Le Japon prêt à rejeter dans l’océan les eaux contaminées de la centrale de Fukushima
Depuis l’accident de 2011, les réacteurs sont refroidis avec une eau qui sort chargée de composants radioactifs, avant un stockage sur le site. Or, l’ensemble des réservoirs devraient être pleins vers l’été 2022.

Des réservoirs de stockage pour eaux contaminées, sur le site de la centrale nucléaire de Fukushima, à Okuma au Japon, en février 2019.
Passant outre les oppositions, le gouvernement japonais s’apprête à décider de rejeter dans l’océan les eaux contaminées issues des opérations de refroidissement des réacteurs endommagés de la centrale nucléaire de Fukushima.
Selon les informations données vendredi 16 octobre par les médias nippons, une décision officielle devrait être prise avant la fin octobre, conformément au souhait du premier ministre, Yoshihide Suga, partisan d’une solution « dès que possible ». L’opération nécessitant des travaux et une évaluation par l’Autorité de régulation du nucléaire (ARN), le rejet ne devrait pas commencer avant deux ans.
Ravagée par le séisme et le tsunami du 11 mars 2011, la centrale Fukushima numéro un, au nord-est du Japon, a subi la fusion de trois de ses six réacteurs. Depuis, la compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco) refroidit ces réacteurs avec une eau qui sort de cette opération chargée de composants radioactifs.
Tepco et ses partenaires, entre autres le groupe français Orano (ex-Areva, partenaire du démantèlement du site), gèrent son traitement, réalisé entre autres avec le Système avancé de traitement des liquides (ALPS) qui vise à éliminer une partie des radionucléides, avant un stockage dans les réservoirs installés sur le site. En septembre, 1,23 million de tonnes d’eau contaminée remplissaient 1 044 réservoirs. D’après l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’ensemble des réservoirs devraient être pleins vers l’été 2022.
Craintes au Japon et à l’étranger
Depuis plusieurs années, Tokyo cherche une solution pour s’en débarrasser. En novembre 2018, une mission de l’AIEA dirigée par le Français Christophe Xerri, ancien de la Cogema, d’Areva et du Japonais Mitsubishi Nuclear Fuels, présentait un rapport soulignant « l’urgence » d’une décision à ce sujet.
En février, une commission gouvernementale nippone présentait la vaporisation dans l’atmosphère et le rejet en mer comme des « options réalistes ». Le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, affirmait au même moment que le rejet en mer « correspondait aux normes en vigueur dans le monde » au sein de l’industrie nucléaire.
Une telle mesure inquiète et le gouvernement, lancé dans une série de consultations à ce sujet depuis avril, peine à rassurer. Les pêcheurs, déjà durement affectés par la catastrophe, s’y opposent catégoriquement, a rappelé le 15 octobre Hiroshi Kishi, président de JF Zengyoren, fédération nationale des coopératives de pêche, lors d’un entretien avec le secrétaire général du gouvernement, Katsunobu Kato. La fédération nationale des consommateurs Shodaren est également contre le rejet, qui bénéficie toutefois de la « compréhension » de la fédération des chambres de commerce et d’industrie.
Les craintes s’expriment également à l’international, alors que plusieurs pays, dont la Chine, la Corée du Sud ou encore Taïwan, interdisent toujours certaines importations de produits de Fukushima et des départements voisins.
« Le rejet d’eau contaminée dans l’océan n’est pas seulement le problème du Japon. Il pourrait avoir un impact plus large sur l’environnement marin mondial, ainsi que sur les pays voisins », s’inquiétait le 22 septembre lors d’une réunion de l’AIEA Jeong Byungseon, du ministère sud-coréen des sciences.
« Suivre tous les contaminants potentiels »
Des questions se posent sur l’impact réel sur l’environnement car l’eau, même traitée, contient toujours des radionucléides, principalement du tritium. Dans un article publié en août par la revue Science, Ken Buesseler, de la Woods Hole Oceanographic Institution (WHOI, Etats-Unis) rappelle que cette eau contient aussi du carbone-14, du cobalt-60, du ruthénium-106 ou encore du strontium-90, un point admis par Tepco en 2018, mais occulté en insistant sur la présence du tritium, présumé moins dangereux pour la santé. « L’attention accordée aujourd’hui au tritium dans les réservoirs ignore la présence d’autres isotopes radioactifs », déplore le professeur Buesseler.
Si la concentration des autres radionucléides reste faible, elles varient selon les réservoirs et obligent à réfléchir : « Ces isotopes radioactifs se comportent différemment du tritium dans l’océan et sont plus facilement incorporés dans le biotope marin ou les sédiments des fonds marins. »
Pour le professeur Buesseler, l’option du rejet dans l’océan nécessite la formation de « structures indépendantes pour suivre tous les contaminants potentiels dans l’eau de mer, les fonds marins et la vie marine. La santé de l’océan et les moyens de subsistance de beaucoup de gens en dépendent ».
Philippe Mesmer (Tokyo, correspondance)