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Sandra Laugier : « La vulnérabilité définit l’humanité même »

La philosophe signe, avec Najat Vallaud-Belkacem, « La Société des vulnérables », une réflexion féministe sur le « care » et l’épidémie de Covid-19.

« La Société des vulnérables. Leçons féministes d’une crise », de Sandra Laugier et Najat Vallaud-Belkacem, Gallimard, « Tracts », 60 p., 3,90 €, numérique 3,50 €.

Philosophe, professeure à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Sandra Laugier a publié en septembre, avec l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem, un court texte d’intervention, La Société des vulnérables. Leçons féministes d’une crise, qui analyse l’impact de la pandémie sous l’angle de l’éthique du « care ».

Comment en êtes-vous venues à écrire ce livre ?

Deux éléments nous en ont donné envie. D’abord, nous avons constaté que, du fait du Covid, le terme de « care » avait acquis une pertinence nouvelle pour beaucoup de gens. Par là, nous entendons l’ensemble des activités qui rendent possible la vie quotidienne de tous. Cela va au-delà des soignants. C’est pour cela que nous utilisons ce mot anglais : il regroupe plus de réalités que le mot « soin ». Le travail des caissières ou celui des femmes de ménage sont aussi un travail du « care ». Or tous ces métiers sont essentiellement assurés par des femmes, et – Najat Vallaud-Belkacem et moi en avons discuté au téléphone, ce printemps, avec d’emblée l’envie de faire quelque chose ensemble à ce sujet – il était intéressant de réfléchir, d’un point de vue féministe, aux raisons pour lesquelles ces professions sont négligées, déconsidérées, moins bien rémunérées que d’autres.

D’autant que, en revanche, on a surtout vu des hommes parler du Covid dans les médias. C’est le deuxième point : la question de la domination politique, médiatique et intellectuelle. De temps en temps, on voyait des femmes, des couturières qui faisaient des masques, ou des infirmières, mais toujours à l’arrière-plan. Bien sûr, il y a eu des discours sur la nécessaire revalorisation de ces métiers, et tous ces mercis adressés aux soignants. Mais cette manière de rendre visible me semble avoir un effet immédiatement contraire. Nous n’avons pas pu approfondir ce point – il y aurait d’ailleurs une réflexion théorique à continuer là-dessus. Simplement, je constate que tout cela sonne creux. On se débarrasse du problème avec de belles paroles, qui ne se traduisent pas en actes.

L’éthique du « care » a souvent été attaquée, notamment par des féministes, qui lui reprochaient une essentialisation du rôle des femmes – attention aux autres, sollicitude, compassion risquant d’apparaître comme des vertus naturellement féminines. Que pensez-vous de ces critiques ?

Elles me semblent largement dépassées aujourd’hui. Elles ont été formulées dès la publication du livre pionnier de Carol Gilligan [Une voix différente. Pour une éthique du « care », Flammarion, 1986], mais en réalité Gilligan part d’un constat : le fait que ces approches par le souci d’autrui sont négligées, considérées comme moins sérieuses, moins morales que d’autres. Décrire les choses n’est pas de l’essentialisme. Il se trouve que ce sont des femmes qui assurent ces tâches, et que ce travail est regardé comme inférieur parce que lié à une structure de la vie privée où historiquement les femmes s’occupent des autres sans être rémunérées. Il y a, même avec le progrès des mentalités, qui est réel, une difficulté à valoriser économiquement quelque chose qui est donné gratuitement depuis si longtemps.

En quel sens parlez-vous, prolongeant votre réflexion sur le « care », d’une « anthropologie de la vulnérabilité » ?

La crise du Covid, comme la crise climatique, permet de s’interroger sur ce qui est structurel dans nos vies, et qu’on a tendance à tenir pour acquis. Non, ni le climat ni les services que des personnes nous rendent ne vont de soi. Les sociétés occidentales valorisent fortement l’autonomie, qui est certes une dimension importante, mais nous devons réfléchir à ce qui la rend possible, en prenant conscience que la vulnérabilité et la dépendance font partie de la condition humaine. C’est la première signification du titre, La Société des vulnérables : tout le monde est vulnérable.

Mais, d’un autre côté, il y a, dans cette vulnérabilité collective, une inégalité. Certains sont plus vulnérables que d’autres, et ce sont souvent des femmes. Il y a là quelque chose de difficile à penser. La vulnérabilité définit l’humanité même, mais elle ne touche pas tous les humains de la même manière. On le voit bien en ce moment : les plus pauvres sont davantage touchés par le virus, à travers le monde. Ces personnes devront avoir leur mot à dire dans les politiques. C’est la seconde signification du titre du livre : notre société doit être une société des vulnérables au sens où elle doit se centrer sur les plus vulnérables pour leur donner un pouvoir de décision. Une transformation profonde est devenue indispensable.

Lire un extrait sur le site des éditions Gallimard.

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