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Moyen-Orient
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Iran. « Nous n’avons jamais eu aussi peur pour sa vie », alerte l’avocate de Narges Mohammadi

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 5 mai 2026

.La Prix Nobel de la paix Narges Mohammadi, figure de la résistance aux mollahs, est en danger de mort. Arrêtée et battue en décembre dernier, elle purge une énième condamnation dans la prison de Zanjan, loin de ses médecins. Victime d’une grave défaillance cardiaque, elle a été placée en soins intensifs le 1er mai. « Charlie » s’est entretenu avec l’avocate franco-iranienne Chirinne Ardakani, du collectif Iran Justice, qui dénonce le meurtre à petit feu de l’opposante et la répression qui s’accélère à l’ombre de la guerre au Moyen-Orient.

Pendant que l’Occident a les yeux rivés sur les tirs de missiles et le prix du pétrole, les mollahs, eux, s’occupent de leur opposition intérieure. À l’abri du fracas militaire, la République islamique broie méthodiquement la dissidence. Symbole de cet acharnement, Narges Mohammadi paie aujourd’hui son obstination au prix fort. Noyée sous une avalanche de condamnations ubuesques, la lauréate du prix Nobel se bat désormais pour sa survie sur un lit de réanimation, otage d’un système qui érige la mort lente en outil d’épuration.

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Actuellement, quelle est la situation de Narges Mohammadi ?

Chirinne Ardakani : Elle connaît une dégradation inédite de son état de santé. Narges Mohammadi entame son cinquième jour en soins intensifs à l’hôpital de Zanjan, où elle a été transférée in extremis le 1er mai. Elle a fait à deux reprises, le 24 mars et le 1er mai, des épisodes cardiaques très graves qu’on est incapables de caractériser précisément, car elle ne reçoit aucune prise en charge médicale adéquate en détention. C’est d’autant plus inquiétant qu’elle a des antécédents lourds : elle a été opérée du coeur en novembre 2021 et s’était fait poser un stent. Elle a normalement une équipe de cardiologues qui la suit depuis longtemps à Téhéran. Mais les autorités iraniennes s’obstinent à refuser de la remettre entre leurs mains. Elle est très faible, incapable de s’exprimer. L’équipe d’avocats qui la défend n’a pas accès à elle et ne peut même pas consulter son dossier. Nous n’avons jamais eu aussi peur pour sa vie.

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On a l’impression que la stratégie de Téhéran pour les figures de cette envergure, ce n’est plus forcément la pendaison publique, mais l’épuisement physique et judiciaire pour les faire disparaître en silence…

La volonté du pouvoir, c’est d’éradiquer sa voix au sens littéral du terme. Dans cette grande coalition criminelle sur laquelle compte l’Iran, on a déjà vu des Prix Nobel de la paix mourir en détention en Chine, ou Navalny en Russie. Ils laissent mourir la dissidence politique à petit feu. Narges a été arrêtée plus de quatorze fois, je recense une quinzaine de condamnations. C’est devenu impossible de suivre son dossier judiciaire : mes confrères iraniens découvrent des charges à l’audience, les droits de la défense lui sont niés et on lui impose un avocat officiel du régime. La dernière fois, elle s’était rendue à la commémoration d’un avocat mort dans des circonstances étranges. Elle a été arrêtée brutalement, battue, et traduite encore ensanglantée au centre d’interrogatoire. Elle a pris sept ans et demi de plus pour collusion et propagande. Cela amène son quantum de peine à purger à plus de 18 ans. Et on l’a transférée illégalement à 700 kilomètres de son domicile, à Zanjan, une prison gardée par les membres les plus fanatisés du régime.

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Depuis le début de la guerre, on dirait que le régime exécute à tour de bras des manifestants de la révolte de janvier. Est-ce que la guerre a entraîné une radicalisation des mollahs ?

Je ne crois pas que le régime se soit radicalisé par la guerre, pour la simple raison que c’est un régime en guerre permanente. Depuis son arrivée en 1979, l’ayatollah Khomeini a justifié le pouvoir par le grand affrontement contre l’impérialisme, le « grand » et le « petit » Satan. C’est leur ADN. Ce que l’on observe en revanche, c’est un effet d’aubaine effroyable. L’ONG kurde Hengaw, qui est très fiable, a recensé plus de 3 500 arrestations depuis le début de la guerre. Le régime utilise ce prétexte, et notamment l’accusation de collaboration avec Israël ou les États-Unis, pour liquider un stock de prisonniers politiques raflés pendant les manifestations, notamment celles de janvier ou du mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022. L’objectif de ces exécutions est double : terroriser la population civile à l’intérieur, et montrer à la face du monde qu’ils s’accrocheront au pouvoir par tous les moyens, y compris par l’usage massif de la peine de mort.

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Que pensez-vous de la possibilité réelle d’un changement de régime ?

Il y a clairement dans la population une volonté de changement de régime, d’une révolution, c’est très clair. Mais il y a eu récemment une simplification à l’extrême dans les médias. Des gens nous ont expliqué qu’on allait, je le dis simplement, faire tomber le régime par les bombes. L’idée est qu’on va frapper les stocks d’armement, on va procéder à des assassinats ciblés, et le régime va s’effondrer par lui-même. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, tout simplement parce que ce n’est pas un scénario réaliste ! On ne libère pas un pays par les bombes. En réalité, cette histoire a surtout participé à une grande opération de fabrique du consentement à la guerre. Mais cette guerre profite tout à fait au régime, qui y voit la confirmation du grand récit qu’il porte depuis 1979. Et ceux qu’on oublie toujours à la fin ce sont les civils, et surtout les plus vulnérables d’entre eux, les prisonniers politiques.

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Jules Spector

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