Le dangereux recul de la mobilisation pour le climat
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Non seulement l’écologie, qui devrait être la matrice de toutes les politiques publiques, est aujourd’hui devenue trop souvent un habillage rhétorique, mais la logique profonde des Etats va à rebours de l’impératif climatique, au moment pourtant le plus crucial.
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12 mai 2026
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L’année 2026 devrait compter parmi les plus chaudes jamais enregistrées, et 2027 pourrait même battre le record historique de 2024. En cause : la conjugaison du phénomène naturel El Niño avec un réchauffement généralisé qui continue à s’amplifier. Cet avertissement formulé, mardi 12 mai, par plusieurs scientifiques et agences internationales s’ajoute à une longue liste de rapports et de conférences internationales.
Pourtant, la mobilisation mondiale contre le réchauffement climatique s’étiole. Non parce que la menace recule, mais parce que l’attention collective est happée par des catastrophes plus immédiates, plus spectaculaires, plus violentes : la guerre au Moyen–Orient, le conflit en Ukraine, leurs prolongements régionaux et leurs conséquences énergétiques et alimentaires.
Ces conflits ont, au moins, le mérite de révéler une vérité que personne ne voulait s’avouer : nous n’avons jamais vraiment amorcé la transition. Malgré des décennies de discours solennels, nous consommons toujours davantage d’énergies fossiles. Pire, les guerres exacerbent la peur des pénuries, l’obsession de la sécurisation des approvisionnements et la ruée vers les hydrocarbures. Le charbon, la source d’énergie la plus polluante qui soit, redevient une solution acceptable dans l’urgence. Les investissements pour diversifier les voies d’acheminement du pétrole et du gaz se multiplient, au détriment des choix structurants qui permettraient une transition indispensable mais sans cesse remise à plus tard.

Une agricultrice devant l’une de ses parcelles, à Campo, au Colorado, le 9 mai 2026, alors que sévit la pire sécheresse de l’histoire de l’Etat..
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Ce recul des préoccupations environnementales ne concerne plus seulement les conservateurs climatosceptiques. Une partie du camp progressiste, en difficulté électorale, cède désormais à la tentation de mettre en sourdine ses convictions. L’écologie, qui devrait être la matrice de toutes les politiques publiques, devient trop souvent un habillage rhétorique, un vernis pour se donner bonne conscience. Clairement insuffisant face à l’ampleur des enjeux.
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Un coût incommensurable pour tous
Plus inquiétant encore, la logique profonde des Etats va à rebours de l’impératif climatique. La compétition stratégique, les conflits ouverts ou larvés, la captation de territoires et l’accès aux ressources naturelles structurent les relations internationales. Or, lutter sérieusement contre le changement climatique suppose précisément l’inverse : ralentir, partager, coopérer, accepter une forme de sobriété collective. Il y a là une incompatibilité profonde entre l’exacerbation des rapports de force et l’impératif climatique.
Les nations se préparent à la guerre, mobilisant des ressources économiques, industrielles et humaines considérables. Autant de moyens qui ne seront pas mis au service du climat, au moment pourtant le plus crucial. Ces arbitrages seront lourds de conséquences. Se démobiliser face au réchauffement climatique, ce n’est pas seulement accepter des étés plus chauds ou des catastrophes plus fréquentes. C’est la certitude de voir se multiplier l’insécurité alimentaire, les déplacements de populations, les conflits, à un coût incommensurable pour tous.
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L’aggravation des dégâts ne renforce pas la prise de conscience, elle alimente l’instabilité, les inégalités, la spéculation et les affrontements. Par ailleurs, le spectacle des horreurs infligées en de nombreuses régions de la planète conduit à relativiser une urgence environnementale dont les effets peuvent sembler encore lointains – mais qui ne sont pas moins existentiels pour l’avenir de l’humanité.
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Le Monde
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Climat
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L’Europe, épicentre du réchauffement climatique, à l’épreuve de ses contradictions
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Audrey Garric
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Que ce soit au fond des mers ou au-delà du cercle polaire, le continent se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Mais les politiques d’adaptation européennes au changement climatique sont insuffisantes.
Parler de la crise climatique en Europe n’est plus une affaire de projections. C’est un constat. Brutal, massif, et désormais impossible à reléguer dans le futur. Le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale et du service Copernicus sur le changement climatique, élaboré par une centaine de scientifiques et publié le 29 avril, le confirme sans détour : l’Europe est l’épicentre du réchauffement mondial.
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Ce continent est celui qui se réchauffe le plus vite sur la planète, deux fois plus que la moyenne mondiale. Plusieurs facteurs expliquent cette sombre performance : sa situation géographique, des cercles vicieux climatiques, des modifications de circulation atmosphérique, mais aussi une amélioration de la qualité de l’air qui, en réduisant les particules réfléchissantes, accentue le réchauffement. Un paradoxe qui implique de réduire encore davantage les émissions de gaz à effet de serre pour poursuivre la lutte contre la pollution, enjeu majeur de santé publique.
L’année 2025 a multiplié les records. Elle figure parmi les trois plus chaudes jamais enregistrées en Europe. Un chiffre est particulièrement éloquent : au moins 95 % du continent a connu des températures supérieures à la normale. La chaleur a atteint jusqu’à l’Arctique, avec des pointes dépassant 30 °C au-delà du cercle polaire, des seuils auparavant impensables. A l’inverse, le froid recule. Les glaciers fondent partout, et le Groenland a perdu 139 milliards de tonnes de glace – l’équivalent de 100 piscines olympiques chaque heure. Or la disparition des surfaces blanches accroît l’absorption de chaleur : le système s’autoalimente.
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Un autre basculement se joue au fond des mers européennes. La température de surface a atteint une valeur inédite et 86 % des zones maritimes ont subi des vagues de chaleur fortes ou extrêmes, nuisant à la biodiversité. Preuve d’un climat déstabilisé, l’Europe s’assèche tout en restant exposée aux inondations et aux pluies diluviennes. Avec la chaleur et la sécheresse vient le feu. Plus d’un million d’hectares de forêts ont brûlé, un record. Les incendies détruisent des puits de carbone et émettent du CO2 : là encore un cercle vicieux s’installe.
Ces indicateurs recouvrent un lourd bilan pour les sociétés européennes. Plus de 24 000 personnes sont mortes de la chaleur à l’été 2025, et plus de 62 000 l’année précédente. Entre 2021 et 2024, les catastrophes climatiques ont engendré entre 40 et 50 milliards d’euros de pertes économiques par an, selon l’Agence européenne pour l’environnement. Ces extrêmes pourraient faire perdre à l’Union européenne (UE) cinq points de produit intérieur brut d’ici à 2030.
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Double handicap
La situation est amenée à s’aggraver. L’humanité rejette toujours davantage de gaz à effet de serre, principalement en raison de la combustion d’énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz). A cela s’ajoute une surchauffe attendue en 2026 et 2027 en raison du retour probable du phénomène naturel El Niño.
La vulnérabilité européenne est parfois perçue comme injuste. Le Vieux Continent est celui qui a le plus réduit ses émissions depuis 1990 et ne pèse désormais plus que 6 % dans les rejets mondiaux. Cette lecture occulte une responsabilité historique majeure. Les pays européens, qui ont bénéficié très tôt des énergies fossiles pour accroître leur richesse, représentent le deuxième pollueur mondial depuis 1850 – derrière les Etats-Unis, mais devant la Chine.
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Le barrage de Yovkovtsi à sec, près de la ville d’Elena, en Bulgarie centrale, le 8 novembre 2024.
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L’Union européenne (UE) doit accélérer ses efforts. Elle s’est fixé un objectif parmi les plus ambitieux au monde : réduire ses émissions de 90 % d’ici à 2040 par rapport à 1990 – avec des flexibilités qui en amenuisent la portée. Reste à savoir si elle se donne tous les moyens d’y parvenir.
Car, ces derniers mois, une partie du pacte vert européen a été remise en cause. Assouplissements sur la fin des voitures thermiques neuves en 2035, exemptions sur la taxe carbone aux frontières… la Commission européenne a multiplié les concessions pour donner des gages à l’extrême droite et à une partie de la droite qui font de la transition un bouc émissaire.
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La guerre au Moyen-Orient a mis en lumière le double handicap européen. L’UE est non seulement très exposée aux chocs climatiques, mais également à la flambée des prix de l’énergie. Elle importe 95 % de son pétrole et près de 90 % de son gaz. Les énergies renouvelables progressent – elles ont produit 46 % de l’électricité en 2024, contre 28 % pour les fossiles – mais le véritable défi réside désormais dans l’électrification des transports, des bâtiments et de l’industrie. Le plan d’électrification de l’économie, que la Commission doit présenter en juin, pourrait amorcer cette accélération. Décarboner n’est plus seulement une nécessité climatique : c’est plus que jamais une question d’indépendance.
Réduire les émissions ne suffira pas. Le réchauffement produit déjà des dégâts irréversibles qui vont s’aggraver. L’UE doit donc prendre des mesures pour résister davantage aux chocs. Or actuellement, ses politiques d’adaptation au changement climatique sont insuffisantes, selon le Conseil scientifique consultatif européen sur le climat, l’équivalent du Haut Conseil pour le climat français. Elles se révèlent réactives et fragmentées, plutôt que préventives et systématiques.
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Dans ce domaine, comme dans celui de la réduction des émissions, l’UE progresse mais les impacts climatiques s’accélèrent encore plus vite. Elle court après la crise climatique, alors que toutes les études le montrent : l’inaction coûte bien plus cher que l’action. Désormais, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais à quelle vitesse l’Europe est capable de se transformer pour préserver sa souveraineté et la sécurité de ses habitants. Un enjeu pour aujourd’hui et non pour demain.
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Audrey Garric à suivre sur Le Monde