Tatiana Giraud, spécialiste de la biodiversité : «Nous ne sommes pas encore dans une extinction de masse généralisée, mais on s’en approche»
.
Dans son dernier livre, la chercheuse spécialiste de biologie évolutive et des champignons nous met en garde contre l’effondrement des populations d’espèces, mais précise : «Le vivant a une immense capacité de régénération.»
.

Sascha Garcia
Cette alerte, on la doit à Tatiana Giraud, spécialiste de biologie évolutive, membre de l’Académie des sciences et double médaillée du CNRS. Après l’Attention au vivant (éd. de l’Observatoire, 2024) coécrit avec Marie Ameller, dans lequel elle raconte comment les champignons sont devenus sa passion, elle propose désormais un très beau livre, la Biodiversité en infographies (Tana Editions, 2026), à la fois invitation à mieux connaître le foisonnement de la vie qui nous entoure, guide d’action pour la préserver, et constat documenté d’une situation critique.
C’est à l’Académie des sciences qu’on a rencontré la chercheuse, qui se revendique militante : par les temps qui courent, défendre la vérité scientifique et la place des femmes dans les sciences sont de sacrés engagements.
.

.
Quand on parle de «biodiversité», peut-on faire autrement qu’être une prophète de malheur ?
L’idée n’est pas seulement d’annoncer les mauvaises nouvelles, mais aussi de donner des solutions. En effet, non seulement on n’est pas encore dans une extinction de masse (même si on s’en approche), mais en plus, le vivant a une immense capacité de régénération. Davantage que le climat où il y a un effet d’inertie énorme, puisque le CO2 déjà émis reste pour longtemps dans l’atmosphère.
.
Cela dit, dans votre livre, vous expliquez que les vitesses de régénération ne sont pas toujours rapides…
.
C’est la naissance de nouvelles espèces qui n’est pas rapide : une fois qu’une espèce est éteinte, il faut des centaines de milliers, voire des millions d’années pour qu’une nouvelle apparaisse. Mais, à ce stade, peu d’espèces ont vraiment disparu. Par contre, les populations s’effondrent : la biomasse des mammifères terrestres sauvages a diminué d’environ 85 % depuis la fin du Pléistocène ! Tant qu’une espèce n’est pas éteinte et qu’il reste une masse critique d’individus, si on relâche les pressions, les populations se multiplient tout de suite.
.
Alors, où en est-on précisément d’un effondrement de la biodiversité ?
C’est difficile à savoir, à cause des effets de seuil. Le chercheur américain Paul Ralph Ehrlich (1932-2026) comparait les espèces aux rivets d’un avion. On peut en perdre quelques-uns, l’avion tiendra toujours… jusqu’au rivet de trop. Et on ne sait pas quand cela arrivera.
C’est pareil dans un écosystème : il y a tellement d’interactions entre les espèces, qu’il est difficile de savoir combien on peut en retirer avant que tout s’effondre. Une fois le seuil franchi, il est trop tard. On ne se rend pas compte à quel point nous, humains, dépendons de cette biodiversité, ne serait-ce que pour notre nourriture, ou pour notre santé.
.

En tant que spécialiste des champignons, vous êtes aux premières loges de cette diversité parfois microscopique…
La biodiversité est très différente de l’image d’Epinal que l’on a avec des espèces emblématiques comme le panda ou la baleine. Au total, les plantes et les bactéries pèsent bien plus lourd que les mammifères.
Et ces derniers ne sont qu’un petit rameau de l’une des trois grandes branches de l’arbre du vivant (celle des eucaryotes), où figurent aussi les plantes et certains micro-organismes essentiels au fonctionnement des écosystèmes, comme les champignons.
On a longtemps classé les champignons avec les plantes, parce que ce sont des organismes immobiles, plantés dans le sol. Mais, génétiquement, ils sont plus proches des animaux – et donc de nous – que les plantes.
.
Qu’est-ce qui vous a conduite à étudier des champignons ?
Durant ma formation à AgroParisTech et en doctorat, je me suis notamment intéressée au botrytis, un champignon qui cause deux types de pourritures sur le raisin : des pourritures grises qui le font moisir, et des pourritures nobles, qui permettent l’élaboration de certains vins sucrés de vendanges tardives.
J’ai voulu comprendre les interactions entre les parasites et leurs hôtes, et leur coévolution permanente : les pathogènes évoluent sans cesse pour mieux attaquer leurs hôtes, et en retour, les hôtes sont sélectionnés sans cesse pour être plus résistants.
C’est aussi pour ça que j’étudie les champignons qu’on a domestiqués pour faire des fromages persillés comme le roquefort : ils sont le fruit d’une sélection très forte, qui a abouti à des moisissures très différentes de leurs cousines sauvages. On a essayé d’en utiliser pour faire du fromage : elles produisent quelque chose qui sent la serpillière ou le moisi…
.

.
Vous avez découvert qu’il n’y a quasiment plus que deux souches de champignons utilisées pour fabriquer l’ensemble des fromages persillés…
Ces dernières décennies, la recherche de performance agronomique maximale a conduit à ne sélectionner qu’une seule variété pour tous ces fromages, du bleu au gorgonzola, sauf le roquefort.
Avant, chaque producteur de fromage avait sa propre souche. Même chose pour le camembert et le brie : on a sélectionné un mutant albinos capable de faire une moisissure blanche, alors que ces fromages avaient auparavant une teinte gris bleuté.
Désormais, ces moisissures sont reproduites par clonage, il n’y a plus de diversité génétique, avec le risque de les voir dégénérer.
.
Au point de voir disparaître un jour le fromage ?
Pas à court terme. Mais effectivement, on sait depuis Charles Darwin (1809-1882) que, sans diversité, il n’y a pas d’adaptation, puisque la sélection naturelle est un tri parmi des variations multiples, qui n’existent plus si on se contente de cloner des lignées. Sélectionner à ce point pour la performance, c’est aller contre la robustesse du vivant. Si les écosystèmes sont robustes, c’est parce qu’il y a de la diversité.
.
Peut-on favoriser une reproduction sexuée en laboratoire avec les quelques souches qui restent ?
Nous avons réussi à croiser les lignées «roquefort» et «non roquefort», et à générer des descendants qui avaient de la variabilité. Ils ont gardé de la fertilité, même si elle est moins bonne qu’avant. Et puis, on a trouvé une troisième population, à Termignon (celle du bleu du même nom) qui elle a conservé beaucoup plus de diversité.
Pour le champignon du camembert, la lignée clonale a trop dégénéré pour pouvoir générer des descendances. Il existe un cousin proche, bleu-gris comme dans les premiers camemberts, et actuellement utilisé pour faire des fromages de chèvre. On pourrait reprendre ces souches-là pour faire un camembert un peu bleu, puis éventuellement resélectionner des mutants blancs, qui arrivent assez régulièrement.
.
Vous parlez de biodiversité en abordant toujours l’évolution. Pourquoi ce choix ?
Si on ne comprend pas que la biodiversité est un équilibre dynamique, en évolution permanente, on ne peut pas trouver de bonnes solutions pour la préserver. La biodiversité, ce n’est pas l’arche de Noé, des animaux, des graines ou des champignons les uns à côté des autres, à conserver dans des banques de graines ou dans des zoos. Si on fait ça, on congèle la biodiversité.
C’est l’équilibre dynamique qu’il faut protéger. D’où l’importance de garder les écosystèmes en bonne santé : c’est la condition du maintien des conditions de l’évolution. Le fait d’homogénéiser les milieux naturels, de planter les mêmes variétés partout, ne va pas dans ce sens…
.
Vous expliquez que, dans les dynamiques de l’évolution, les caractères sélectionnés à court terme sont souvent aussi bénéfiques à long terme pour une espèce. Est-ce toujours le cas ?
C’est généralement vrai : la sélection naturelle est un tri d’une génération à l’autre en faveur de ce qui marche le mieux. Ce qui est bénéfique pour l’individu l’est aussi pour sa descendance et pour l’espèce en général, au point que certains résument la sélection naturelle à une «optimisation» des espèces.
Mais c’est une erreur de raisonnement, car il y a des cas où ça ne fonctionne pas, comme avec la reproduction sexuée, qui est majoritaire chez les eucaryotes. A long terme, elle est bénéfique pour l’espèce, puisqu’elle crée de la diversité. Mais à court terme, une lignée clonale produit plus d’enfants, puisqu’une femelle qui se reproduit seule va donner naissance à deux femelles qui elles-mêmes vont en produire deux, etc.
.
Alors, pourquoi la reproduction sexuée se maintient-elle ?
On ne sait pas encore très bien quelle est la force qui, à court terme, maintient la reproduction sexuée… L’une des hypothèses, ce sont les pathogènes, car si une femelle produit des enfants identiques à elle-même en se clonant, les pathogènes sont directement capables de les attaquer.
S’il y a de la diversité, quelques-uns y échapperont. Il y a des études intéressantes sur un petit gastéropode lacustre qui montrent qu’il se reproduit par clonage dans les lacs où il n’y a pas de parasites, et qu’il pratique la reproduction sexuée lorsqu’ils sont présents.
.
Dans quelle mesure la lutte contre le réchauffement climatique et pour la protection de la biodiversité se rejoignent-elles ?
Le dérèglement climatique transforme les milieux naturels et affecte la biodiversité. Donc, limiter nos émissions de gaz à effet de serre conduit à protéger le vivant. Pour cela, nos choix énergétiques sont essentiels. Il y a aussi le levier de l’alimentation : en réduisant notre consommation de viande, on limite l’usage de pesticides et la destruction des habitats naturels, puisque pour produire une calorie animale, il faut trois à quatre fois plus de surface agricole que pour une calorie végétale.
C’est un levier énorme, qui s’avère en plus bon pour la santé… Il faut donc réorienter les subventions qui favorisent l’agriculture intensive vers une agriculture bonne pour la santé et pour notre environnement.
.
Parmi vos chevaux de bataille, il y a les «nouvelles techniques génomiques», une nouvelle génération d’OGM pour laquelle l’Europe a ouvert des possibilités fin 2025…
Il s’agit de modifications génétiques effectuées grâce à l’utilisation de «ciseaux moléculaires» – la technique CRISPR-Cas9 – qui s’avère si précise qu’on ne peut plus savoir a posteriori si la variation s’est faite naturellement ou en laboratoire.
De telles solutions contribuent au déni : on continue de se dire qu’on aura toujours des solutions techniques pour adapter les plantes au réchauffement climatique (ce qui n’est pas certain), et qu’il n’y a donc pas besoin de changer de modèle agricole. Cela revient à s’acheter des béquilles hyperchères pour continuer à courir vers le précipice !
.

Ces nouvelles techniques reprennent aussi la promesse faite avec les premiers OGM : l’introduction de plantes résistantes aux parasites allait permettre de réduire l’utilisation de produits chimiques. En fait, on se retrouve avec des packs «OGM + pesticides» : on pulvérise et seule la semence exploitée résiste.
J’ajoute que ces techniques conduisent à breveter le vivant, et donc à s’accaparer un bien commun. Enfin, cela fait baisser la diversité dans les agroécosystèmes. Car une fois que vous avez modifié un génotype, un individu, vous allez planter un clone ou une lignée partout, sans diversité.
.
En disant tout cela, assumez-vous une part de militantisme ?
Si on entend par là une absence d’objectivité, non. Si on y voit une notion de lanceuse d’alerte, oui. Vu l’urgence écologique, c’est tout à fait le rôle des scientifiques de regarder objectivement quelles solutions sont vraiment efficaces.
Après, c’est à la société de décider. Si on n’accorde plus de place à la science dans notre débat public, alors il n’y a plus de vérité, et tout est opinion. C’est grave pour la science, mais aussi pour la démocratie : on le voit aux Etats-Unis, et il y a des menaces similaires en France.
.
Vous portez aussi un engagement féministe. Qu’est-ce qui l’a motivé ?
C’est à ma grand-tante, Marthe Gauthier, que l’on doit la découverte de la trisomie 21, dont Jérôme Lejeune s’est attribué tous les lauriers : c’est l’un des cas les plus clairs de spoliation de la découverte d’une femme par un homme.
Elle fait partie des 72 femmes scientifiques dont le nom va être inscrit sur la tour Eiffel, j’en suis fière.
.
Et dans votre vie professionnelle ?
La biologie est l’un des domaines scientifiques où il y a le plus de femmes. Pourtant, il y a un plafond de verre. Dans les comités de recrutement, on entend encore dire qu’on ne doit pas regarder le genre pour féminiser les échelons à responsabilités, que seule la qualité scientifique compte.
Cela voudrait dire qu’on est capable d’évaluer la qualité scientifique sans biais, mais on sait que c’est faux ! Je voulais éviter d’être la «chieuse de service». Mais il n’y a qu’en embêtant les gens qu’on arrive à changer quelque chose.
.
Sascha Garcia