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Itinéraire d’un apologiste de la violence

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Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye signent une enquête retraçant le parcours de Renaud Camus, de l’écrivain mondain des années 1970 au théoricien du « grand remplacement », en éclairant les dérives idéologiques, les renoncements et les réseaux intellectuels qui ont accompagné sa radicalisation.

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Bénédicte Chesnelong
mai 2026
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Alors qu’ils achevaient leur enquête sur Renaud Camus, les auteurs de l’essai qu’ils lui consacrent lui ont rendu une ultime visite à Plieux, dans le Gers, pour lui demander ce qui avait bien pu provoquer chez lui ce basculement d’un jeune homosexuel assumé des années 1970, proche de la gauche libertaire, mondain, écrivain estimé, vers un homme vieillissant mal, solitaire, aigri et revanchard, en guerre contre ce « grand remplacement » devenu son obsession. Pour toute réponse, il se pose en victime d’une époque en déclin qui a fait de lui un paria désargenté et privé de toute expression. Pourtant, il lui arrive encore de donner de la voix pour exprimer, sans trembler, le fond de sa pensée. Pour combattre ce qu’il nomme le « génocide par substitution1 », il faut l’interrompre en « convainquant le reste du monde que cette fois-ci, c’est fini, que la plaisanterie est terminée, qu’on tirera sur ceux qui franchissent illégalement la frontière ».

Depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, Donald Trump, qui a fait de la lutte anti-immigration l’un de ses chevaux de bataille, a renforcé le budget alloué à la Police de l’immigration et des douanes américaine (United States Immigration and Customs Enforcement, ICE) en lui donnant carte blanche pour chasser les immigrants. La mort à Minneapolis les 7 et 24 janvier 2026 de Renée Good et d’Alex Pretti, citoyens américains abattus par l’ICE pour avoir voulu s’interposer entre les agents fédéraux, lourdement armés et masqués et des immigrants – poursuivis par ces derniers – est l’un des désastreux dommages collatéraux de cette chasse à l’homme lancée par l’ICE.

En 2019, au lendemain du massacre de Christchurch en Nouvelle-Zélande dont l’auteur expliquait se battre contre « le grand remplacement », Renaud Camus, gêné d’être pointé comme le parrain idéologique de cette ratonnade, se disait hostile à toute violence. En 2024, il s’est affranchi de tout scrupule. On imagine qu’au lendemain du raid meurtrier des agents de l’ICE en ce début d’année, il n’a pas boudé son plaisir de voir ses préconisations suivies, et même au-delà, par l’ICE, puisque pour avoir voulu éviter à des étrangers d’être tués par les agents fédéraux, deux citoyens américains y ont laissé leur vie.

Ce qui frappe dans le portrait que dressent Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye de Renaud Camus, c’est d’abord l’échec d’un homme qui, fort d’une culture classique et doté d’un talent d’écriture, n’a jamais vraiment réussi à se faire un nom en littérature (même s’il est un auteur prolifique et noircit chaque jour un journal) et que ses éditeurs successifs – P.O.L et Fayard – ont laissé tomber, las de ses insuccès et surtout d’un virage radical se traduisant par des propos tantôt incendiaires contre ses contemporains et la prétendue « dé-civilisation », tantôt racistes à l’égard des étrangers et de ses incitations à la violence contre ces derniers. L’œuvre proprement littéraire de Renaud Camus se révèle ainsi peu consistante au regard de son œuvre militante. Si l’on tape « Renaud Camus » sur Amazon, on peut lire sur écran une série d’ouvrages, édités à compte d’auteur (Éditions du Château), dont la couverture est illustrée par l’auteur, aux titres évocateurs de l’idéologie qui les inspire : Le Grand Remplacement. Introduction au remplacisme globalLa Destruction des Européens d’EuropeLe Petit RemplacementLa Grande DéculturationFrance : suicide d’une Nation, etc.

Loin derrière, comme un ovni et le vestige d’un autre temps : Tricks. Publié en France en 1988, puis en d’autres langues, le livre est préfacé par Roland Barthes et continue de se vendre au sein notamment de la communauté gay. Il marque l’émergence de Renaud Camus comme écrivain, à l’époque où malgré la répression des homosexuels qui sévissait encore en France, il se revendiquait comme tel depuis plusieurs années. Cela, au grand dam de sa famille, appartenant à la très catholique et conservatrice bourgeoisie clermontoise. Après une adolescence studieuse entre un père méprisant, ne le reconnaissant pas comme son fils et une mère protectrice, confite en dévotions et dépressive, Renaud Camus s’émancipe en gagnant Paris pour étudier à Sciences Po. Très vite, il se rapproche du Parti socialiste, dont il devient un militant apprécié. Sa rencontre au début des années 1970 avec l’étudiant américain William Burk, qui devient ensuite l’un des collaborateurs de la galerie parisienne d’Ileana Sonnabend, le propulse dans le milieu le plus huppé de l’art contemporain international : entre Paris et New York, ils sont de tous les dîners où se rencontrent Cy Twombly, David Hockney, Gilbert et George, Francis Bacon ou encore Andy Warhol.

Les années passant, le succès n’est plus au rendez-vous. Pour autant, son jeune éditeur qu’il a connu sur les bancs de la faculté, Paul Otchakovksy-Laurens, qui vient de créer P.O.L, continue de croire en lui et de lui verser de substantielles avances, en dépit de ventes stagnantes ou inexistantes des nouveaux opus. Travailler est, pour Renaud Camus, éminemment vulgaire : lorsque Burk le quitte, las de l’entretenir, il trouve en Louis Aragon, qui tombe sous son charme, un nouveau « mécène ». Puis suivra le Dr Jean Puyaubert, riche collectionneur, lui aussi séduit. Le sida va décimer beaucoup de ses amis, mais il n’en nourrit aucun chagrin. La fin tragique de sa mère entre solitude et précarité ne l’émeut guère : il prétexte un déplacement professionnel pour ne pas assister à ses obsèques.

Tel est l’homme qui, s’il est cultivé et sait se montrer courtois, reste un être égocentré, misanthrope et dépourvu de toute empathie. À Rome où, grâce à ses accointances avec Jack Lang, il séjourne à la villa Médicis, il consigne dans son journal sa haine des Arabes mais aussi de ses contemporains, qui ont le mauvais goût de ne pas apprécier son œuvre. Dans son château de Plieux, où il se retire au début des années 1990, il rumine ses rancœurs et ses mauvaises pensées qu’il rassemble dans L’ombre gagne. Puis suit en 1994, plus inflammable encore, La Campagne de France. C’en est trop pour Paul Otchakovksy-Laurens, qui refuse de publier ce ramassis de propos antisémites et haineux – ce qu’accepte Fayard, alors dirigé par le subversif Claude Durand. Mais la charge antisémite de ce journal, contre notamment « les collaborateurs juifs » de France Culture, est telle que le livre est vite retiré des librairies, pour éviter l’opprobre d’une décision d’interdiction avant de reparaître quelques mois plus tard, amputé de nombreux passages. Renaud Camus, quant à lui, savoure le moment de lumière que lui offre la polémique qu’il a provoquée par ses propos outranciers en se défendant de tout antisémitisme.

Après les attentats du 11 septembre 2001, des femmes voilées aperçues au détour d’une rue puis l’élection de Barack Obama aux États-Unis le persuadent de la justesse de ses craintes : « le grand remplacement » – des Blancs – est à l’œuvre. Fort de ce slogan, assené ad nauseam, sans jamais être étayé par les véritables chiffres de l’immigration, qui très vite le démentiraient, il devient le porte-drapeau de la guerre contre les immigrants qu’il faudrait chasser par tous les moyens, et sa notoriété grandit au fil des ans auprès de tout ce que l’Europe et les États-Unis comptent de partis d’extrême droite et de groupuscules identitaires. Ses éléments de langage n’ont rien de novateur, et s’il se dit désormais ami des Juifs, les Arabes et les Africains ont remplacé ces derniers dans un discours déjà bien rodé des années 1930, auquel il emprunte tous les codes2. On peut s’étonner qu’un tel homme ait pu si longtemps être soutenu par des gens comme Emmanuel Carrère, Frédéric Mitterrand, Alain Finkielkraut ou Paul Otchakovksy-Laurens avant qu’ils ne s’en éloignent…

Aujourd’hui, ceux qui fréquentent le château de Plieux – où Renaud Camus organise des rencontres culturelles – sont les idéologues de l’Amérique trumpienne, ceux du suprémacisme blanc, tel Jared Taylor, ou qui veulent mettre à bas la démocratie et l’idéologie universaliste héritée des Lumières, tel Curtis Yarvin3, proche de Peter Thiel et de J. D. Vance. Pour eux, il faut en finir avec la justice sociale et les droits de l’homme que défendent ceux qui offrent l’asile aux étrangers, reconquérir la maîtrise du territoire et concevoir l’État comme une entreprise de souveraineté. Dans son livre Les Lumières sombres, Arnaud Miranda explique que « dans les années 1960 la contre-culture était incarnée par la libération sexuelle, la drogue, le rock’n’roll ; en 2025, elle a [aux États-Unis] le visage masculin de la néoréaction, de l’illibéralisme. En se présentant comme la seule véritable pensée subversive face à une prétendue hégémonie du progressisme dans les médias, la droite semble avoir été la grande gagnante de l’ère culturelle d’Internet ». De quoi séduire le reclus du Gers – avec son blog sur Internet –, et comprendre sa mue idéologique entre les années 1970 et l’époque contemporaine.

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Notes : 

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  • 1. Renaud Camus n’a rien inventé en ce domaine. « Nous sommes victimes d’une colonisation de peuplement et menacés d’un génocide par substitution », proclame lors d’un congrès en 1983 un militant du Parti des Forces Nouvelles (PFN) ; parti qui vit alors ses derniers jours, après avoir navigué entre Giscard et l’extrême droite, pour céder la place au FN. Voir le meeting du 29 septembre 1983 à Marseille, Le Monde, 2 octobre 1983.
  • 2. Dans l’étude qu’il a consacrée à L’Opinion française et les étrangers, 1919-1939 (Paris, Éditions de la Sorbonne, 1985), l’historien Ralph Schor rappelle qu’en 1930, la présence d’étrangers en France atteignait 7 % ; une poussée xénophobe est alors apparue, les étrangers se voyant accusés de tous les maux que la société traversait.
  • 3. Voir Arnaud Miranda, Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire, Paris, Gallimard, 2026.

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Bénédicte Chesnelong à suivre sur la revue Esprit
mai 2026
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L’homme par qui la peste arriva
Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye

Flammarion, 2026
256 p. 20,90 €

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