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Plusieurs émissions simultanées de NBC News (dont MSNBC, Today de NBC et Squawk Box de CNBC) affichées sur des moniteurs

Plusieurs émissions simultanées de NBC News 
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L’arrogance du présent

Alors qu’enfle dans les discours l’usage du mot « historique » pour tout événement du présent, la croyance dans la nouveauté absolue fait écran à une compréhension critique de ce dernier. À travers ce goût pour la nouveauté sans histoire se structurent les récits falsificateurs de l’extrême droite, qui font de l’oubli de la mémoire collective et du sentiment d’être en dehors de l’histoire un des piliers de leur anti-démocratie.

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Michaël Fœssel
mai 2026
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« C’est historique ! » Enthousiaste ou angoissée, cette affirmation se retrouve aujourd’hui régulièrement sur le fil des chaînes d’information en continu et dans la bouche des commentateurs. L’équivoque traditionnelle du mot histoire (il désigne à la fois un champ du réel et les discours qui portent sur lui) se rejoue, mais elle prend une tournure performative : un événement est historique parce qu’on en parle en mobilisant une armée d’experts pour en percer les secrets.

Parmi ces experts de l’historique, il y a fort peu d’historiens. C’est que l’événement contemporain ne suppose, pour être commenté, aucun éclairage du passé. Il implique même son effacement : dans la plupart de ses occurrences médiatiques, le mot historique désigne ce qui est absolument nouveau, inattendu et délié de tout antécédent. La spectacularisation de l’actualité joue un rôle dans cette inflation verbale. À propos de l’inédit, il y a par définition beaucoup à dire, ce qui permet de composer des plateaux dans l’urgence. Les réseaux sociaux, qui sont d’abord des machines à commenter ce qui se dit, amplifient ce que les chaînes d’information en continu institutionnalisent : la confusion de l’événement et du discours.

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La passion contemporaine pour ce qui est « historique » s’ancre dans le présentisme que François Hartog a défini comme le régime d’historicité aujourd’hui dominant1. L’événement y fait immédiatement histoire, il est censé ouvrir une époque nouvelle. Cela est vrai d’authentiques événements (du 11 septembre 2001 au 7 octobre 2023) que l’on nomme par la date de leur advenue, comme s’ils étaient encore en attente de leur signification. Mais c’est vrai aussi de faits plus anodins que la société de l’information déclare « historiques » en temps réel. Un progrès dans les performances de l’intelligence artificielle, un procès retentissant, l’incarcération d’un ancien président de la République française ou le dernier post injurieux du locataire de la Maison-Blanche sont des exemples de cette nouveauté vécue. Pour savoir lesquels de ces faits deviendront véritablement historiques, il faudrait attendre le verdict des historiens du futur. Mais un présent qui veut être à lui-même sa propre norme n’a pas cette patience. Il sacralise le fait nouveau sur le mode du santo subito appliqué à l’histoire.

Cet usage du terme historique n’entretient aucun lien avec l’historicité. Celle-ci se définit comme la conscience d’appartenir à une époque temporelle que l’événement modifie, mais qu’il ne transforme pas de fond en comble. En toute rigueur, un fait ne devrait pouvoir être dit « historique » que s’il entretient avec ce qui le précède un rapport signifiant, fût-il celui de la rupture. Or le culte contemporain pour la nouveauté en soi se place pour ainsi dire hors histoire.

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Le culte contemporain pour la nouveauté en soi se place pour ainsi dire hors histoire.

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Cette croyance dans la nouveauté absolue fait écran à une compréhension critique du présent et des risques qu’il recèle. Le primat technique et économique de l’innovation se retrouve en effet dans la manière de nommer politiquement le présent. Qu’on réinvestisse d’anciens concepts tombés dans l’oubli (populisme) ou qu’on en forge de nouveaux (démocratie illibérale), on présuppose que les dynamiques politiques contemporaines entretiennent des liens extrêmement lâches avec le passé (le populisme a d’abord été un mot d’ordre russe et américain de la fin du xixe siècle) ou qu’elles n’en ont aucun (l’illibéralisme est censé désigner un rejet de l’État de droit par des peuples pourtant attachés à leur souveraineté). Comment, dans ces conditions, faire la part de l’ancien et du nouveau ? Et surtout, comment affronter les atteintes de plus en plus marquées à la démocratie si celles-ci trouvent, comme on le dit, leur origine chez des blogueurs philosophes qui pratiquent des synthèses inédites entre pulsions réactionnaires, passions numériques et investissements dans les cryptomonnaies2 ?

Tant que l’historique est synonyme de disruptif, le sentiment de vivre des événements inouïs paralyse l’action plutôt qu’il ne la motive. Le paradoxe est que l’on se complaît dans la croyance dans la nouveauté absolue des phénomènes politiques alors même qu’une bataille se livre pour la compréhension du passé. Particulièrement en France, l’histoire contemporaine est (re)devenue un enjeu politique de première importance. L’engagement par et pour l’histoire – la panthéonisation prochaine de Marc Bloch nous en rappelle l’actualité – entre en tension avec le sentiment de vivre les choses pour la première fois. Subissons-nous une histoire qui se répète ou sommes-nous les témoins d’assemblages idéologiques sans précédent ? Prise comme telle, l’alternative n’a pas beaucoup de sens puisqu’il est dans la nature d’un événement d’être inattendu et de modifier le contexte dans lequel il surgit. Mais que l’histoire ne repasse pas les plats n’implique pas que la connaissance du passé n’éclaire en rien ce qui arrive.

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Des idées modernes devenues folles

Le goût pour une nouveauté sans histoire ne retient qu’une seule dimension de la modernité : celle qui l’identifie à une injonction. Comme l’écrit Ricœur, cette prétention consiste à « élever à l’absolu le présent historique érigé en observatoire, voire en tribunal de toutes les formations, en particulier culturelles, qui l’ont précédé3 ». Si « moderne » ne signifie que « nouveau », il faut bien admettre que nous sommes restés modernes. Peut-être même sommes-nous devenus hypermodernes puisque le sentiment de vivre des temps radicalement nouveaux l’emporte sur le souci de définir cette nouveauté (ce qui impliquerait au moins de la comparer avec le passé).

Mais, autant que la valorisation du nouveau, la modernité désigne l’idée que notre temps se fait de sa différence avec le passé. La notion de progrès, par exemple, implique une certaine continuité du temps historique dans laquelle le présent ouvre sur un futur désirable parce que représentable4. Or les nouveautés dont se nourrissent les discours médiatiques contemporains sont présentées comme des sauts dans l’inconnu précisément parce qu’elles n’entretiennent plus le moindre rapport avec le passé. Que les historiens n’aient rien à en dire participe à cette obscurité : à propos de la Covid (et de beaucoup d’autres choses), on a parlé du « monde d’avant » et du « monde d’après ». Mais comme le second semble surgir de nulle part, il désigne plus un acte de décès que l’annonce d’un lendemain.

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Le modernisme d’aujourd’hui est à la modernité ce que le progressisme est au progrès : une perception du temps dans laquelle le nouveau est normatif même quand il est délié de tout projet d’émancipation. D’où le fait qu’une nouveauté puisse indifféremment être présentée comme un progrès ou comme l’annonce d’une catastrophe. Le présentisme a partie liée avec une conscience apocalyptique du temps qui renvoie à un futur hors histoire, d’autant plus angoissant qu’il est irreprésentable. Autant le prophète nommait le futur à partir duquel il condamnait le présent, autant l’apocalypticien parle d’un présent au bord de son effondrement et qui n’annonce aucun avenir situable dans le monde5.

Ainsi, le réchauffement climatique est souvent présenté sur un mode catastrophiste en raison de son caractère à la fois inédit et irréversible. Un phénomène qui, pour le coup, est historique prend l’allure d’un destin qui résulterait d’une histoire déjà faite (celle de l’industrialisation) et à laquelle personne ne peut plus rien changer, sinon imaginer des scénarios de survie. Ce n’est pas un hasard si les historiens, lorsqu’ils traitent de l’anthropocène, l’inscrivent au contraire dans le temps long et rappellent les occurrences passées d’une prise de conscience de la crise écologique6. Il ne s’agit nullement pour eux de minorer la gravité du réchauffement climatique, mais de déterminer ses sources, de repérer des responsabilités que l’inculpation en bloc de l’« humanité » dilue et, accessoirement, de confronter les stratégies actuelles pour défendre la nature à celles qui furent expérimentées par le passé.

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Les défis écologiques contemporains peinent à se traduire politiquement faute de trouver leur place dans un récit historique alternatif (et non catastrophiste) au récit moderne du progrès. Traditionnellement, l’écologie politique privilégie l’espace plutôt que le temps, qui constitue pourtant la dimension principale de l’action collective7. Or l’historicisation d’un phénomène n’est pas seulement une exigence scientifique, elle dissipe aussi tout ce qu’une nouveauté semble avoir d’inexorable. Entre l’histoire que l’on écrit et celle que l’on fait, il y a un lien qui ne se vérifie jamais autant que lorsqu’une catastrophe d’un genre absolument nouveau est censée s’abattre sur nous à la manière d’un destin. Un tel événement n’a pas de précédent : il est pour cela déclaré sans écho aucun avec le passé, détaché de lui comme de toutes les intentions, les pratiques, les systèmes économiques et les institutions politiques qui le contextualisent. Un événement sui generis de ce genre a toutes les allures d’un fait cosmique ou surnaturel. Il échappe à la prise autant qu’à l’analyse.

Chesterton considérait que « le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles ». On pourrait tout aussi bien dire que le présentisme, qui envisage le temps sous l’angle exclusif de la nouveauté, est une croyance moderne devenue délirante. La méfiance à l’égard de l’autorité de la tradition s’est transformée en indifférence à la condition historique elle-même. Les nouvelles technologies, la spectacularisation du discours politique et la conscience plus ou moins obscure de vivre de sombres temps favorisent le commentaire sidéré et impuissant. Même le sentiment d’être les héritiers de la modernité, donc d’appartenir à une histoire faite de promesses et de trahisons, a disparu de ce culte autoréférentiel de l’actualité.

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L’autre leçon de Marc Bloch

La discipline historique nous invite à aborder avec prudence les prétentions du présent à la nouveauté. La passion pour le nouveau, l’historien l’exerce plutôt sur le passé : il exhume des archives inconnues et met en scène des faits jusque-là passés sous silence. C’est le privilège de l’historiographie de rouvrir un passé que l’on pensait clos et d’introduire de la contingence dans une dimension du temps réputée irrévocable. Que d’autres récits, d’autres méthodes, mais aussi d’autres dimensions temporelles (école des Annales) ou géographiques (histoire globale) viennent à s’imposer, et c’est le passé lui-même qui ressort transformé de son étude. C’est une des différences entre l’historien et le juge : le premier rouvre des procès que le second a fermés. Écrire l’histoire, c’est toujours réécrire le passé sous l’angle de l’inédit8.

La nouveauté chérie par l’historien l’est donc a posteriori : c’est depuis le présent de sa recherche qu’il traque des indices pour éclairer à nouveaux frais un temps révolu. Cela demeure vrai aussi longtemps que l’historien peut tenir à distance l’objet dont il traite. Mais il arrive que son travail rencontre une époque qu’il ne maîtrise pas puisqu’elle est la sienne. Avant qu’elle ne devienne l’ordinaire de l’histoire du temps présent, cette situation ne se présentait que dans les occasions où un historien était le protagoniste d’un événement historique.

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Cette situation est celle de Marc Bloch au moment où il consigne sous la forme d’un témoignage ce qui deviendra L’Étrange Défaite. De cet auteur, on retient souvent le paradoxe d’un historien du temps long qui a su démêler les fils d’un désastre politico-militaire au moment même où il s’accomplissait. Le geste singulier de Marc Bloch inspirera encore nombre de méditations sur les rapports entre le savant et le politique. On se demande ainsi si sa lucidité se fonde sur sa profession d’historien ou sur l’éthique d’un Français juif qui a perçu immédiatement les liens entre son aventure personnelle et l’histoire collective.

On peut aussi être attentif à une autre leçon de ce livre : celle qui mêle de manière singulière méthode et engagement. En ouverture de L’Étrange Défaite, Bloch rappelle qu’il est historien. Il ne le fait pas pour convaincre que son expertise professionnelle sur le passé fonde un privilège pour décrire le présent. Si le spécialiste du Moyen Âge indique sa profession et retrace sa biographie intellectuelle, c’est parce qu’un « témoin a besoin d’un état civil9 ». Dans le texte qui fera sa gloire, l’auteur s’adresse modestement aux historiens du futur qui auront pour tâche de définir ce qui, dans la débâcle militaire de 1940, puis dans l’effondrement moral de Vichy, était historique. Un « témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur » : il est donc urgent pour Bloch d’écrire. Mais il le fait dans la claire conscience de dresser le « procès-verbal de l’an 40 » à destination des « chercheurs » qui seront occupés à lever les « brumes qui entourent le plus atroce effondrement de notre histoire10 ». En précisant les conditions de son propre témoignage et le point de vue depuis lequel il écrit, l’auteur accomplit le geste étonnant de construire une archive.

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Marc Bloch regarde son présent en imaginant ce qu’un chercheur pourra faire de son témoignage. Dans son écriture, la position du « républicain » devient indiscernable de la profession d’historien : ces deux identités convainquent l’auteur que l’événement possède un sens qui excède la sidération générale suivant la débâcle. Pressentant qu’il ne pourra pas témoigner après les faits (l’écriture de l’histoire a toujours à voir avec la mort), il produit une archive dont il postule qu’elle sera utile à ceux qui survivront au désastre. Ce geste si singulier traduit la conscience aiguë que Bloch a de sa propre condition historique. Pour prendre du recul face à l’événement, il ne suffit pas d’en discerner les causes, il faut encore supposer qu’il sera intelligible par les générations futures. S’il avait dû en rester au caractère inédit de la catastrophe ou à la croyance dans la singularité absolue de son présent, l’historien n’aurait rien légué à la postérité. Ni des clés pour comprendre ce qui est advenu ni des raisons de s’engager contre l’inexorable.

L’Étrange Défaite est une histoire du présent exemplaire parce que, dans ce témoignage informé, le récit sert à la fois de lieu de véridiction et d’instance critique. Sans rien nier de la force de l’événement, il l’inscrit dans un contexte idéologique où la défaite politico-morale a précédé la débâcle militaire. La portée critique du témoignage de Bloch s’aiguise avec le temps, mais c’est toujours à ses lecteurs futurs qu’il s’adresse. Ainsi, dans un article publié dans la presse clandestine en 1944, l’historien ébauche un réquisitoire pour l’avenir : « Le jour viendra en effet et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés11. »

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Nourries par quatre années d’engagement dans la Résistance, et par la considération scandalisée des compromissions de Vichy avec l’occupant, ces lignes s’adressent encore à nous qui sommes confrontés à une réécriture du passé destinée à organiser l’amnésie.

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L’engagement : entre histoire et mémoire

En plus d’être aveuglant sur ce qui arrive, le parti pris présentiste pour la nouveauté rend incompréhensibles les passions politiques qui, depuis quelques années, entourent l’histoire des années 1930 et 1940. Alors que, depuis Paxton12, les recherches sur l’Occupation avaient balayé les mythes de « l’épée et du bouclier » ou de la « protection » accordée par le régime de Vichy aux Juifs, on a vu ressurgir des contre-récits de réhabilitation qui, pour l’essentiel, reprennent la défense que les collaborateurs avaient présentée d’eux-mêmes. Pour les historiens de la période, il a fallu tout reprendre à zéro13.

Malgré les falsifications qu’elle charrie, l’offensive menée par l’extrême droite sur le terrain de l’histoire démontre la fausseté de la thèse généralement soutenue par les nationalistes : celle de l’altérité radicale entre notre présent politique et les désastres du xxe siècle. Pour nourrir le discours amnésique selon lequel « on n’a pas essayé » les solutions proposées aujourd’hui par l’extrême droite, il faudrait ne jamais s’écarter de la croyance dans la nouveauté absolue du présent. Mais la stratégie de l’éclat de rire face à la moindre allusion aux années 1930 a trouvé sa limite dans le fait que ce n’est pas tant le présent qui rappelle le passé que le passé qui se rappelle au présent. En France, l’insistance de ce passé est de plus en plus marquée : des casquettes nazies portées par des candidats du Rassemblement national à la minute de silence d’une Assemblée nationale unanime pour un militant fasciste en passant par le succès d’un film retraçant l’histoire de la collaboration au prisme des orgies organisées rue Lauriston14.

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Aujourd’hui, la spectralité des années sombres s’est mondialisée. Aux États-Unis, des dignitaires proches du pouvoir multiplient les saluts romains à peine maquillés en gestes d’affection adressés à la foule. Les empires concurrents ne sont pas en reste. Lors d’une conférence de presse en marge des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Asie, Poutine a remercié le dirigeant nord-coréen de l’aider à « vaincre le néonazisme » ukrainien. Démontrant que l’histoire globale pouvait parfois être mise au service du roman national, le gouvernement chinois a, lors de la même cérémonie, décidé de modifier les dates du conflit pour l’arracher aux biais occidentalistes et mettre en scène la résistance communiste à l’impérialisme japonais15.

Entre deux autopromotions d’une actualité innocente de tout lien avec l’histoire, les années 1930 et 1940 s’invitent dans le débat public. Pour en rester au cas français, ces échos forcent l’extrême droite à abandonner son costume présentiste et à réviser le passé dont elle est issue. Mais c’est sur fond d’amnésie qu’elle manie la comparaison historique. Dans ce domaine, le comble de l’ironie a été atteint lorsque Jordan Bardella s’est dit inquiet « d’assister au retour des années trente ». C’était à propos des « relents fascistes » de la France insoumise16.

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Lorsque l’avenir devient opaque, les discours sur le sens du passé prennent la relève dans la bataille culturelle.

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Comment expliquer qu’un passé que l’on déclare par ailleurs achevé (celui des fascismes européens) se rappelle avec autant d’insistance au présent ? Le paradoxe disparaît si l’on admet que tout projet culturel hégémonique implique de devenir maître du temps. Dans des périodes où domine la croyance dans le progrès, le mouvement politique qui parvient à décrire l’avenir et les moyens de hâter sa réalisation possède un avantage symbolique sur ses compétiteurs. Lorsque, comme c’est le cas aujourd’hui, l’avenir devient opaque, les discours sur le sens du passé prennent la relève dans la bataille culturelle.

À cet égard, les polémiques actuelles se distinguent de celles qui ont animé la querelle des historiens dans l’Allemagne des années 1980. Cette querelle opposait des auteurs (comme Ernst Nolte) pour qui le nazisme était une « contre-révolution préventive » opposée au bolchevisme, à des historiens, beaucoup plus nombreux, qui refusaient de faire de la contextualisation un instrument pour atténuer les crimes du régime hitlérien17. Cette polémique a eu lieu à une date où aucun parti politique allemand ne relativisait la criminalité du Troisième Reich. Même ceux qui minimisaient la singularité des crimes nazis n’avaient pas en vue de réhabiliter des idéologies nationalistes ou raciales qui, dans les années 1980, n’étaient portées que par des groupuscules. Si le débat a été aussi passionné, c’est plutôt que nombre des protagonistes de cette histoire étaient encore en vie. Pour les survivants comme pour leurs descendants directs, le sens de ce passé était déposé dans une mémoire vive.

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La situation est très différente aujourd’hui, où pratiquement tous les témoins de cette période ont disparu. Pourquoi, alors, les années 1930 et 1940 semblent-elles si actuelles ? À cette question, il est possible de répondre en repérant les analogies entre hier et aujourd’hui18. Cette hypothèse engage un débat sur la continuité des idéologies (les liens entre l’extrême droite d’hier et celle d’aujourd’hui), sur le caractère réitérable ou non des logiques politiques et économiques qui mènent à l’abandon de la démocratie, et, en dernière instance, sur notre appartenance à la modernité et à ses pathologies. Sur ce point, les positions des historiens vont du caractère absolument singulier des phénomènes passés à la reconnaissance d’airs de famille entre des contextes historiques distincts, mais qui appartiennent à la même époque.

Au point de confusion présentiste où nous en sommes, il n’est pas nécessaire d’entrer dans ce débat pour rappeler les liens entre ce passé et notre présent politique. Il suffit de s’accorder sur ce que l’on constate : l’adhésion à la démocratie suppose une mémoire de l’antidémocratisme qui tend aujourd’hui à s’effacer. Seul parmi les protagonistes de la querelle des historiens, Jürgen Habermas avait pressenti que les révisions de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale deviendraient de plus en plus décisives pour l’avenir des libertés. Un passé sans témoins s’éloigne de la mémoire collective, il devient donc plus facilement manipulable. Si Habermas a voulu fonder en raison l’idéal communicationnel, c’est parce qu’il savait appartenir à la « génération de la reconstruction » qui, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a élevé l’expérience européenne du fascisme en modèle d’engagement pour la démocratie19. D’une manière différente de celle de Marc Bloch, c’est depuis l’approfondissement de sa conscience historique que le philosophe a fondé son engagement : le « patriotisme constitutionnel » trouve sa source dans le souci de répliquer aux crimes perpétrés par le fanatisme nationaliste dans les années 1940.

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Initié à une époque où il fallait construire une mémoire collective favorable à la démocratie, l’itinéraire de Habermas s’est achevé à un moment où les passions présentistes ont affaibli le lien entre conscience historique et choix en faveur de la démocratie. En Allemagne, rien ne le montre mieux que la poussée électorale spectaculaire de l’AfD, un mouvement politique qui flirte constamment avec la réhabilitation du nazisme, mais qui présente néanmoins ses solutions comme inédites. Ce que le philosophe disait déjà au lendemain de la catastrophe allemande, il le redira dans un sens plus pessimiste au terme de sa vie : « Il fallait faire mieux20. » De programme de recherche, cet impératif est devenu un « a posteriori » : comment raviver une mémoire qui renforce les raisons qui nous incitent à choisir le droit plutôt que la violence ?

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L’importance prise par l’histoire dans les engagements contemporains ne signifie pas que le passé est plein de leçons qu’il suffirait d’actualiser. Pas plus que le savoir philosophique, la connaissance de l’histoire ne justifie un privilège fondé sur l’érudition. Le savoir historique présent dans l’espace public est salutaire parce qu’il est devenu un rappel à la conscience de notre propre historicité et un motif de méfiance à l’égard de l’arrogance du présent.

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Michaël Fœssel
mai 2026
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Notes 

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  • 1. Voir François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps [2003], Paris, Points, 2015.
  • 2. Voir Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Paris, Gallimard, 2026.
  • 3. Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 401.
  • 4. Pour une tentative de réhabilitation critique du progrès, voir Rahel Jaeggi, Progrès et régression, trad. Sacha Zilberfarb, Paris, Seuil, 2026.
  • 5. Voir François Hartog, « L’apocalypse, une philosophie de l’histoire ? », Esprit, juin 2014.
  • 6. Pour une historicisation du concept d’anthropocène, voir Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Points, 2016.
  • 7. Cette hypothèse sur le déficit d’historicité de l’écologie politique a été remarquablement soutenue par Grégory Quenet dans Histoire de la pensée écologique, Paris, Presses universitaires de France, 2025.
  • 8. Voir P. Ricœur, La Mémoire, l’histoire, l’oubliop. cit., p. 420-427.
  • 9. Marc Bloch, L’Étrange Défaite [1990], Paris, Gallimard, 2003, p. 30.
  • 10. Ibid., p. 29.
  • 11. « À propos d’un livre trop peu connu » (Les Cahiers politiques, avril 1944), dans M. Bloch, L’Étrange Défaiteop. cit., p. 253.
  • 12. Voir Robert Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Seuil, 1973.
  • 13. Voir Laurent Joly, La Falsification de l’histoire. Éric Zemmour, l’extrême droite, Vichy et les Juifs, Paris, Grasset, 2022.
  • 14. Voir Xavier Giannoli, Les Rayons et les Ombres, Curiosa Films/Gaumont, 2026.
  • 15. Sur ces deux faits, voir l’éditorial du journal Le Monde, « Xi Jinping, le président chinois, au centre de son monde », 3 septembre 2025.
  • 16. BFM TV, 27 février 2026.
  • 17. Voir Devant l’histoire. Les documents sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, introduction de Joseph Rovan, Paris, Cerf, 1988.
  • 18. Voir Johann Chapoutot, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Paris, Gallimard, 2025. Voir aussi Michaël Fœssel, Récidive. 1938, Paris, Presses universitaires de France, 2019.
  • 19. Voir Jürgen Habermas, « Espace public et sphère publique politique. Les racines biographiques de deux thèmes de pensée », Esprit, août-septembre 2015.
  • 20. Jürgen Habermas, « Il fallait faire mieux… ». Entretiens avec Stefan Müller-Doohm et Roman Yos, trad. Frédéric Joly, Paris, Gallimard, 2026.

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