Le 20 janvier 2025 restera un jour sombre pour les acteurs de la coopération américaine. Le jour suivant son retour à la présidence, Donald Trump a signé un décret ordonnant le gel immédiat de tous les programmes de l’USAID pendant 90 jours. L’ordre a été suivi quinze jours plus tard par l’annonce de la fermeture de l’USAID, qualifiée d’« organisation criminelle ».
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Au-delà de la stupéfaction, les analystes ont renvoyé les médias vers le « Project 2025 », où l’ensemble de ces mesures étaient annoncées et justifiées par une triple ambition : réduire l’influence du gouvernement fédéral, recentrer la politique étrangère sur les intérêts nationaux, et éliminer les programmes jugés « idéologiquement hostiles » aux valeurs conservatrices. Partant de ce constat, et après que les USA se sont retirés également des Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies et de l’Accord de Paris, le magazine Foreign Policy a titré « The End of Development ».
Plus que l’avenir incertain des politiques d’aide au développement, c’est l’idée même de développement tel que le monde occidental l’a promue depuis 80 ans qui est questionnée. Pour l’administration Trump, l’aide étrangère ne doit plus avoir pour mission d’assurer le développement des pays les plus pauvres ou de réduire les inégalités – sans parler d’épouser les idées de solidarité mondiale ou de réparations pour le colonialisme ou la justice climatique, qui sont bien évidemment jetées aux orties par cette administration : elle doit uniquement sceller des pactes de sécurité pour assurer l’hégémonie états-unienne sur le contrôle des chaînes de valeur et l’accès aux ressources en matières premières, tout en améliorant les débouchés pour les produits américains, qu’il s’agisse de la santé ou des produits alimentaires. Dans ce contexte, il est important de revenir sur l’histoire de cette idéologie – ou de cette croyance, comme l’a conceptualisé Gilbert Rist dans l’ouvrage qui fit sans doute le plus de bruit de l’histoire de l’Institut universitaire d’études du développement (IUED), ancêtre avec l’Institut de hautes études internationales (HEI) du Geneva Graduate Institute[1] – qu’a constitué le paradigme du développement pendant 80 ans.
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Les fondations de l’aide au développement dans sa version libérale
Née après 1945 dans un contexte où les États cherchaient à organiser la reconstruction et à construire une gouvernance mondiale, l’aide publique au développement (APD) a été conçue pour répondre à la notion de « sous‑développement » et mise en avant dans un discours de Harry S. Truman en janvier 1949. Si cela passait par le déploiement d’un instrument de stabilisation, il s’agissait surtout de gagner les « cœurs et esprits » des élites émergentes dans les nouveaux États indépendants dont les États-Unis pressentaient l’émergence après un siècle et demi de colonisation européenne. L’aide au développement devait fonctionner comme un outil pour ancrer les futures nations post‑coloniales dans le bloc libéral dirigé par les États‑Unis.
Intellectuellement, le paradigme du développement était enraciné dans des concepts hérités principalement du solidarisme de l’entre‑deux‑guerres et de l’internationalisme libéral, caractérisés par l’idée selon laquelle toutes les nations bénéficient du commerce ouvert, d’une certaine forme de spécialisation productive dans les chaînes de valeur mondiales, ainsi que de l’établissement d’institutions multilatérales capables d’assurer une planification coordonnée de l’aide en échange de garanties financières de gestion sérieuse et prudente. Portés par une vision normative et un agenda économique partagés, soutenus par la Charte des Nations unies et mis en place après la seconde guerre mondiale avec le lancement du Plan Marshall et la création de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD), les apôtres du développement dirigés par Washington ont promu la vision linéaire de l’Histoire selon laquelle chaque pays pouvait gravir une échelle de modernisation suivant une logique universelle de développement et de progrès.
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Cette vision de l’Histoire, dans laquelle la transition vers le communisme serait un accident de l’histoire qui menacerait les nations en développement au moment de leur « décollage », était de façon évidente une façon pour des penseurs du Nord de réadapter le bagage conceptuel de l’idéologie coloniale au contexte post‑colonial d’un monde libéré de la tutelle européenne. Certains de ses théoriciens américains, comme Walt Rostow[2], ont d’ailleurs travaillé à Genève dans l’après-guerre à la nouvelle Commission économique pour l’Europe des Nations unies, sous la direction de Gunnar Myrdal, avant d’entrer dans l’administration Kennedy comme « tsar du développement » dans les années 1960. Le développement était pensé comme l’autre face de la modernisation et une expression particulière de la « mission civilisatrice » prolongée du monde occidental, que les jeunes démocrates rassemblés autour de Kennedy dans les années 1960 — décennie durant laquelle de nombreux États nouvellement indépendants ont obtenu leur indépendance après des années de lutte — ont tenté de renouveler en entrant dans son administration.
Cette théorie de la modernisation de Rostow, selon laquelle l’aide devait être conçue comme un levier pour le décollage permettant de dépasser les « préconditions » de la croissance en s’assurant que les nouveaux États indépendants ne « tombent pas » dans l’illusion communiste, a largement inspiré les politiques d’aide durant les premières décennies de la guerre froide jusqu’à la fin des années 1960 et le retour de Nixon au pouvoir. Parmi les nombreuses théories du développement, la théorie du Big Push affirmait que les pays pauvres ne pouvaient pas se développer par petites étapes mais avaient besoin d’investissements initiaux massifs pour échapper au « piège de la pauvreté ». Pour ses partisans, les transferts Nord-Sud pouvaient accélérer ce processus de convergence globale par le transfert de technologie, de connaissances et de capital.
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Pour faciliter les transferts financiers et mettre en œuvre des projets de développement sur le terrain, des institutions administratives multilatérales ont été établies après la seconde guerre mondiale, accompagnées de nouvelles catégories de personnel professionnel, d’experts et d’institutions de formation. Bien que destinés à instaurer un système monétaire international stable et à promouvoir la reconstruction et le développement économique des pays dévastés par la guerre, les accords de Bretton Woods allaient finalement servir de cadre à cette grande entreprise. En parallèle, des alliances se sont formées, comme l’Alliance pour le progrès de Kennedy en 1961, un exemple emblématique de l’aide considérée comme un outil diplomatique pour renforcer les alliances du monde libre et faire avancer les intérêts économiques. Le bloc de l’Est n’était pas en reste, puisque l’Union soviétique développa également son propre réseau de développement.
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La critique de l’aide au développement comme projet néocolonial
Les critiques furent rapides à souligner que l’aide telle qu’envisagée par les États-Unis, et particulièrement par les administrations démocrates successives, visait principalement à développer le « soft power » des pays donateurs et perpétuait de facto les visées impérialistes des anciennes puissances du Nord après la perte de leurs territoires d’outremer[3]. Pour le camp occidental, l’aide au développement servait à contenir l’influence soviétique et à promouvoir le modèle capitaliste, tandis que pour l’URSS elle servait à soutenir le communisme dans les pays alliés et à contrer les avancées américaines.
En tant que paradigme, le développement naissait comme un projet politique défaillant, qui n’était rien d’autre qu’un écran de fumée néocolonial reproduisant et renforçant les inégalités structurelles et l’injustice mondiale. La théorie de la dépendance émerge donc dès les années 1960 avec l’idée centrale que le sous‑développement ne doit pas être pensé en termes de retard sur une échelle linéaire, mais comme le produit d’une relation structurelle d’exploitation entre le centre et la périphérie[4]. Dans le même esprit, l’approche post‑développement des années 1990 affirme que la notion même de « développement » entretient un discours occidental paroissial, qui produit dépendance politique et domination épistémique[5].
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Ces premiers critiques soulignent également le caractère instrumental des rationalités occidentales du développement, qui visent à garantir l’accès aux ressources naturelles pour les industries extractives occidentales dans le Sud global après la décolonisation politique, tout en résistant aux revendications émergentes du Sud global et de ses institutions multilatérales — le G77, la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) crée à Genève en 1964 — en faveur de la reconnaissance d’un « droit au développement », reconnu comme droit humain en 1986 après un long processus d’élaboration commencé avec la Déclaration de 1974 sur l’établissement d’un Nouvel ordre économique international (NIEO).
La critique, enfin, a pointé du doigt à quel point le lien entre développement et théories de la modernisation, conduit à l’épuisement des ressources naturelles par la pollution et la surexploitation, suivant une approche utilitariste et expropriatrice de la nature, dans la mesure où ce lien justifie l’appropriation privée continue des ressources de la Terre par les entreprises multinationales majoritairement occidentales partout dans le monde. Avec la vague de nationalisations des entreprises extractives dans le secteur du pétrole qui accompagna la création du NIEO dans les années 1970[6], cette critique a toutefois été en partie atténuée, l’expérience démontrant qu’une fois nationalisées et tombées sous le contrôle de nouveaux États indépendants rarement démocratiques, les industries extractives étaient tout aussi peu soucieuses d’éviter un réchauffement climatique brutal que leurs prédécesseurs et concurrents occidentaux.
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L’aide au développement sous le paradigme néolibéral
À bien des égards, l’assaut idéologique réactionnaire actuel contre le paradigme du développement rappelle les attaques néolibérales des années 1980, sous la direction conjointe du président Ronald Reagan aux États‑Unis et de la Première ministre Margaret Thatcher au Royaume‑Uni, qui unirent leurs forces pour combattre et bloquer la diffusion des idées du NIEO à l’ONU, tout en demandant une large réforme (voire l’abolition, dans le cas de certains idéologues radicaux de Reagan) des organisations multilatérales basées à Washington qui, comme la Banque mondiale, distordaient, selon eux, les marchés mondiaux en distribuant des subventions publiques.
Les années 1980 virent la prévalence d’une approche néolibérale de la réforme des bureaucraties du développement, inspirée par le paradigme du New Public Management[7], et soutenue par ce qui allait être décrit comme le Consensus de Washington, qui limitait le but principal de l’aide au développement à la promotion de réformes de l’« État de droit » (contre la corruption et autres distorsions du marché) plutôt qu’à la construction de nouvelles infrastructures nationales (comme des barrages, des routes ou de grands projets de production d’électricité)[8] dans le monde en développement. Suivant un agenda politique visant à réduire la bureaucratie et à établir des environnements de « quasi‑marché » pour les politiques publiques, cette décennie imposa des conditionnalités structurelles sévères aux pays bénéficiaires souvent accablés par la dette publique. Ces programmes d’ajustement structurel causèrent des ravages dans de nombreux pays en développement, laissant des cicatrices économiques et psychologiques durables[9].
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Les OMD comme tournant
Sous la direction du Secrétaire général Kofi Annan, les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) proposèrent une alternative au projet néolibéral. Marquant les années 2000 à 2015, ils visèrent à atténuer et corriger les excès des politiques d’ajustement structurel en se concentrant sur des objectifs de base tels que l’éradication de la pauvreté et de la faim ou la lutte contre les maladies infectieuses — allant ainsi au‑delà des simples projets de renforcement de l’« État de droit ».
À bien des égards, les Objectifs de développement durable (ODD) adoptés le 25 septembre 2015 par l’Assemblée générale des Nations unies, et remplaçant les OMD, ont marqué un changement significatif dans le paradigme du développement. Rompant avec l’idée d’un flux unidirectionnel du Nord vers le Sud, les ODD ont déplacé la logique de l’aide vers une coopération systémique et intersectionnelle impliquant tous les pays, du Nord comme du Sud, pour relever des défis mondiaux communs tels que le changement climatique, les inégalités et les droits humains. Soulignant la transversalité et l’interdépendance des enjeux liés au développement et promouvant une approche plus participative, les ODD ont ainsi remplacé la notion d’« aide » par celle d’investissement collectif dans les biens publics mondiaux. En conséquence, les ODD redéfinirent le développement comme un ensemble de défis transversaux et partagés plutôt qu’un processus de rattrapage du Sud.
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Bien que l’approche ODD ait permis des liens thématiques sous la large bannière de la durabilité, davantage de granularité et une approche multi-acteurs plus inclusive, son architecture kaléidoscopique a également conduit à une fragmentation et parfois à une complexité écrasante, amenant les critiques à souligner les inefficacités créées par la « régulation par indicateurs ». En l’absence d’un paradigme ou d’une idéologie unificatrice, les ODD en vinrent à représenter davantage un ensemble de pratiques variées, portées par une multitude d’acteurs et d’intérêts. Dans une certaine mesure, il a été reproché aux ODD d’avoir affaibli la cohérence narrative du développement et son telos émancipateur, succombant en partie à l’éthos néolibéral de gestion de crise, d’obsession des métriques et des audits, et d’agilité fragmentée.
Cette réorientation des objectifs de la coopération internationale est survenue alors que de nombreux pays du Sud connaissaient des niveaux de croissance économique exceptionnels, en particulier en Asie, tandis que le Nord était de plus en plus affecté par le déclin post‑industriel, l’érosion de l’État‑providence et le démantèlement de l’État de droit, ce qui retirait son éclat au gospel occidental du progrès. Cela résonnait avec la montée des critiques post-coloniales, postmodernes et post-humaines du paradigme occidental de la modernité auquel le développement était organiquement lié. D’un tel point de vue, la fin du développement n’est pas seulement la fin d’une relation Nord‑Sud mais bien davantage, une crise de sens omniprésente du monde post-libéral.
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En parallèle de ces débats critiques, tout un corpus de littérature, marqué par les questionnements sur la qualité et la nature des mesures utilisées pour évaluer ces résultats, a largement discuté les succès et les échecs de la coopération au développement au cours des dernières décennies, ainsi que de la capacité des États à atteindre les ODD[10]. Parmi les succès de l’aide depuis 1945, trois sont régulièrement cités : la baisse de l’extrême pauvreté, les progrès en santé mondiale (vaccination, VIH, paludisme, mortalité infantile), et les progrès de l’éducation primaire universelle.
Cependant, aujourd’hui, les perspectives pour l’aide au développement semblent sombres, car presque aucun pays donateur n’a atteint l’objectif de consacrer 0,7 % du PIB à l’aide[11]. Alors que les inégalités entre pays ont eu tendance à se réduire en moyenne, elles ont augmenté dans la plupart des pays, y compris en Occident, érodant les tissus sociaux et les fondations démocratiques. Les tensions internationales croissantes ont alimenté les dépenses des gouvernements en budgets de défense et de sécurité, à un moment où la perception négative de l’aide a atteint des sommets historiques.
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La crise du développement et le déficit des programmes d’aide restent cependant avant tout un problème pour ceux qui en dépendent. En additionnant les populations bénéficiaires dans les pays à très faible revenu, celles soutenues par les programmes de santé, et celles affectées par les interventions humanitaires, environ 2 milliards de personnes dépendent encore, directement ou indirectement, de l’aide internationale (estimation des Nations unies).
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L’avenir de l’aide au développement
La question se pose donc de savoir quelle forme l’aide au développement pourrait prendre dans le futur, compte tenu de la perte actuelle de confiance et des obstacles structurels auxquels elle est confrontée. Un premier scénario serait que les choses continueront comme d’habitude mais à une échelle réduite et plus efficace. Après tout, le développement est devenu une véritable industrie avec entre 10 et 15 millions de personnes travaillant dans le secteur de l’aide au développement dans le monde. Dans un contexte de financement drastiquement réduit, il est donc possible que les professionnels du développement cherchent à adopter une approche plus sobre et pragmatique, s’appuyant sur des leçons durement apprises dans le passé, telles que l’importance de la participation locale, la nécessité de politiques fiscales locales équitables et de mesures plus ciblées et d’une évaluation d’impact plus efficace. Dans une certaine mesure, des solutions technologiques comme les applications mobiles et des solutions personnalisées basées sur l’IA pourraient également contribuer à augmenter l’efficacité des projets de développement afin de compenser la réduction des budgets.
Néanmoins, dans ce scénario optimiste et plutôt irréaliste, il existe un risque réel que le développement se réduise essentiellement à une crise permanente, dans laquelle la gestion d’urgence continue de paralyser les organisations et les empêche de contribuer à l’assistance humanitaire. Une alternative à cette tendance sombre a été la priorisation de la durabilité et des préoccupations environnementales, s’appuyant souvent sur des appels idéologiques à la décroissance : les deux discours du développement et de la durabilité ont en effet convergé de plus en plus depuis la mise en place des ODD, et certains en sont venus à imaginer que l’environnement est l’avenir du développement. Cependant, ces appels ont principalement émergé de l’Occident, tandis que les pays du Sud global privilégient leur souveraineté et leur développement économique, accordant moins d’attention aux objectifs environnementaux.
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D’autres voix ont en effet vu dans le déclin de l’hégémonie américaine et la crise associée du développement une opportunité d’émancipation ainsi qu’un moyen de favoriser la collaboration Sud‑Sud. Les pays du Sud global explorent de nouvelles approches, se concentrant sur de nouvelles formes de collaboration institutionnelle telles que les BRICS, et se détournant d’anciens partenaires au profit de nouveaux (certains pays d’Afrique subsaharienne ont, par exemple, commencé à remplacer la France par la Russie ou la Chine). Dans ce deuxième scénario, les « donateurs émergents » tels que la Chine, la Turquie et le Qatar, se positionneront comme les nouveaux bailleurs et opérateurs de projets de développement, tout en promouvant une dynamique « Sud‑Sud » censée être plus horizontale et équitable. Pour Ngozi Okonjo‑Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et ancienne ministre des Finances du Nigeria, le déclin du développement constitue une opportunité d’émancipation[12]. Plus que jamais, affirme‑t‑elle, l’accent doit être mis sur l’investissement et la mobilisation des ressources domestiques, faisant écho à la position déjà adoptée par plusieurs bailleurs. Dans la même veine, d’autres dirigeants, tels qu’Abdoulaye Diop au Mali, ont accueilli favorablement les coupes américaines, soulignant la souveraineté de leurs États.
Ces deux tendances – le déclin de l’aide au développement provenant du Nord global et le rôle accru de la Chine et des partenariats Sud‑Sud – pourraient en réalité conduire à un retour des relations bilatérales et des conditionnalités dans le développement, plutôt qu’à une gestion multilatérale des programmes d’aide, rendant celle‑ci à nouveau plus restreinte, politique et conditionnelle. L’OCDE reconnaît que, malgré son inefficacité historique, les conditionnalités pourraient faire leur retour en raison du manque d’alternative pour garantir l’« appropriation » des politiques dans un contexte de financement réduit[13]. Cela pourrait favoriser le retour de poursuites plus flagrantes d’intérêts nationaux sous couvert de développement, utilisant l’aide comme instrument géopolitique, outil de sécurité ou de contrôle migratoire, comme les discours et pratiques des États-Unis et désormais de l’UE l’ont amplement montré.
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Un tel scénario est particulièrement probable dans le contexte actuel de rivalités croissantes autour des ressources minérales, de friendshoring, et de consolidation des sphères d’influence. Le rôle de la Chine, bien sûr, constitue la variable clé pour déterminer lequel de ces deux scénarii sera le plus réaliste. Car, malgré ses revendications d’une politique de « non‑conditionnalité[14] », le modèle chinois de financement du développement des infrastructures en échange d’un accès aux ressources naturelles et énergétiques masque aussi une nouvelle forme d’hégémonie économique et politique qui ne dit pas son nom.
Enfin, étant donné que les dernières décennies avaient déjà vu l’investissement direct étranger dépasser largement l’APD dans la plupart des contextes, certains spécialistes du développement soutiennent que l’augmentation des flux financiers et des instruments financiers innovants représentent la solution pour inverser le déclin de l’aide au développement – et que leur essor pourrait représenter un troisième scénario pour le futur du développement. Les nouveaux partenariats public‑privé sont une voie bien établie pour soutenir les pays du Sud global[15], en particulier dans le secteur de la santé.
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Les modèles de blended finance combinent des fonds publics ou philanthropiques avec du capital privé afin de réduire le risque d’investissement et de rendre les projets à fort impact plus attractifs pour les investisseurs privés. Dans la même veine, les « obligations de développement » (ou obligations durables) sont conçues pour financer des projets ayant des bénéfices sociaux ou environnementaux mesurables, tels que la transition énergétique[16]. Une autre manière dont la finance pourrait contribuer davantage au développement est celle des « taxes globales », telles que des prélèvements appliqués aux activités transnationales[17], y compris les transactions financières, les émissions de carbone ou les flux numériques, afin de financer les biens publics mondiaux ou de réduire les inégalités.
Pour conclure, on peut se demander si la fragmentation actuelle et la managérialisation du développement impliquent la fin du développement en tant que paradigme cohérent. Si le développement a perdu son « futur antérieur » et sa promesse émancipatrice, ce qui semble acquis, le passage du multilatéralisme au bilatéralisme dans la façon de gérer l’aide au développement serait alors une tendance lourde, ce qui renforcera la question épineuse des conditionnalités dans l’aide au développement. Avec la question pressante de la rareté des ressources, le danger que le développement soit à nouveau utilisé plus ouvertement comme un ensemble d’outils néocoloniaux plane largement.
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Ce qui est le plus préoccupant, cependant, est que la fin ou le déclin du développement puisse coïncider avec — ou même favoriser — la reproduction de l’inégalité et le désintérêt croissant – voire l’hostilité assumée par certains gouvernements – pour les questions climatiques. Face à des réalités qui exigent un changement structurel, que peut faire l’aide au développement ? Quels imaginaires développementaux et quelles alternatives émergent une fois que l’universalisme libéral n’est plus sa grammaire par défaut ? Quels liens doivent être forgés avec le vaste secteur humanitaire complémentaire ? Le développement deviendra‑t‑il une lutte pour la conservation et la durabilité ? Doit‑il fondamentalement promouvoir les droits humains et la démocratie ? Ces questions n’ont pas encore trouvé de réponse concrète satisfaisante.
NDLR : Cette première publication initie un partenariat entre le Geneva Graduate Institute et AOC destiné a republier en français une sélection d’articles issus du webzine Global Challenges, revue en ligne semestrielle, lancée il y a 10 ans par le Bureau de la recherche du Geneva Graduate Institute, qui compte désormais une vingtaine de dossiers visant à faire partager avec un public plus large les idées et connaissances des chercheur.e.s du Geneva Graduate Institute intervenant dans les grands débats du moment, particulièrement s’agissant de la conduite des affaires internationales. Son objectif est de rendre visible la pluralité d’apports de plusieurs disciplines, en alliant la rigueur de la réflexion académique aux techniques et méthodes de communication d’un journalisme scientifique innovant.
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Cet article est une traduction de l’article d’introduction : « Development Aid in Question », Global Challenges, n° 19, produit par le Geneva Graduate Institute, et intitulé « The End Of Development ».
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