Encyclique « Magnifica humanitas » : ce que les papes ont déjà dit de l’intelligence artificielle
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Après avoir fêté sa première année de pontificat le 8 mai, Léon XIV va publier lundi 25 mai sa première encyclique. Magnifica humanitas (« Magnifique humanité ») devrait largement aborder la dignité humaine à l’ère de l’intelligence artificielle (IA). Elle sera l’aboutissement de plusieurs années de réflexion pontificale sur l’IA, engagée par le pape François dès 2020.
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Le 28 février 2020, dans les salons du Vatican, se noue une alliance inattendue. L’Académie pontificale pour la vie signe, aux côtés de Microsoft, d’IBM, de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et du gouvernement italien, un « appel de Rome pour une éthique de l’intelligence artificielle ». Le document pose une exigence simple : que « l’innovation numérique et le progrès technologique servent le génie et la créativité humaine, et non leur remplacement progressif ».
C’est à cette occasion que naît le concept d’« algor-éthique », forgé par le père franciscain Paolo Benanti, conseiller du Saint-Siège sur les questions numériques. L’idée est d’inscrire des valeurs humaines comme la transparence, l’inclusion, la responsabilité, au cœur même de la conception technologique, bien avant que les systèmes ne soient déployés.
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En mars 2023, lors des Minerva Dialogues au Vatican, le pape François insiste : « La valeur fondamentale que nous devons reconnaître et promouvoir est celle de la dignité de la personne humaine », déclare-t-il aux scientifiques, ingénieurs et philosophes réunis. Il ajoute que les technologies émergentes « se révéleront éthiquement valables dans la mesure où elles contribueront à respecter cette dignité et à en accroître l’expression ».
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2024 : François entre dans l’arène
Le 1er janvier 2024, le pape François consacre son message pour la Journée mondiale de la paix à l’IA : « Sur la réglementation de l’intelligence artificielle, il faudrait tenir compte de la voix de toutes les parties prenantes, y compris les pauvres, les marginalisés et d’autres qui restent souvent ignorés dans les processus décisionnels mondiaux ».
En juin 2024, François devient le premier pape à prendre la parole devant un G7, réuni dans les Pouilles en Italie, pour y traiter d’intelligence artificielle. « L’intelligence artificielle est avant tout un outil. Et il va de soi que les bienfaits ou les méfaits qu’elle apportera dépendront de son utilisation », assure-t-il. Certaines formes avancées d’IA, dénonce-t-il « ne sont déjà plus entièrement sous le contrôle des utilisateurs ou des programmateurs ». Il appelle donc les dirigeants du G7 à « garantir et protéger un espace de contrôle significatif de l’être humain sur le processus de choix des programmes d’intelligence artificielle » et, singulièrement, à interdire les armes autonomes létales.
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2025 : la doctrine prend forme
Le début de l’année 2025 marque une accélération. En l’espace de quelques semaines, le Vatican produit trois textes. Le premier est un décret de la Commission pontificale qui interdit les algorithmes porteurs « d’inégalités sociales », de « violations de la dignité humaine » ou de « manipulations subliminales ». Il exige que tout contenu généré par l’IA soit identifié comme tel et pose une limite symboliquement forte : dans les tribunaux du Vatican, l’IA peut servir à la recherche documentaire, mais « la tâche d’interprétation de la loi reste exclusivement confiée aux juges humains ».
Le 28 janvier, le dicastère pour la doctrine de la foi et le dicastère pour la culture et l’éducation publient conjointement Antiqua et nova (« Ancienne et nouvelle »), une note doctrinale sur les relations entre intelligence artificielle et intelligence humaine, signée par François. Le texte affirme que « l’IA ne doit pas être considérée comme une forme artificielle d’intelligence ». Une prise de position philosophique, qui refuse d’accorder à la machine le statut de sujet.
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Enfin, le 7 février, le pape François adresse un message à l’occasion du Sommet pour l’action sur l’IA réuni à Paris. Il souhaite qu’une « plateforme d’intérêt public sur l’intelligence artificielle soit créée », pour que « chaque nation puisse trouver dans l’IA un instrument de développement et de lutte contre la pauvreté, mais aussi de protection des cultures et des langues locales ».
Il conclut en disant : « La question fondamentale reste et restera toujours anthropologique. L’ultime défi est l’homme et restera toujours l’homme ; ne l’oublions jamais. »
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Une continuité assumée par Léon XIV
Le pape François meurt au printemps 2025. Son successeur choisit le nom de Léon XIV et le geste est immédiatement lu comme un signal. Plus d’un siècle auparavant, son prédécesseur Léon XIII fut l’auteur de Rerum novarum (1891), l’encyclique fondatrice de la doctrine sociale de l’Église, rédigée en réponse aux ravages de la révolution industrielle. L’IA constitue « une nouvelle révolution industrielle qui pose de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travail », affirme d’ailleurs le nouveau pape devant le Collège des cardinaux, dès le 10 mai 2025.
En juin, lors d’une conférence sur l’IA à Rome, Léon XIV revient sur le sujet : « Je suis sûr que nous sommes tous préoccupés par les enfants et les jeunes, et par les conséquences possibles de l’utilisation de l’IA sur leur développement intellectuel et neurologique. Nos jeunes doivent être aidés, et non entravés, dans leur cheminement vers la maturité. »
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Dans un message au Builders AI Forum en novembre, réuni à l’Université pontificale grégorienne, il juge que l’intelligence artificielle, comme toute invention humaine, « jaillit de la capacité créatrice que Dieu a confiée à l’humanité ». Mais il met aussi en garde, rappelant que « chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité ». Il appelle les développeurs à « cultiver le discernement moral ».
C’est à Yaoundé, au Cameroun, en avril 2026, que Léon XIV prononce son discours le plus grave sur le sujet. Devant les étudiants de l’Université catholique d’Afrique centrale, il met en garde contre un glissement civilisationnel : « Le défi que posent ces systèmes est plus profond qu’il n’y paraît : il ne concerne pas seulement l’utilisation de nouvelles technologies, mais le remplacement progressif de la réalité par sa simulation. »
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