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« Il y a toujours des traces » : 40 ans après le passage du nuage radioactif de Tchernobyl, quelle contamination dans les Alpes…

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Dans les Alpes, la Vanoise fait partie des zones "qui ont encore aujourd'hui une accumulation de césium 137 de Tchernobyl à des niveaux tout à fait anormaux", selon la CRIIRAD, la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité - Photo d'illustration
Dans les Alpes, la Vanoise fait partie des zones « qui ont encore aujourd’hui une accumulation de césium 137 de Tchernobyl à des niveaux tout à fait anormaux », selon la CRIIRAD, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité – Photo d’illustration
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Quarante ans après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, retour sur les conséquences du passage du nuage radioactif dans les Alpes. Quelle contamination des sols à l’époque ? Et qu’en reste-t-il aujourd’hui, alors que nos montagnes ont été particulièrement touchées par les retombées de métaux lourds.

Il est 1h23 le 26 avril 1986 lorsque le cœur du réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl explose. En pleine nuit, la plus grave catastrophe nucléaire de l’histoire se produit.

En quelques heures, des émanations radioactives se libèrent et forment un nuage. Quelques jours après seulement, portés par les vents, les particules de césium 137 et iode 131 entre autres, atteignent une grande partie de l’Europe. Les Alpes sont l’un des endroits les plus touchés par les retombées de métaux lourds.

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Le nuage chargé en particules radioactives a rapidement atteint toute l'Europe, et notamment la France et les Alpes.
Le nuage chargé en particules radioactives a rapidement atteint toute l’Europe, et notamment la France et les Alpes
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Pourquoi les Alpes en particulier ?

Ce phénomène s’explique en grande partie par un facteur météorologique : « En fonction des précipitations, les taux de radioactivité sont 5 à 10 fois plus élevés par endroits » souligne Bruno Chareyron, chercheur à la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD). Lors du passage du nuage radioactif au-dessus de l’Europe en 1986, les particules ne se sont pas déposées de manière uniforme, à cause notamment de la pluie ou de la neige qui les ont rabattues au sol.

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Carte de la France indiquant le taux de radioactivité dans les années 2000
Carte de la France indiquant le taux de radioactivité dans les années 2000.  CRIIRAD et André Paris, éd. Yves Michel
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En montagne, ce processus est amplifié. Les masses d’air chargées en particules radioactives se heurtent aux reliefs alpins, s’élèvent et se refroidissent, puis provoquent des précipitations plus importantes. Le césium 137, la principale molécule radioactive après Tchernobyl s’enfonce dans le sol avec la pluie. Résultat : « En 1997, aux Rougnous dans le Parc national des Écrins, à 2500 m d’altitude, nous avons relevé jusqu’à 66.000 becquerels/kg » confirme Bruno Chareyron.

Une mesure qui classe cette parcelle dans la catégorie des déchets radioactifs, considérés comme tels à partir de 10.000 bq/kg. A titre de comparaison, la limite fixée par la Commission Européenne en 1986 pour les denrées alimentaires est de 600 bq/kg.

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Des taux minimisés par les autorités

Mais ces analyses sont loin des annonces officielles. À l’origine, l’État annonçait seulement 8,5 bq/m² en moyenne en France. Transmis par le Service central de protection contre les rayonnements ionisants (SCPRI), le chiffre est révisé trois mois après la catastrophe, multipliant par 200 le taux de radioactivité.

Alain Carignon, alors ministre de l’Environnement en 1986, est loin d’être alarmiste : « Les taux de radioactivité les plus élevés sont en dessous des seuils à partir desquels il y a danger, et largement en dessous« , affirme-t-il le 11 mai 1986 sur Antenne 2.

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Pourtant, les pays frontaliers, eux, prennent des mesures drastiques, comme l’interdiction de consommation de produits frais comme les fruits, la viande et les produits laitiers. Une décision adéquate selon Bruno Chareyron : « À partir du moment où des métaux lourds sont dans le sol, tout ce qui pousse, ou est directement lié à la terre, est contaminé. »

Incompréhensible pour Alain Carignon, ( le faussaire ) même 40 ans après : « L’Allemagne interdisait des aliments, alors ici, les Verts voulaient faire de même, mais c’était évidemment ridicule. Et quand je demandais aux scientifiques, ils me disaient qu’ils ne signeraient pas de choses fausses. »

A l’époque, il n’y avait déjà pas de risque sur la santé… Pourquoi, 40 ans après, les habitants des Alpes s’inquièteraient ? Alain Carignon,( le faussaire ) ministre de l’Environnement en 1986

En effet, le professeur Pierre Pellerin, directeur du SCPRI, ( grand meneur devant l’éternel) , organisme public dépendant du ministère de la Santé et en charge de transmettre les données au gouvernement, indique dans un communiqué daté du 2 mai 1986, qu' »il faudrait imaginer des élévations dix mille ou cent mille fois plus importantes pour que commencent à se poser des problèmes significatifs d’hygiène publique« . Il conclut alors : « Ni la situation actuelle ni son évolution ultérieure ne justifie dans notre pays quelque contre-mesure sanitaire que ce soit ».

Des affirmations invraisemblables selon Bruno Chareyron : « Nous ne sommes plus face à un scientifique, nous sommes face à un devin. Ce n’est plus la posture d’un responsable sanitaire, c’est une posture idéologique. »

« Quand on mesure, il y a toujours des traces »

Avec une demi-vie de 30 ans (le temps nécessaire pour que le taux de radioactivité soit divisé par deux), le césium 137 émis par la centrale nucléaire Tchernobyl n’est pas encore disparu dans son intégralité, même 40 ans après.

Du césium 137 émis par Tchernobyl toujours présent dans les Alpes notamment

Il y a seulement quelques mois, la CRIIRAD a analysé la couche superficielle de Fondurle, dans le Vercors. Résultat : 39 bq/kg de sol sec. « Un impact sanitaire faible, mais pas négligeable » selon Bruno Chareyron.

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« Il y a toujours des traces. Notamment dans certaines viandes de gibier ou dans certains champignons comme par exemple les bolets bais, les chanterelles et les pieds-de-mouton », ajoute-t-il.

Autre risque à prendre en compte : il n’y a pas de seuil d’innocuité. En clair, on ne peut pas parler de « dose sans danger » en matière de radioactivité. Même à très faible niveau, il existe un risque. « Plus on consomme un produit radioactif, même à faible dose, plus c’est dangereux« , prévient Bruno Chareyron. En effet, l’exposition à la radioactivité se cumule. Par exemple, une personne qui consomme régulièrement des champignons cueillis dans une zone où la radioactivité reste plus élevée que la normale, s’expose à un risque accru à chaque champignon consommé.

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« Si ça se reproduit, on sera en danger de nouveau »

Dans certains secteurs des Alpes, le risque est toujours présent même s’il est moindre qu’en 1986, selon le chercheur. « En altitude, dans les Écrins mais aussi dans la Vanoise ou dans le Mercantour, il y a des zones qui ont encore aujourd’hui une accumulation de césium 137 de Tchernobyl à des niveaux qui sont tout à fait anormaux », assure Bruno Chareyron.

La CRIIRAD continue donc son combat pour la reconnaissance du « mensonge d’État », et a d’ailleurs interpellé le président de la République et la ministre de la Santé il y a quelques semaines: « C’est le point fondamental de notre organisme, que les autorités reconnaissent qu’il y avait en danger et qu’il aurait fallu que des mesures sanitaires soient mises en place. » Bruno Chareyron ajoute : « C’est important, car si ça se reproduit, on serait en danger de nouveau« .

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Pour le CRIIRAD, ce combat revêt un enjeu sanitaire. Quarante ans après, la question d’un lien entre la catastrophe de Tchernobyl et les maladies de la thyroïde, glande absorbant l’iode radioactif, est en effet un sujet sensible particulièrement dans les zones les plus contaminées, comme les Alpes. Pourtant, un rapport de 2006 de l’Institut de veille sanitaire estime que les données ne permettent pas d’établir de lien direct avec une hausse des cancers thyroïdiens.

Une conclusion questionnée par la CRIIRAD, qui réclame la publication de données plus précises, notamment sur l’hyperthyroïdie néonatale en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Corse. Ces résultats, concernant une population plus vulnérable aux radiations (les enfants étant plus radiosensibles), pourraient permettre d’affiner l’analyse et marquer le début d’une reconnaissance des effets sanitaires des retombées de particules radioactives, notamment dans les Alpes.

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Camille Audiger sur FR3

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