Nucléaire : les réacteurs français tuent près de 6 milliards d’animaux aquatiques par an
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Près de 6 milliards de poissons, crustacés, méduses, œufs et larves meurent chaque année dans les systèmes de refroidissement des centrales nucléaires françaises, selon un rapport de Sortir du nucléaire fondé sur des documents internes d’EDF. Une hécatombe largement ignorée.
C’était l’été dernier. Dans la nuit du 10 au 11 août, la plus grande centrale nucléaire d’Europe de l’ouest s’est retrouvée presque entièrement paralysée. À Gravelines, dans le Nord, quatre réacteurs en fonctionnement se sont arrêtés automatiquement. En cause, l’arrivée massive de méduses dans les stations de pompage qui alimentent les circuits de refroidissement. Transportées vers la côte par les vents et les courants, des milliers de Rhizostoma octopus, une espèce commune en Manche et en mer du Nord à cette période de l’année, ont colmaté les immenses tambours filtrants chargés de protéger les installations. Les six réacteurs du site se sont alors retrouvés à l’arrêt, deux étant déjà indisponibles pour maintenance.
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Un évènement pour le moins spectaculaire, qui a reçu une large couverture médiatique. Et suffisamment coûteux aussi, puisqu’une journée d’arrêt d’un réacteur représente plusieurs centaines de milliers, voire des millions d’euros de manque à gagner pour l’exploitant. Mais cette information insolite n’a rien d’anecdotique.
Dans son dernier rapport baptisé L’Hécatombe invisible, le réseau Sortir du nucléaire s’est plongé dans une quarantaine d’études internes réalisées par EDF entre 1981 et 2025. Résultat : l’association estime qu’au moins 5,9 milliards de poissons, crustacés, méduses, œufs et larves sont victimes chaque année des systèmes de refroidissement du parc nucléaire français. Un chiffre qui pourrait atteindre 7,7 milliards d’individus avec la mise en service de quatre nouveaux EPR2 à Penly et Gravelines.
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Une mortalité connue depuis cinquante ans
Or, le constat n’est pas nouveau. Dans les documents exhumés par l’association, EDF reconnaît que « lors du lancement du programme nucléaire en France dans les années 1970-1980, les phénomènes de piégeage et d’entraînement ont été considérés comme un impact environnemental majeur ». L’énergéticien ajoute que des programmes de recherche avaient été engagés afin de mesurer leurs conséquences sur les populations de poissons et de crustacés avant d’être abandonnés en 1994, « suite à l’absence de demande de l’administration ».
Pour refroidir leurs réacteurs, les centrales prélèvent des volumes considérables d’eau dans les fleuves, les estuaires ou le milieu marin. Les organismes de plus de trois millimètres restent bloqués dans les tambours filtrants. Les plus petits traversent les mailles et parcourent l’ensemble du circuit de refroidissement où ils subissent variations de pression, élévations de température, traitements chimiques et chocs mécaniques.
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Selon Sortir du nucléaire, plus d’une centaine d’espèces sont concernées. Sprats, harengs, gobies, crevettes grises, lamproies ou anguilles figurent parmi les victimes recensées. Certaines sont protégées ou classées menacées. Si EDF a choisi de communiquer la perte de cette biodiversité, en tonnage, l’association, elle, préfère ainsi s’exprimer en nombre d’individus.
« Comme il s’agit en majorité de juvéniles et de larves, considérer les individus en tonnage biaise complètement la perception de l’ampleur des dégâts », explique à Novethic Marjorie D’Agostino, chargée de la surveillance citoyenne au sein du réseau Sortir du nucléaire.
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L’association estime qu’une approche par le poids tend à « valoriser » une espèce en fonction de sa masse plutôt que de son rôle écologique ou de son existence propre. Elle souligne également que les milliards d’œufs, de larves et de juvéniles détruits chaque année représentent autant d’individus qui ne participeront jamais au renouvellement des populations.
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EDF défend un impact limité sur les populations
Sollicité par Novethic, EDF indique ne pas souhaiter commenter directement le rapport de Sortir du nucléaire. L’énergéticien rappelle néanmoins que « la préservation de la biodiversité et la protection de l’environnement représentent des enjeux essentiels ». L’entreprise souligne disposer de plus de quarante années de données issues du suivi hydroécologique de ses centrales. Ces campagnes sont réalisées par des organismes spécialisés, notamment l’Ifremer pour les sites en bord de mer et l’Inrae ou des bureaux d’études pour les centrales situées en bord de rivière. Selon EDF, ces suivis « ne mettent pas en évidence d’évolution des peuplements de poissons ou organismes aquatiques qui puisse être imputable au fonctionnement » des centrales nucléaires.
Cette position rejoint en partie celle de l’Autorité environnementale. Dans un avis rendu en 2025 sur les futurs EPR2 de Penly, l’institution estime que les captures observées représentent généralement moins de 1% des biomasses régionales pour la plupart des espèces étudiées. Elle souligne toutefois que « la pression est continue et s’exercera année après année ».
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Cette controverse n’est pas nouvelle. Dès 2020, Mediapart révélait déjà, à partir de documents internes obtenus auprès d’EDF, que des centaines de tonnes d’organismes aquatiques étaient aspirés chaque année par certaines centrales françaises, dont des espèces protégées comme l’alose ou l’anguille européenne.
Pour Sortir du nucléaire, le véritable angle mort reste réglementaire. Le rapport souligne que plusieurs pays ont imposé des mesures plus strictes. Aux États-Unis, la réglementation oblige les exploitants à réduire fortement les phénomènes de piégeage et d’entraînement. Au Royaume-Uni, EDF a dû intégrer différents dispositifs de protection de la faune dans le projet d’Hinkley Point C sous la pression des autorités et des associations.
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En France, le suivi des mortalités demeure parcellaire et aucune obligation spécifique de réduction n’existe à l’échelle nationale. L’association réclame désormais une surveillance annuelle harmonisée sur l’ensemble du parc, la publication systématique des données et la mise en œuvre des meilleures techniques disponibles pour limiter les captures.
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