Si elle avait été annoncée durant sa campagne, la fermeture d’Usaid par décret par Donal Trump n’en reste pas moins un geste viriliste, spectaculaire et décomplexé. Par sa brutalité, il apparaît comme la face visible d’une lame de fond de remise en cause à la fois de l’aide publique, du multilatéralisme et plus largement de l’ordre international. Une telle attaque frontale concernant la place et le rôle des acteurs associatifs et humanitaires s’inscrit dans la lignée des nombreuses entraves aux libertés associatives constatées en France ces dernières années, sans pour autant que ces deux mouvements, sur la scène internationale et celle nationale, n’aient été, jusqu’à présent, pensés conjointement en dehors de certains espaces et groupes de travail spécialistes du secteur.
Entre 2025 et 2026, l’effondrement des budgets humanitaires au niveau global, au moment même où les crises et les conflits se multiplient, illustre ce tournant. Cette offensive résonne avec une logique illibérale qui privilégie l’intérêt national, les transactions bilatérales et la suspicion envers tout ce qui relève de l’universel, du droit, des causes à défendre[1]. En France comme ailleurs au sein des démocraties dites libérales, les associations voient leurs financements publics se réduire, subissent des contrôles accrus et des campagnes de disqualification, souvent au nom de la connivence, au moins de la lutte contre le terrorisme, ou de leur supposé « wokisme ». Cette convergence traduit une tendance globale où les États restreignent l’action des organisations critiques, que ce soit par des mesures administratives ou des pressions politiques, visant à limiter leur influence et leur capacité de contestation[2]. Aussi assiste-t-on à une fermeture sélective de l’espace public aux acteurs associatifs : elle ne se limite pas aux régimes autoritaires et s’observe dans des démocraties, où la surveillance, la criminalisation et la disqualification politique des acteurs critiques sont désormais fréquentes et documentées[3].
En réponse, certaines associations et ONG adaptent leurs stratégies en s’alignant sur les nouvelles directions données (recherche d’un « retour sur investissement », révision des éléments de langage notamment sur les questions de genre ou en se concentrant sur des activités moins visibles), tandis que d’autres mobilisent la société civile pour résister aux tentatives de répression. Ce phénomène soulève des enjeux majeurs pour la survie et la préservation de la légitimité des organisations humanitaires et sociales. En effet, l’année 2025 permet d’observer un basculement similaire, en tous cas convergent, entre les scènes internationale et nationale : les associations du travail social ou qui défendent les libertés publiques en France, sont prises pour cibles par les pouvoirs politiques tout comme le sont les ONG qui interviennent sur la scène internationale, ce que la situation à Gaza exemplifie de manière paroxystique.
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Ces évolutions peuvent être étudiées comme un même tournant autoritaire visant à neutraliser la capacité critique et la fonction de contre-pouvoir des associations et ONG, qu’elles agissent sur la scène nationale ou internationale, comme l’illustre l’opposition radicale vis-à-vis de l’aide internationale incarnée en France par l’eurodéputée Sarah Knafo et celle du Parti populaire européen qui a été à l’origine de la création d’un « groupe de contrôle » du financement des ONG.
L’année 2025 marque ainsi une rupture : celle d’une forme de compagnonnage, certes pas toujours assumé, entre État et ONG. Une logique dichotomique structure fréquemment la manière d’appréhender les relations entre État et société civile, plaçant cette dernière soit en appui aux acteurs étatiques, soit en contestation de ceux-ci. Ceux, qui, au nom de la défense des vulnérables et des sacrifiés, s’opposent frontalement aux pratiques des États, sont disqualifiés. Dans un contexte visant à homogénéiser et à aligner sur les orientations gouvernementales la légitimité à « agir pour les autres », il en va de la survie des acteurs associatifs et ONG : comment, depuis les pays du Nord, s’organiser, continuer à exister et à faire du travail d’aide dans un monde où ils ont perdu une partie de leur légitimité auprès d’une fraction de la classe politique et de l’opinion publique et sont en tension avec les politiques publiques ?
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Cette observation traduit une dynamique globale où les gouvernements réorganisent sélectivement l’espace des possibles pour les acteurs associatifs en excluant celles perçues comme critiques ou contestataires.
La situation à Gaza marque l’apogée de la dégradation progressive des relations entre les démocraties libérales et les ONG autour d’une accusation de politisation exacerbée de l’aide. Le traitement des ONG à Gaza nous garde d’une représentation homogénéisante de l’aide internationale : celle-ci n’est en rien une communauté unifiée, ni homogène. Le paysage des ONG internationales ne se résume pas aux grandes organisations traditionnelles (Médecins sans frontières, La Croix-Rouge, CARE…), qui en dépit de leurs disparités, ont semblé alignées sur l’impératif de secours à la population palestinienne et la demande d’arrêt des massacres commis par Israël au nom de l’éthique humanitaire. Lorsque Benjamin Netanyahou décide de remplacer trente-sept organisations humanitaires par un ensemble d’organisations évangéliques, il s’agit bien d’une modalité idéologisée particulière de l’aide internationale.
Cette observation traduit une dynamique globale où les gouvernements réorganisent sélectivement l’espace des possibles pour les acteurs associatifs en excluant celles perçues comme critiques ou contestataires. L’un des cas les plus emblématiques est celui de la volonté de partis de gouvernement, encouragés par le gouvernement, de sortir les associations des centres de rétention administrative : organisations critiques envers l’État tout en agissant directement dans ces centres, elles illustrent parfaitement cette hostilité accrue envers certains acteurs solidaires. Cette sélection fragilise la pluralité essentielle au fonctionnement démocratique : Hannah Arendt a montré dans un texte daté de 1950, « Les œufs se rebiffent[4] », que cette pluralité est une condition essentielle pour préserver un mode d’être politique spécifique à l’existence humaine.
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Aussi, les voix demandant la remise de la solidarité au centre des débats politiques émergent mais demeurent trop timorées. Surtout, elles peinent à dépasser une sectorisation de leurs activités (nationale ou internationale) émergeant de personnalités individuelles[5] ou sur des plateformes distinctes, de Coordination Sud au Collectif des associations citoyennes[6]. En France, c’est la loi de 1901, qui, encadre les associations privées à but non lucratif et a historiquement favorisé l’émergence de contre-pouvoirs financés par l’État, rendant possible l’existence d’un espace démocratique marqué par une pluralité.
Quand bien même elles agissent principalement à l’international, les ONG dont le siège est en France tirent leur légitimité d’action du cadre juridique établi par la loi de 1901. La plus grande ONG et la petite association de quartier partagent un même statut juridique et des droits et devoirs similaires. Toutefois, c’est bien leur légitimité qui est aujourd’hui fragilisée par un encadrement croissant des libertés associatives, caractérisé par la réduction des libertés fondamentales d’association, d’expression, de réunion, la suppression d’exemptions fiscales, les coupes de subventions, leur disqualification en tant que contre-pouvoirs ou leur dissolution : autant d’éléments qui menacent la capacité d’action et défense des causes des associations.
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Une réponse unie gagnerait donc en force et puissance. La séquence politique ouverte par les élections municipales et qui nous amènera aux présidentielles est propice à des prises de parole collectives visant à restaurer la solidarité comme principe politique structurant, dans un contexte de crises écologiques, sociales et démocratiques. Enfin, si les associations ont fait de la solidarité une de leurs prérogatives, les individus qui s’y professionnalisent ne sauraient en revendiquer le monopole[7] : la solidarité opère via une multitude d’acteurs non professionnels (bénévoles, communautés locales, diasporas) qui répondent horizontalement aux crises, là où les acteurs très structurés et professionnalisés (associations et ONG) peinent ou s’effacent. Ce continuum entre terrains nationaux (solidarité locale face aux défaillances de l’État) et internationaux (réponses territoriales aux crises) décentre le regard d’une approche verticale de l’aide qu’elle soit sociale ou humanitaire, et conduit à prendre en compte les pratiques aux marges.
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