Sélectionner une page

De l’effondrement de la pensée

Ce texte tente d’expliquer que l’effondrement (concept de la collapsologie) touche aussi la pensée. L’acte barbare perpétré contre un enseignant ce mois d’octobre 2020 n’est-il pas aussi le signe d’une capitulation générale face à la liberté de penser ? Revendiquer, aujourd’hui, la liberté d’expression sans réfléchir à la liberté de penser qui la conditionne, est inutile. Ce texte, sincère et parfois dur, ne nécessite pas d’insultes mais l’auteur acceptera volontiers la critique fondée et les échanges qui montrent une volonté de dialoguer. Long, il sera publié en 4 parties. Après « L’imagination décapitée », aujourd’hui la 2ème partie : « Inceste intellectuel et séparatisme politique ».

Inceste intellectuel et séparatisme politique

Bêtise sidérale de celui qui revendique sa liberté de penser pour justifier son évasion fiscale !

Au nom de la liberté d’expression, on revendique le droit de penser ce qu’on veut. Sauf que pour penser librement il faut déjà connaître le sens des mots qui nous permettent de penser. La volonté n’est pas le désir et penser ce que l’on veut ne peut se réduire à penser ce que l’on désire. Il ne suffit pas d’avoir des pensées pour penser. Penser ce que l’on désire revient à accepter comme vérité que ce qui nous fait plaisir. A partir du moment où une vérité devient dérangeante, déséquilibre mon confort intérieur, elle est rejetée au nom de la liberté de penser ce que je veux : « j’ai le droit de penser n’importe quoi comme vrai puisque ma pensée est en moi et que personne ne peut y avoir accès ni me la prendre ». Illusion sublime ! Mieux : « Je sais ce que je pense mais je n’arrive pas à le dire, mais j’me comprends ! » Dire qu’on se comprend au fond de soi signifie qu’on croit que penser c’est seulement avoir un sentiment de vérité enfermée en soi. Mais la pensée, si elle est personnelle, n’a de sens que si elle tend vers l’universel, si elle fait l’effort de son expression accessible à tous. « J’me comprends » revient à se prendre pour le juge absolu de toute vérité, pour Dieu qui, lorsque Moïse lui demande comment il s’appelle, répond « Je suis celui qui suis »1. Gyrophare de la bêtise le « j’me comprends » s’accompagne souvent de l’étendard hypocrite de la tolérance. « On n’est pas d’accord, vous pouvez penser ce que vous voulez, je pense ce que je veux. Tolérez moi, je vous tolère. »

On y est ! La tolérance devient le moyen de justifier le fait de penser n’importe quoi et de renvoyer chacun dans sa communauté de pensée. En effet quoi de mieux que de créer des réseaux, virtuels ou réels, qu’avec des gens qui pensent comme moi ? Quoi de plus confortable, plutôt que de douter en allant à la rencontre de celui qui ne pense pas comme moi pour le comprendre, que de se contenter de croire qu’on a raison puisqu’on pense tous la même chose sur ce réseau ? Et puisqu’on a raison, les autres sont forcément des imbéciles. Mais soyons tolérants car nous sommes humanistes, ne leur disons pas, ne discutons pas avec eux, laissons-les à leur bêtise. Le communautarisme intellectuel n’est pas que religieux et nous l’avons tous mis en place peu à peu. Ce sont certes ces religieux qui restent dans leur communauté et ne font que ressasser un dogme et répéter des rituels en imitant des autorités « spirituelles ». Mais ce sont aussi ces militants politiques qui réduisent toute critique de leur idéologie à des passions tristes et à des états d’âme personnels. Ce sont ces antifascistes qui crient « ni oubli, ni pardon » et interdisent à certains êtres humains de pouvoir changer, tout en se revendiquant de l’humanisme. Ce sont ces hommes et ces femmes qui pensent qu’en excluant l’autre ils et elles réussiront mieux à faire vaincre l’égalité entre eux. Ce sont ces homophobes qui se font croire qu’ils sont tous unis par la loi naturelle de la procréation et ne se dissocient pas de leur fantasmatique pureté originelle. Ce sont tous ces complotistes qui se sentent avoir raison parce qu’ils considèrent que l’absence de preuves est bien la preuve qu’il y a un complot…

Dans tous les cas le processus est le même : l’autre qui n’adhère pas à ma pensée est exclu, parfois à jamais, et toute critique renforce le repli car elle est alors considérée comme une agression et une atteinte à la liberté d’avoir des pensées pures. Cette façon de penser qui ne survit que par la reproduction en famille est comme un inceste intellectuel qui fait dégénérer la liberté de penser.

Communautarisme intellectuel et séparatisme politique

Ce communautarisme intellectuel entraîne nécessairement un séparatisme politique qui nous fait nier l’Etat démocratique ou remettre en cause sa volonté démocratique puisqu’il ne peut donner raison à tous et semble alors ne plus pouvoir unifier tous ces groupuscules au sein d’une société qui ferait encore un sens.

Chacun crie alors à la fin de la démocratie tout en voulant faire lui-même autorité, seul avec sa communauté de pensée, au nom de la tolérance qu’il réduit à la capacité à accepter provisoirement ce qu’il ne peut pas encore détruire. La violence prend ses racines dans ces contradictions. Paradoxalement, la tolérance est un concept nuisible à la liberté de penser car il interdit tout dialogue critique. D’abord, tolérer c’est détenir en soi le pouvoir de laisser l’autre exister. C’est une relation de domination de celui qui aurait le « courage » de tolérer ce avec quoi il n’est pas d’accord. Le tolérant offre des droits d’exister à ce qu’il tolère et croit alors montrer sa force morale, sa maturité. Mais en même temps il reconnait que ce qu’il tolère, il le rejette au fond de lui sans pouvoir le dépasser. Sauf qu’on n’a pas à tolérer les croyants ou les athées, ce sont des convictions qui doivent s’accepter l’une l’autre car elles sont indiscutables ; on ne tolère pas les idées de droite ou de gauche, on les confronte, on les prend en défaut, on les critique pour en montrer les limites et laisser à chacun le droit de choisir ; on ne tolère pas les hommes ou les femmes, on les respecte dans une reconnaissance mutuelle et l’égalité ; on ne tolère pas les homosexuels, on leur donne les mêmes droits que tout le monde ; on ne tolère pas les complotistes, on leur explique que leurs raisonnements sont invalides, qu’ils utilisent des procédés trompeurs ; on ne tolère pas le racisme, on le punit. Tolérer c’est renoncer à comprendre l’autre, c’est repousser la remise en cause de ses propres sentiments, c’est enfouir en soi un rejet sur lequel on ne s’interrogera alors plus, planqué derrière sa bonne conscience. Si on veut penser, il ne faut pas tolérer. Cela ne signifie pas qu’il faut être intolérant et détruire ce avec quoi on n’est pas d’accord. Il s’agit de considérer que ces concepts sont inefficaces pour penser ensemble, même liberticides et qu’ils sont l’engrais de la violence exprimée (l’intolérance) ou enfouie (la tolérance). Il faut refuser de les utiliser pour se donner une chance de renforcer notre esprit critique.

On n’a pas à vouloir décider de la vie ou de la mort d’une pensée, on la défend ou la combat avec des arguments, des preuves, on élève l’analyse au-delà de nos opinions rassurantes et de nos émotions immédiates et on cherche l’universalité de la pensée. On essaie d’accéder aux pensées de l’autre, non pas pour au final les tolérer mais pour les comprendre et en montrer la limite, peut-être même pour le faire changer d’avis ou en changer soi-même. Il s’agit donc de réhabiliter le dialogue qui nécessite que je considère que l’autre a peut-être autant raison que moi et auquel j’accorde la liberté de s’exprimer. Mais pour ça il faut commencer par reconnaître qu’il ne suffit pas d’avoir des certitudes pour avoir raison, que si on pense par soi-même on ne pense pas que pour soi-même. Il faut alors séparer la pensée de la personne qui pense plutôt que séparer les personnes par leurs pensées et cliver pour rassembler son camp.

Didier Thévenieau

A suivre : Reconnaître le droit à l’erreur

1 La Bible – Exode – Chapitre 3 – Verset 14

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *