiste, le plus souvent, à récupérer des produits « en trop », invendus, abîmés, périmés – elle est donc associée à des pratiques « antigaspi » ou à la récupération. La pratique immémoriale du glanage consiste au contraire à « laisser » une part de la récolte au pauvre, à l’étranger, à la veuve et à l’orphelin. Le glanage est fondé sur l’idée qu’il n’est pas juste que l’appropriation s’étende à la totalité de la production.

Le Lévitique, le troisième livre de la Bible, évoque la question du glanage : il recommande de s’abstenir de faucher l’un des coins de son champ, d’utiliser une faucille plutôt qu’une faux pour laisser une partie plus importante de la récolte au sol, de ne pas ramasser les fruits qui sont tombés, de ne pas se retourner pour ramasser les épis qu’on aurait oubliés, de secouer ses oliviers une fois mais pas deux.

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Contrairement à l’aumône charitable, le glanage n’a rien d’humiliant : il permet aux pauvres de manger, non pas ce qui a été jeté, mais les mêmes denrées que le cultivateur. Il les invite en outre à une série d’actions qui les constituent comme sujet – récolter, ramasser, cuisiner. Le don, dans ce cadre, est idéalement anonyme : le donateur ne peut s’en attribuer le mérite, ni en retirer de l’orgueil.

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Vous estimez que l’acte de donner à manger est au cœur des libertés constitutives de l’humanité. Que se joue-t-il autour de ce geste ?

Il est impossible de penser la démocratie sans passer par la nourriture. Historiquement, elle part de là : boire et manger, chacun selon ses besoins. Or, la subsistance exige une société très organisée : le mot « nourriture » en appelle beaucoup d’autres – « terre », « champ », « agriculture », « techniques ancestrales », « semences », « distribution », « production », « adaptation aux besoins de chacun ». Au lieu de tourner le dos à la nourriture, le système politique devrait donc l’inscrire au cœur de nos libertés et de nos droits mais aussi de nos expériences, de nos découvertes et de nos explorations.

Pensons, par exemple, au traité Pilgrim-Wampanoag de 1621, qui a associé autogouvernement démocratique et nourriture. Cette année-là, les 102 pilgrim fathers (« pères pèlerins ») du célèbre Mayflower débarquent dans un monde qui leur est inconnu – ils ne savent ni cultiver ni même identifier la faune et la flore. Le peuple des Wampanoag leur donne à manger, mais surtout leur transmet ses techniques agricoles. Cet échange débouche sur un traité d’entraide qui a permis aux deux communautés de vivre en paix pendant plus de cinquante ans.

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Vous écrivez qu’une réflexion autour de la nourriture, dans le monde contemporain, permettrait d’élaborer des arrangements démocratiques et écologiques prometteurs. Lesquels ?

Cantines de quartier, jardins partagés, circuits courts du champ à l’assiette, associations de bénévoles, distribution de paniers, fermes urbaines coopératives : aujourd’hui, de nombreuses initiatives vont dans ce sens. Fondées sur des chartes ou des conventions, ces expérimentations sociales inventent une autre manière de vivre ensemble en partant de la question de la nourriture.

Les associations pour le maintien d’une agriculture paysanne [AMAP], par exemple, sont des initiatives locales autogouvernées qui constituent une première forme de sécurité alimentaire : elles permettent de garantir un revenu aux paysans et une nourriture de qualité aux mangeurs mais aussi de découvrir de nouvelles pratiques de citoyenneté. Le projet d’une « Sécurité sociale de l’alimentation » va encore plus loin. Assurer la subsistance de la communauté devient la première pierre d’un édifice social et d’une organisation politique – une « petite république », en quelque sorte. (…)

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Anne Chemin à suivre sur le Monde

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Pour mémoire : 

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Le Projet Alimentaire Territorial du Diois

Depuis 2022, le Projet Alimentaire Territorial Diois (PAT) développe des liens autour de l’agriculture et alimentation sur le Diois et améliore la qualité de l’alimentation pour tous et toutes, en favorisant l’accès à des produits locaux, durables et sains

L’ambition du PAT est de faire de l’alimentation locale et durable un élément de poids du dynamisme Diois. 3 animatrices forment une équipe Alimentation-Agriculture pour poursuivre la dynamique engagée et mener les objectifs avec l’ensemble des filières agricoles et alimentaires :

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  • Faire progresser les approvisionnements de produits locaux et durables sur les circuits professionnels et dans les réseaux de lutte contre la précarité alimentaire
  • Faire émerger des équipements structurants de transformation de produits locaux et durables sur le Diois :
    • Une cuisine rurale pour servir les écoles, résidences autonomie non couvertes et déployer un service de portage de repas à domicile
    • Des ateliers de transformation collectif porté par un collectif agricole
  • Maintenir et dynamiser les productions locales et nourricières durables

A l’issue de 2 années de diagnostic et d’écriture collective de la stratégie alimentaire du Diois, une feuille de route en 9 actions a été votée, celle-ci a permis d’obtenir en décembre 2024 la Reconnaissance officielle par l’Etat de l’entrée en « Projet Alimentaire Territorial opérationnel » de niveau 2.

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FOCUS « Mangeuses ! Mangeurs ! »

Depuis 2023, la dynamique collective « Mangeuses ! Mangeurs ! » favorise les expérimentations autour de la justice alimentaire sur le Diois. Le programme est maintenant soutenu par 2 financeurs : la Fondation Daniel et Nina Carasso et le programme Territoires d’Innovations Biovallée.

« Mangeuses ! Mangeurs ! » a d’abord été un appel à projets initié par la Communauté des communes. Une dizaine d’associations, producteur.rice.s et collectifs citoyens ont expérimenté des solutions pour créer du lien entre l’alimentation locale et les personnes qui en sont éloignées.

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En 2025, « Mangeuses ! Mangeurs ! » évolue. Le programme affirme ses objectifs de créer un espace démocratique de l’alimentation choisie sur le Diois et se consacre à donner plus de pouvoir aux producteur-rices et aux mangeur.se.s fragilisées, aux 2 extrémités du système alimentaire.

Comment ? En faisant émerger ou en pérennisant 3 actions expérimentales dans un mouvement commun :

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  1.  Le Plantier, tiers-lieu nourricier hospitalier, co-construit par la collectivité & les acteurs·rice·s de l’alimentation qui accueillerait dès 2026 une cuisine rurale et des ateliers de transformation collectifs pour renforcer la valeur ajoutée des productions et créer des gammes accessibles de produits locaux et des solutions de logement temporaire agricole (saisonnier.ère.s, jeunes installé.e.s, repreneur.se.s…)
  2. La Caisse commune de l’Alimentation : budget collectif d’euroseilles, géré démocratiquement par un comité local de l’alimentation composé d’habitants en situation de fragilité, d’associations locales, du CCAS et d’un magasin bio de producteurs locaux. Il ouvre un compte de 45€ à 30 foyers orientés par le CCAS, dépensable dans des circuits locaux et bio choisis par le comité.
  3. Les Popotes: collectif d’une dizaine d’habitants du Diois qui réunit chaque semaine une centaine de personnes dans des « popotes » collectives solidaires à prix libre..

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On en parle

Deux émissions réalisées par RDWA présentent le projet alimentaire territorial : Un PAT en Diois : 52 min pour présenter le PAT et les premières actions de l’appel à projets Mangeuses-Mangeurs : https://rdwa.fr/thematiques/biovallee/un-pat-en-diois/Et une émission thématique sur l’appel à projets Mangeuses Mangeurs ! https://rdwa.fr/thematiques/biovallee/alimentation-et-transition/mangeuses-mangeurs-a-table/

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FOCUS Focus installation-transmission en agriculture

La CCD apporte son expertise, sa connaissance et son lien au territoire auprès d’organismes agricoles qui accompagnent les porteurs de projet et les cédants :

• Un partenariat avec la SAFER, afin de renforcer les liens entre cet organisme et les élus locaux, d’appuyer les transmissions des terres et du bâti et de coopérer sur la problématique du financement des reprises et du logement,

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• Un accompagnement des porteurs de projet sur des questions d’urbanisme, d’accès au logement ou d’accès à l’eau, en lien avec le PLUi en cours de validation,

• Une veille sur les futures fermes à transmettre,

• L’organisation de points accueil transmission : des permanences pour l’accueil individuel de futurs cédants, animées par un conseiller de la Chambre d’agriculture,

• Un complément financier à la structure d’accompagnement (Chambre d’agriculture ou ADEAR) auprès de cédants et porteurs de projet en cas de besoin.

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Avec le soutien financier de l’Union européenne, l’État, l’Agence de l’Eau, la Caisse des dépôts et consignations, le Conseil départemental de la Drôme et la Fondation Daniel et Nina Carasso

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