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Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle

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Cybèle

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Cybèle (en grec ancien : Κυϐέλη / Kybélê, nom peut-être tiré de celui d’une montagne de Phrygie) est une divinité d’origine phrygienne, adoptée d’abord par les Grecs puis par les Romains, et les Dioises et Diois, personnifiant la nature sauvage. Elle est présentée comme « Magna Mater », Grande Déesse, Déesse mère ou encore Mère des dieux. C’est l’une des plus grandes déesses de l’Antiquité au Proche-Orient.

Plaque de Cybèle. Afghanistan, Aï Khanoum, sanctuaire du temple à niches indentées. IIIe siècle av. J.-C.
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Elle est connue sous le nom d’Agdistis en Phrygie, dans la Turquie de l’ouest actuelle. Elle fut également associée aux déesses Astarté, Asherah, Tanit, Narundi ou encore Al-Lat en Arabie préislamique. À la période romaine, elle est vénérée sous le nom d’Idæa mater (« mère de l’Ida »). Dans la mythologie grecque, on la surnomme Damia. Avec l’empereur Théodose, la religion chrétienne est devenue la seule religion acceptée, et le culte de Cybèle fut particulièrement visé au Ve siècle apr. J.-C. Pour nombre d’historiens en raison de la ferveur religieuse qu’elle engendrait, elle serait à l’origine du culte rendu par l’Église catholique romaine à la Vierge Marie en Europe de l’Ouest et du Sud notamment. Cybèle fut également très populaire en Afrique du Nord phénicienne, puis gréco-romanisée, en particulier dans la Cyrénaïque.

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La divinité phrygienne

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A marble relief with several figures engraved on it: on the side is a column with an adorned woman with another companion. Next to them is a man with a crown, with one hand on a pedestal.
Un bas-relief représentant un gallus faisant des offrandes à la déesse Cybèle et à son compagnon, Attis

Connue sous le nom de Cybèle, la mère des dieux de l’Antiquité était vénérée par des prêtres romains, les galli, qui pouvaient vivre et se présenter comme des femmes, quel que soit le sexe qui leur avait été assigné à la naissance.

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La déclaration du Vatican « Dignitas Infinita » a ravivé ces deux dernières années l’intérêt pour la manière dont les religions définissent et interprètent le genre et les rôles de genre.

Approuvée par le pape le 25 mars 2024, cette déclaration affirme l’opposition du Vatican à la chirurgie de transition et à la gestation pour autrui. Tout en soulignant que personne ne devrait être « emprisonné », « torturé » ou « tué » en raison de son orientation sexuelle, elle affirme que la « théorie du genre » et toute intervention impliquant un changement de sexe rejettent le plan de Dieu pour la vie humaine.

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L’Église catholique met depuis longtemps l’accent sur les conceptions binaires et traditionnelles du genre. Mais dans de nombreux endroits, tant aujourd’hui que par le passé, des individus ont pu s’opposer aux normes de genre. Même dans l’ancien Empire romain, des individus pouvaient transgresser les conceptions traditionnelles des rôles de genre de diverses manières. Si les notions romaines de féminité et de masculinité étaient strictes en matière d’habillement, par exemple, certains éléments suggèrent que des individus pouvaient enfreindre ces normes et le faisaient effectivement, même s’ils risquaient d’être ridiculisés ou méprisés.

Spécialiste de la littérature grecque et latine, j’ai étudié les galli, les disciples masculins de la déesse Cybèle. Leur apparence et leurs comportements, souvent considérés comme féminins, ont fait l’objet de nombreux commentaires de la part des auteurs romains : on disait qu’ils se bouclaient les cheveux, se lissaient les jambes avec des pierres ponces et portaient des vêtements raffinés. Ils se faisaient également, mais pas toujours, retirer les testicules par le biais d’une opération chirurgicale.

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Cybèle : mère des dieux

Dans son traité philosophique Sur la mère des dieux, Julien le Philosophe, dernier empereur païen de l’Empire romain (de 361 à 363 de notre ère, ndrl), évoque l’histoire du culte de Cybèle. Dans ce traité, il décrit les figures principales du culte et la manière dont certains de ses rites étaient accomplis.

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Une statuette en bronze représentant une femme sur un char tiré par deux lions
Représentation de la déesse Cybèle
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Souvent appelée la mère des Dieux, Cybèle fut d’abord vénérée en Anatolie. Son site de culte le plus célèbre se trouvait à Pessinonte, l’actuel village turc de Ballihisar, à environ 150 km au sud-ouest d’Ankara, où Julien s’arrêta pour lui rendre visite lors de son voyage vers Antioche en 362 de notre ère.

Cybèle était connue en Grèce vers 500 avant notre ère et fut introduite à Rome entre 205 et 204 avant notre ère. À Rome, où elle fut reconnue comme la mère de l’État, son culte fut intégré à la liste officielle des cultes romains, et son temple fut construit sur le Palatin, le centre politique de Rome.

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Une carte jaunie de la Rome antique, marquée de lignes noires
L’emplacement du Palatin dans la Rome antique, image tirée de la page 958 de l’ouvrage A Comprehensive Dictionary of the Bible (1871).
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Le culte de Cybèle a donné naissance à un groupe d’adeptes masculins, ou serviteurs, connus sous le nom de « galli ». Parmi les vestiges matériels qui témoignent de leur existence, on trouve des sculptures, ainsi que la sépulture romaine d’un gallus découverte dans le nord de l’Angleterre.

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Attis : le compagnon humain de Cybèle

Une statue provenant d’Ostie, la ville portuaire de Rome, représente Attis allongé ; Attis était le jeune compagnon humain de Cybèle.

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Sculpture d’une figure allongée portant une couronne élaborée entourée de rayons de soleil. Un vêtement recouvre le haut du corps mais laisse apparaître les parties génitales
Une statue romaine antique d’Attis trouvée à Ostie, aujourd’hui conservée au musée du Vatican
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Ce qui est très inhabituel dans cette statue, qui se trouve au musée du Vatican, c’est la façon dont le sculpteur a drapé le vêtement pour attirer l’attention sur l’aine et le ventre d’Attis : aucun organe génital n’y est visible. À première vue, Attis semble être une femme.

Dans leurs récits du mythe de Cybèle, les auteurs grecs et romains donnent des versions différentes de l’autocastration d’Attis. Le poète romain Catulle décrit comment Cybèle plonge Attis dans un état de frénésie, au cours duquel il se castre lui-même. Immédiatement après, Attis est désigné par des adjectifs féminins lorsqu’il appelle ses compagnons, les gallae, utilisant la forme féminine au lieu de la forme masculine galli. Le poème de Catulle met en évidence l’ambiguïté du genre d’Attis et de celui des serviteurs de Cybèle.

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Témoignages matériels concernant les « galli »

Un bas-relief provenant de Lanuvium, aujourd’hui conservé aux musées du Capitole à Rome et daté du IIᵉ siècle de notre ère, est l’une des rares représentations conservées d’un Gallus.

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Une figure parée de plusieurs objets gravés sur un côté, tels qu’un instrument de musique et une boîte destinée aux objets de culte
Relief d’un gallus aux musées du Capitole à Rome.
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Ce personnage est entouré d’objets couramment associés au culte de Cybèle, notamment des instruments de musique, une boîte destinée aux objets de culte et un fouet. La figure sculptée est parée d’une coiffe ou d’une couronne élaborée, d’un collier métallique rigide et d’un petit pectoral ainsi que de vêtements richement décorés. Outre le fait qu’ils signalent le lien de cette personne avec le culte de Cybèle, ces objets et ornements suggèrent également que son identité de genre est quelque peu ambiguë, car les hommes romains fuyaient l’extravagance et les parures.

À Cataractonium, un fort romain du nord de l’Angleterre, un squelette a été découvert dans la nécropole de Bainesse lors de fouilles menées en 1981-1982. D’après les objets funéraires qui l’accompagnaient, notamment un bracelet de cheville (qu’on appelle torque), des bracelets et un collier en pierres précieuses datés du IIIᵉ siècle de notre ère environ, les archéologues ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’une femme. L’examen des os a toutefois révélé qu’il s’agissait des restes d’un jeune homme, probablement âgé d’une vingtaine d’années. Comme les hommes romains ne portaient généralement pas le type de bijoux trouvés dans la tombe, les archéologues ont conclu que l’individu était peut-être un gallus.

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Le respect des « galli »

Les galli étaient rattachés à des temples, où ils formaient une communauté. Lors des processions en l’honneur de Cybèle, ils suivaient l’image cultuelle et les prêtres, chantant tout en jouant de leurs instruments de musique.

À Rome, ils avaient le droit de mendier auprès de la population ; ils proposaient également des lectures prophétiques ou des danses extatiques contre rémunération. Il est possible qu’ils aient soigné leur apparence afin de gagner plus d’argent.

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Certains chercheurs ont avancé l’idée que leur apparence féminine était un moyen de se différencier du grand public ; de même, que leur castration volontaire signalait leur renoncement au monde et leur dévotion à Cybèle, à l’image d’Attis, son compagnon. Cependant, il ne semble pas insensé de penser que certains galli étaient attirés par le culte de Cybèle parce qu’il leur offrait un moyen d’échapper au système binaire strict des genres qui prévalait dans la Rome antique. Les galli, contrairement aux autres hommes de Rome ou de son empire, pouvaient se présenter comme des femmes et vivre comme elles, indépendamment de leur sexe assigné ou de la manière dont ils s’identifiaient.

Le poème de Catulle et les commentaires d’autres auteurs indiquent qu’ils percevaient le genre des galli comme différent des concepts romains associés habituellement à la masculinité. Cependant, les galli étaient également, à contrecœur, respectés pour le rôle qu’ils jouaient dans le culte de Cybèle.

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Il est donc difficile de savoir qui exactement rejoignait leurs communautés, comment ces hommes se percevaient eux-mêmes et si les sources les décrivent avec exactitude.

Il est tentant de considérer les galli comme des personnes non binaires ou des personnes transgenres, même si les Romains ne connaissaient ni n’utilisaient de tels concepts. Il n’est toutefois pas inconcevable qu’un certain nombre d’individus aient trouvé chez les galli à la fois une communauté et une identité leur permettant de s’exprimer d’une manière que la virilité romaine traditionnelle ne permettait pas.

La déclaration du Vatican affirme que la binarité femme-homme est immuable et suggère que les thérapies et les soins d’affirmation de genre « risquent de menacer la dignité unique dont la personne est investie dès le moment de la conception ». Néanmoins, les personnes transgenres d’aujourd’hui ainsi que celles qui ont défié les codes binaires du genre dans le passé – y compris les galli de la Rome antique – montrent qu’il est et était possible de vivre en dehors des normes de genre dominantes. Et qu’il est profondément injuste d’imposer des enseignements moraux ou des jugements sur la manière dont les personnes vivent leur corps ou leur identité.

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La version originale de cet article a été publiée en anglais.

 

Cet article a nécessité plusieurs semaines de travail

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Autels tauroboliques de Die

Présentation
Destination initiale
Autels
Construction
Patrimonialité
Localisation
Département
Commune
Coordonnées

Les autels tauroboliques de Die (Drôme), sont des autels antiques commémorant des tauroboles, sacrifices de taureaux, généralement associés à des crioboles, sacrifices de béliers, en l’honneur de la déesse Cybèle et de son parèdre Attis, et conservés dans la ville : quatre au musée de la ville, les autres se trouvant intégrés à des bâtiments ou en possession de propriétaires privés.

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Culte de Cybèle à Die

Die, l’ancienne Dea Augusta Vocontiorum, est la capitale du peuple des Voconces. Au deuxième ou troisième siècle, elle acquiert le statut de colonie romaine. D’abord centrée sur le culte d’une déesse nommée Andarta, dont le nom romanisé en Dea Augusta lui donnera son nom, la ville devient un des centres les plus importants du culte de Cybèle, attesté le long de la vallée du Rhône jusqu’à Lyon par de nombreux monuments épigraphiques, essentiellement des autels tauroboliques

La carrière d’où proviennent les blocs de pierre des autels a été identifiée, à peu de distance de Die.

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Autels tauroboliques du musée

Les quatre autels sont classés monument historique depuis le 

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Autel de Titus Helvius Marcellinus et Valeria Decumillia

Trouvé à Die dans le jardin de la maison Guyon. La face avant est décorée d’une tête de taureau avec infulae, d’une tête de bélier, surmontant un cadre contenant un harpè (couteau du sacrifice), un tympanon, un caducée (attribut de Mercure dont le culte était associé à celui d’Andarta), un tibia (flûte), une corne, une paire de cymbales. Inscription (CIL XII, 1569 )

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D(EUM) M(ATRI)
PRO SAL(VTE) IMPER(II) TAVR(OBOLIVM) FEC(ERVNE) T(ITVS) HEL(VIVS) MAR
CELLIN(VS) ET VAL(ERIA) DECVMILLIA EX VOTO
SACERD(OTE) ATTIO ATTIANI FIL(IO)
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(fin du deuxième siècle – début du troisième siècle)

Autel de la maison Lamorte-Félines

Trouvé à Die dans le jardin de la maison Lamorte-Félines. L’inscription, dans la partie supérieure, a été effacée. Le décor porte une tête de taureau avec bandelettes, tête de bélier, harpè, tympanon, caducée, tibia et corne croisées, paire de cymbales. Décor : tête de taureau avec bandelettes, tête de bélier tournée vers la gauche, harpè, tibia et corne croisées, tympanon, caducée, paire de cymbales.

Date : seconde moitié du deuxième siècle.

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Autel de la ferme de Salières

Trouvé à la ferme de Salières, près de Die. Inscription effacée en partie supérieure, décor : tête de taureau avec bandelettes, tête de bélier de profil, harpè, corne et tibia croisées, tympanon, caducée, cymbales. Hauteur 1,34 m, largeur 0,42 m, profondeur 0,17 m.

Date : fin du deuxième siècle.

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Autel trouvé place de la République

Partie supérieure d’un autel. Têtes de taureau et de bélier, au-dessous devaient se trouver des symboles identiques aux autres autels dans un cadre dont il ne subsiste que la partie supérieure. Inscription

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(MATRI DEVM MAGNAE ?)
PRO SALUTE L(VCII) SEPT(IMI) SEVERI PII P(ERTINACIS) AVG(VSTI) ET M(ARCI) AV(RELI)
ANTONINI AVG(VSTI) ET P(UBLII) SEPT(IMI) GETAE CAE(SARIS) ET IV(LI)
AE AVG(VSTAE) TAVROBOL(IVM) FEC(IT) R(ES) P(VBLICA) VOC(ONTIORVM) PR(AEEUNTE) TALVSIO
(…) APPIANO P…
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Daté entre de 198 et 209, très probablement 208.

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Autel du tribunal

Autel du tribunal (Die)
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Trouvé à Die et encastré dans le mur du tribunal. Pas d’inscription visible. Calcaire. Décor sculpté : têtes de taureau avec infulae, et de bélier, surmontant un caducée, corne et tibia (flûte) croisées, un tympanon, un harpè (couteau de sacrifice), une paire de cymbales.

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Autel de Saint-Auban

Autel trouvé à Saint-Auban, sur la route de Die à Pontaix. Il fut placé à Die sur une fontaine. Aujourd’hui dans une collection privée à Ollioules. Décor : tête de taureau et de bélier avec bandelettes. Au-dessous, inscription (CIL XII, 1568 )

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(P)RO SALVT(E) IMP(ERII) TAVROBOL(IVM)
(F)EC(IT) ATTIVS ATTIA(NI FILIVS)
DE SVO
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On retrouve le nom du prêtre, Attius, fils d’Attianus, présent sur le premier autel du musée.

(fin du deuxième siècle – début du troisième siècle)

Autel de 245 (perdu)

Trouvé à Die, aujourd’hui perdu. Inscription (CIL XII, 1567) 

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M(ATRI) D(EUM) M(AGNAE) I(DAEAE)
SAC(RUM) TRIB(US) TAUR(IS) FECER(UNT)
CUM SUIS HOSTI(I)S ET APPARAM(ENTIS)
OMNIB(US) L(UCIUS) DAGID(IUS) MARIUS PONT
{T}IF(EX) PERPET(UUS) CIVIT(ATIS) VALENT(IAE)
ET VERULLIA MARTINA ET
VERULLIA MARIA FIL(IA) EORUM
PRO SALUTE IMP(ERATORIS) ET CAESAR(IS)
PHILIPPORUM AUGG(USTORUM) ET OTACI
LIAE SEVERAE AUG(USTAE) MATRIS
CAES(ARIS) ET CASTROR(UM) PRAEEUN
TIBUS SACERDOTIBUS IUNIO
TITO XVVIR(ALI) ARAUSENS(IUM) ET
CASTRICIO ZOSIMIONE CI
VITAT(IS) ALBENS(IUM) ET BLATTIO
PATERNO CIVITATIS VOC(ONTIORUM)
ET FABRICIO ORFITO LIBER(I)
PATRIS ET CETERIS A<S=D>SIS
TENTIBUS SACERDOTIBUS
V(OTUM) S(OLVERUNT) L(IBENTES) M(ERITO) LOCO VIRES CON
DITAE DIE PRID(IE) KAL(ENDAS) OCT(OBRES)
IMP(ERATORE) PHILIPPO AUG(USTO) ET TITI
ANO CO(N)S(ULIBUS)
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Daté par son inscription au .

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Notes et références
  1. Jacques Planchon et alii, Carte archéologique de la Gaule, 26 (Drôme), AIBL / MSH, Paris, 2010, p. 303, 309-310 et 491.
  2. « Autels tauroboliques (trois) », notice no PA00116932, sur la plateforme ouverte du patrimoine, base Mérimée, ministère français de la Culture

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