« Pendant le confinement, on s’est sentis étouffés » : ces citadins qui partent vivre à la campagne
La pandémie de la CORONA-VIRUS-19, aura fait redécouvrir ou aimer la campagne à des milliers de citadins. Une chance pour les territoires ruraux en pleine déshérence et renfermement. Que trois millions de Résidences secondaires deviennent principales. Enfants et petits-enfants préparez votre exode urbaine et régénérez nos campagnes ! MCD
Après deux mois de confinement, les recherches immobilières en dehors des centres-villes ont connu une forte hausse. Des citadins nous racontent pourquoi ils ont choisi de se mettre au vert.
« Nos vies covidées » : le Covid-19, accélérateur de mutations
Quand elle est revenue à Paris début mai, après presque deux mois de confinement dans la campagne normande, Ophélie A. était « extrêmement contente » de retrouver sa vie citadine. Et contre toute attente, « c’est là que le choc est apparu ». Son appartement avec chambre sur cour dans une résidence « très calme » et arborée lui apparaît soudain bruyant. « J’entendais les voisins parler, recevoir du monde » : ces bruits de la vie quotidienne auxquels elle n’avait jamais prêté attention lui deviennent tout à coup « intolérables ». « Je me suis vue devenir complètement irritable, j’avais l’impression d’être piégée », raconte cette consultante en ressources humaines de 33 ans, qui a toujours habité en Ile-de-France.
C’est la « révélation » pour cette Parisienne qui pensait à quitter la ville depuis l’été caniculaire de 2019 sans oser franchir le pas. « Je ne pensais pas que m’endormir et me réveiller dans le silence aurait autant d’impact sur moi », dit-elle. La quête du silence devient alors urgente. Sitôt le confinement terminé, elle se presse sur les sites de petites annonces immobilières en ligne et visite dans la foulée une maison dans le Vexin normand, près de Vernon, à une grosse heure de Paris en voiture. Trois semaines plus tard, à l’approche de l’été, elle s’installe avec son compagnon dans sa nouvelle demeure de 120 m2 avec jardin, au cœur d’un petit village de 110 habitants.
Depuis quatre mois, la jeune femme savoure ce silence retrouvé, la proximité avec la nature, la vie avec les saisons, notamment à travers son potager. « Je ne subis plus la promiscuité. l’espace est la chose la plus luxueuse que je possède », se réjouit-elle. A son compte, Ophélie A. travaille désormais à distance et fait des allers-retours dans la capitale quelques jours par mois. Elle qui chérissait « sa vie de quartier, avec toujours quelqu’un à saluer », découvre la vie de village, fait connaissance avec ses voisins. Les dépenses sont plus locales, recentrées sur l’essentiel, principalement alimentaires. Quant aux amis, elle les voit moins mais mieux, ils viennent désormais passer le week-end chez elle. « Le plus effrayant, c’est la vitesse à laquelle je me suis habituée à cette nouvelle réalité », conclut-elle, presque encore étonnée.
Fuir la « fournaise » de la ville
A l’instar d’Ophélie A., le confinement a donné des envies de verdure à de nombreux citadins, si l’on en croit les chiffres publiés par les sites de petites annonces immobilières. Dans une étude menée en août, le site De particulier à particulier (PAP), constate que les futurs acheteurs souhaitent s’éloigner des centres-villes. Par rapport à l’année précédente, les recherches de biens à l’achat diminuent de 5 % à Paris, quand elles augmentent de 32 % en moyenne dans les départements limitrophes de la petite couronne et explosent de 83 % dans ceux de la grande couronne.
Les départements littoraux ou montagnards raflent le haut du podium
Même constat dans les régions : les recherches en Gironde progressent par exemple de 70 % (contre 21 % à Bordeaux), celles dans le Rhône de 86 % (contre 37 % à Lyon). Les départements littoraux ou montagnards raflent le haut du podium, avec + 163 % de recherches dans l’Ain ou encore + 153 % dans le Pas-de-Calais. Une tendance que Sylvie B., agente immobilière en Gironde, a vu se développer ces dernières années et s’accélérer après le déconfinement. Parmi ses clients, « beaucoup de jeunes couples et de familles avec des enfants en bas âge, qui vivent en plein centre-ville de Bordeaux, en appartement ou dans une échoppe [maison de ville typique de la région] avec une cour, et cherchent une maison avec un grand terrain à la campagne et un bureau – une vraie pièce, pas un coin, précise-t-elle. Ils me disent presque tous : “Pendant le confinement, on s’est sentis enfermés, étouffés” ».
A Lyon, Mathieu B. avait beau habiter à deux pas du parc de la Tête-d’Or, poumon vert de la ville rhodanienne situé dans le 6e arrondissement, lui aussi « étouffait ». Au sens propre comme au figuré. Sans extérieur, si ce n’est un « mini-balcon plein sud », ce citadin pur jus de 35 ans ne supportait plus la « fournaise » de la ville. Lui et sa compagne, ainsi que le fils de cette dernière, ont pu passer la première moitié du confinement dans une maison de famille à la campagne. La seconde, ils l’ont passée dans leur appartement lyonnais en location de 70 m2. C’est la nouvelle de l’arrivée en début d’année prochaine d’un « bébé du confinement » qui les a poussés à sauter le pas. « On s’est dit : “on change tout” », se remémore-t-il.
Le couple, qui n’avait jamais vécu dans une maison sauf « en vacances », jette son dévolu sur une grande demeure de 200 m2, avec jardin et piscine, dans les monts d’Or, à un quart d’heure au nord-ouest de Lyon. Ils ne cherchaient pas forcément « à gagner des mètres carrés » ; en revanche, ils voulaient absolument « un extérieur, un accès rapide à la nature et rester à proximité de Lyon ». Mathieu B., ingénieur, ne fait quasiment que du télétravail, mais sa conjointe, commerciale, travaille à Lyon. Elle s’y rendra en TER, en une vingtaine de minutes. Le couple, dont le déménagement est prévu mi-novembre, compte acheter une voiture, mais hors de question pour eux d’en être dépendants. « Jusqu’ici, on faisait beaucoup de balades en prenant le train, on avait tout à portée, même la gare à 10 minutes à pied. Là, ce qui m’inquiète vraiment, c’est la mobilité », avoue le trentenaire.
Déménagement et reconversion
Le tout voiture, c’est la concession qu’a choisi de faire Cyril V., en déménageant en moyenne montagne, à une demi-heure de Saint-Etienne, dans un village de moins de 1 000 habitants. « La première boulangerie est à 9 km. Forcément, les courses vont demander de l’anticipation. Mais on aura moins d’envies de dernière minute », dit-il en riant. Ce père de trois enfants, dont un en très bas âge, vivait déjà pourtant dans une maison de lotissement en location avec un terrain, mais « proche de la route ». Pendant le confinement, il a, comme beaucoup, télétravaillé.
Les vagues de chaleur des dernières années ont pesé dans la balance
L’envie d’être encore plus « au calme » était déjà présente. Mais, durant le confinement, le télétravail sans pièce isolée de l’espace de vie et avec les voitures en bruit de fond a été un « accélérateur », explique ce formateur en travail social de 35 ans. Avoir un bureau « séparé de la zone de vie », un « vrai » potager et non plus un carré de terre, pourquoi pas des panneaux solaires et des chemins de randonnée « accessibles à pied » : autant d’arguments qui les ont poussés avec sa femme à acheter leur nouvelle maison « en trente minutes », quelques semaines après le déconfinement. Comme les autres personnes qui nous ont répondu, Cyril V. estime que les vagues de chaleur des dernières années ont clairement pesé dans la balance, et il se réjouit d’avance de bénéficier de « la fraîcheur des arbres » dans son nouveau jardin très arboré.
Mathias B., 48 ans, a voulu lui aller encore plus loin. Responsable pédagogique dans une école installée en banlieue de Nantes, il a profité du confinement pour faire le point sur ses « valeurs », ses « besoins ». Alors que sa femme, infirmière, subissait de plein fouet en tant que soignante la première vague du coronavirus, il « en a eu marre. J’avais un fort besoin de connexion avec la nature. Je me suis dit : “On va aller vivre dans la forêt” ». Poussé par l’envie de fuir « la densité et la violence urbaines », le couple opte pour l’écoconstruction, un habitat durable avec des matériaux respectueux de l’environnement. Le lendemain du déconfinement, ils vont visiter un terrain de 6 000 m2 dans un hameau à cinquante minutes de chez eux, en Loire-Atlantique, et l’achètent dans la foulée.
D’ici deux à trois ans, ils espèrent avoir terminé leur maison et commencé à vivre selon un « nouveau modèle », écologique et décroissant : une maison moins grande que la précédente, sans voiture, des terres cultivées en permaculture, quelques animaux et le rêve, un jour, de vivre en autonomie. En attendant, le couple prépare sa reconversion : Mathias B. en tant que coach de vie, sa femme dans le domaine de la naturopathie.
« Sans la pandémie, je pense qu’on ne l’aurait pas fait »
Isabelle V. et sa compagne ont goûté à leur nouvelle vie dès le 16 mars, veille du confinement. Se sentant « piégées dans cette banlieue parisienne surpeuplée et contaminée », elles décident de « fuir » leur petite maison de ville à Colombes, dans les Hauts-de-Seine, avant qu’il ne soit trop tard, avec « l’impression très forte » de laisser la crise sanitaire derrière elles. Direction, le temps du confinement, leur maison secondaire dans un lieu-dit de la campagne vendéenne, qu’elles ont retapée au fil des ans. « C’est pas à cet âge qu’on se dit qu’on va tout quitter », raconte Isabelle V., 50 ans. Finalement, les semaines passent et leur nouvelle vie s’organise.
La compagne d’Isabelle, vulnérable aux infections, se sent protégée dans leur hameau de six habitants

Photo : Marion P. de Die
Isabelle V., chef d’entreprise de biotechnologies, télétravaille sans que cela ne pose de problème, et sa compagne, en arrêt maladie longue durée et vulnérable aux infections, se sent protégée dans leur hameau de six habitants. Le quotidien fait de « balades dans les champs », à pied ou à vélo, leur redonne goût à une « vie simple ». « On se demande pourquoi on s’était mises dans une vie de dingue en se disant que c’était pas possible d’en sortir. S’il n’y avait pas eu cette pandémie, je pense qu’on ne l’aurait pas fait, ou pas de sitôt », souffle Isabelle V. Après le déconfinement, cette dernière a réorganisé son travail, désormais principalement à distance, avec quelques allers-retours à Paris une semaine par mois. Le couple, qui n’envisage pas de « retour en arrière », va peut-être mettre sa maison francilienne en location, histoire d’achever complètement ce qu’elles nomment en riant leur « exode ».
Tout en constatant que les Français « désertent les grands centres urbains », avec une forte hausse d’annonces immobilières dans les villes de plus de 100 000 habitants en juin et juillet par rapport à l’année précédente, SeLoger conteste toutefois l’idée d’un « exode urbain ». Selon le site de petites annonces immobilières, certaines métropoles comme Toulouse, Nantes, Nice, Marseille et Strasbourg « ont continué de figurer en bonne place dans les recherches immobilières ». Quant à savoir si ces nouvelles aspirations en termes de logement et de qualité de vie dureront, le site estime que cela dépendra de « l’évolution du télétravail » ainsi que du « maintien » ou de l’« érosion » du pouvoir d’achat des Français.